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Critique de JustAWord


JustAWord
  23 février 2020
Dans la série des romans expérimentaux les plus barrés de la science-fiction et de l'imaginaire en général, Les Employés d'Olga Ravn trouve une place de choix. Second roman de cette autrice et poétesse danoise, Les Employés nous emmène à bord d'un vaisseaux spatial où cohabitent humains et non-humains (ou ressemblants, sorte d'androïdes de plus en plus perfectionnés au fur et à mesure des générations).
Inspirée par les travaux artistiques de la sculptrice contemporaine Lea Guldditte Hestelund, Olga Ravn livre une odyssée spatiale très loin des sentiers battus qui nous arrive en français grâce aux éditions de la Peuplade, petit éditeur québécois plein d'audace et de courage.

Vers l'infini…
Commençons d'abord par rassembler les éléments à notre disposition.
L'action des Employés se déroule dans un immense vaisseau spatial appelé le six millième vaisseau. Sa destination est inconnue, on sait juste qu'il a quitté la planète Terre pour s'aventurer dans l'éternité galactique à la recherche de quelque chose…mais quoi ? Une planète habitable ? Une autre civilisation ? Une preuve de l'adaptabilité de l'homme dans l'espace ?
Peu importe. Contrôlé par l'Organisation, le six millième vaisseau découvre deux choses : La Nouvelle Découverte (que l'on suppose être une planète habitable ou au moins son équivalent) et des Objets. Ces derniers sont entreposés dans certaines salles du vaisseau et gardés/soignés/observés par les employés.
Afin de recueillir les sentiments et les impressions des hommes et femmes d'équipage au contact des Objets, l'Organisation décide d'entendre la déposition des employés à tour de rôle… ce qui va en réalité constituer le présent roman, succession de dépositions au mieux étranges au pire totalement cryptiques.
Parmi ses dépositions, on s'aperçoit rapidement que l'histoire dérape vers les relations entre humains et ressemblants puis, lentement, vers une révolte des ressemblants envers leurs collègues (maîtres ?) humains et l'Organisation.
Voilà de quoi éclairer un tantinet le lecteur qui s'aventure dans Les Employés, roman science-fictif post-moderne où la philosophie et l'art prennent régulièrement le pas sur les péripéties de l'équipage.

Shape of you
Une fois ces bases narratives expliquées, passons au reste.
Les dépositions s'enchaînent, souvent de taille modestes et percutantes, et la première étrangeté apparaît. Décrivant en réalité les sculptures de Lea Guldditte Hestelund, Olga Ravn prolonge l'expérience artistique sur le plan littéraire en s'interrogeant sur le rapport de l'homme à la forme des choses.
Dans certaines salles du vaisseau, des Objets à l'origine inconnue et aux formes impossibles sommeillent. Les différents personnages qui viennent témoigner au sujet de ces Objets révèlent peu à peu leur tendance à humaniser ces formes inertes et, à force d'une exposition prolongée, à leur donner des noms, des qualités et des sentiments. le processus, aussi complexe que surréaliste, a quelque chose d'étrangement fascinant. L'autrice déporte le cadre science-fictif pour s'interroger sur nos perceptions ainsi que notre tolérance face à l'inexpliquable. Les Employés serait-il un roman-Milgram où le lecteur observe les réactions d'humains confrontés à des phénomènes incompréhensibles ?
La forme occupe une place prépondérante dans les premières dépositions et continue à obnubiler Olga Ravn à mesure qu'elle dévie de son axe de réflexion principale pour faire intervenir les ressemblants, des androïdes plus ou moins perfectionnés qui adoptent la forme des hommes mais sans prétendre aux mêmes sentiments et ambitions.
Doucement, mais sûrement, Les Employés devient une réflexion de fond sur ce qui compose l'être humain et sur ce qui le limite en tant qu'être pensant.

Leitmotivs de survie
Comme beaucoup d'autres auteurs de Weird Fiction ou de romans expérimentaux, Olga Ravn emploie des récurrences narratives.
Outre les allusions au six millième vaisseau ou aux Objets, le roman nous cause régulièrement du Docteur Lund, Dieu-créateur des ressemblants, du cadet 4 et du troisième pilote, tous les deux disparus dans des conditions mystérieuses et qui semblent cristalliser les esprits.
Roman sensoriel avant tout, Les Employés use et abuse des cinq sens et capte ainsi les fondamentaux de l'homme : sentir, ressentir, voir, entendre, goûter… Tour à tour sexuel et sensuel, les rapports entre les objets et les hommes, puis entre les ressemblants et les hommes permettent de définir l'humain en tant que matière vivante et espèce…en voie de disparition.
Tout ce travail se destine finalement à capter le point de divergence qui existe entre les deux espèces, ressemblants et humains, et leur comportement face à la mort certaine promise par l'Organisation.
Une Organisation qui ne sera jamais vraiment identifiée mais qui renvoie à un proto-système totalitaire où capitalisme et eugénisme semblent avoir trouvé leur accomplissement premier. Les Employés travaillent peu importe la pénibilité de l'environnement, les ressemblants sont mis à jour afin de rester dociles et lucides, les sentiments humains sont disséqués pour mieux être digérés et l'homme, au fond, devient un animal de laboratoire (spatial).

Aussi froid et radical que dense et déroutant, Les Employés invite le lecteur à une balade intergalactique d'une originalité renversante et bien souvent hermétique. Olga Ravn trouve pourtant dans cette épopée spatiale le chaînon manquant entre Solaris et 2001 où l'art sert à définir l'homme et non l'inverse. Fascinant jusqu'au bout des angles.
Lien : https://justaword.fr/les-emp..
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