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Critique de Nastasia-B


Nastasia-B
  13 août 2015
Le Marchand De Venise est une pièce difficile entre toutes à interpréter de nos jours. Et cela, essentiellement en raison de l'histoire récente, c'est-à-dire du XXème siècle, mais on se rend compte en allant plus loin que cette pièce a été très diversement interprétée même auparavant, en fonction de l'air du temps.

Pourquoi cela ? Après tout, une pièce de théâtre c'est une pièce de théâtre, donne-t-on des interprétations diamétralement opposées de Roméo Et Juliette ou de Macbeth en fonction des époques ? Bien sûr, ici, on marche sur des œufs car il y est question d'un Juif en la personne de Shylock. Et comme à chaque fois qu'il est question d'un Juif autrement qu'en termes élogieux, les banderoles de l'antijudaïsme et de l'antisémitisme ne sont jamais très loin.

Il y a pourtant, ce me semble, une différence notable entre un William Shakespeare, qui met des nuances, qui taille des costumes à diverses communautés, qui ne généralise jamais les travers à l'ensemble d'une communauté et un Martin Luther, par exemple, qui lui signe un véritable brûlot contre les Juifs.

De quoi est-il question dans cette pièce ? Nous sommes à Venise à une époque non clairement spécifiée mais deux ou trois indices nous portent à croire qu'il s'agit de l'époque contemporaine de Shakespeare. Nous y voyons un noble, Bassanio, beau de sa personne et de manières élégantes mais qui n'a malheureusement plus le sou à force de flamber à droite à gauche.

Il sollicite donc l'aide financière de son grand ami (certains ont vu une relation homosexuelle possible, moi, je n'en sais rien) Antonio, le marchand de Venise, afin de pouvoir aller courtiser la belle Portia, qui fait palpiter son cœur. Jusque là, rien de très intéressant, une scène sentimentale et sirupeuse comme je les déteste.

Ce qui devient plus intéressant, c'est le contraste que Shakespeare va créer entre un commerçant juif et son marchand de Venise, brave chrétien, et qui en tant que brave chrétien, aurait honte de prêter de l'argent avec intérêt. L'ennui, c'est que précisément en ce moment, il est en attente du retour de plusieurs de ses bateaux si bien qu'il manque de liquidités à présenter de suite.

Et c'est ici qu'intervient le personnage le plus intéressant (et le plus controversé) de la pièce, à savoir, le Juif Shylock, qui lui est un champion de l'usure, un vrai banquier aux dents longues. Et il est vrai que ce personnage de Shylock est extrêmement peu attachant : cupide, calculateur, procédurier, hargneux, rancunier, double, etc.

Tous les personnages principaux du Marchand De Venise ont des noms à consonance italienne ou méditerranéenne sauf lui, Shylock, un nom qui, pour le public anglais de l'époque n'est pas sans signification : shy, timide et lock, la serrure, le verrou, le cadenas. Donc un nom qui possède déjà en soi un certain potentiel comique en tant que métonymie du coffre-fort qui ne s'ouvre que timidement. De nos jours, Shylock est un nom devenu tellement célèbre qu'il désigne carrément le type même de l'usurier cupide et sans scrupule. Nul doute, donc, que c'est bien Shylock le véritable personnage principal de la pièce, bien avant celui d'Antonio.

C'est une caricature de l'usurier juif et la caricature est, ce me semble, l'un des traits saillants de la comédie. Je signale au passage que Shakespeare donne dans cette même pièce une caricature de l'Écossais type (radin), de l'Anglais type (inculte), de l'Allemand type (ivrogne) et du Français type (fanfaron écervelé), toutes moins reluisantes les unes que les autres. Faut-il s'en offusquer et y percevoir un sentiment anti écossais, anti anglais, anti allemand et anti français ?

D'ailleurs, très intelligemment, William Shakespeare montre que Shylock a été copieusement brocardé par les chrétiens et qu'au moins une partie de son comportement vient en réaction de mauvaises actions perpétrées par les chrétiens à son encontre.

Je ne pense nullement que Shakespeare ait voulu s'en prendre à l'ensemble de la communauté juive, car il présente la fille de Shylock, Jessica comme un personnage positif (qui certes se convertit au christianisme). Je crois que ce que fustige Shakespeare au travers de Shylock, c'est le comportement de l'usurier, du banquier.

Car à l'époque de Shakespeare, la mutation de la société du moral au vénal, du religieux vers l'argent est déjà très palpable (sans jeu de mot) et le personnage qui incarne le mieux cette mutation ne peut être qu'un banquier. Et comme la religion chrétienne encore très présente à tous les niveaux voyait d'un mauvais œil cette profession, celle-ci était très souvent occupée par des Juifs.

Mais de là à généraliser au fait que tous les Juifs soient banquiers, fielleux et rancuniers il y a un pas, un gigantesque pas et que, selon moi, Shakespeare ne franchit absolument pas. L'auteur s'en prend à Shylock et au seul Shylock. Son côté chicanier et procédurier est risible mais c'est justement en tombant sur un as de la chicane qu'il se fait avoir. (Je vous passe sous silence l'identité de cet as de la chicane car cela vaut son pesant de cacahuètes et je vous laisse le découvrir par vous-même.)

À aucun moment Shakespeare ne reproche une quelconque malhonnêteté à Shylock ; il spécifie même qu'il possède un véritable talent pour les affaires, un flair très aiguisé. C'est donc quelqu'un de très doué dans sa profession. Ce qu'il lui reproche, c'est de pratiquer l'usure et d'avoir tendance à passer l'amour de l'argent avant l'amour du prochain. Je vois dans son obstination à réclamer 500 grammes de chair d'Antonio une volonté de faire souffrir celui qui l'a auparavant beaucoup fait souffrir. Je vois plus du " œil pour œil, dent pour dent " qu'une réelle méchanceté gratuite.

En somme, j'ai encore le sentiment que c'est un mauvais procès qu'on fait à Shakespeare, comme souvent de nos jours quand on ose avancer la moindre critique vis-à-vis d'un Juif, on brandit illico l'étiquette antisémite. Par exemple, l'autre grand auteur anglais, Charles Dickens, qui a écrit un livre entier pour condamner l'intolérance religieuse (Barnabé Rudge) notamment pratiquée par les Protestants, mais on lui reproche toujours son fameux personnage juif de Fagin dans Oliver Twist.

Donc, maintenant que vous savez qu'aussi bien Dickens que Shakespeare sont des antisémites notoires, que peut-on encore dire de cette pièce ? Le rôle des femmes y est prépondérant mais les historiettes amoureuses à répétition qui s'y trament m'ont semblé ennuyeuses : trop de bons sentiments, trop de simplicité, trop d'intrigues téléphonées. Pour obtenir la main de la belle Portia, il faut passer l'épreuve imaginée par son père avant de mourir ; choisir parmi trois coffrets : l'un empli d'or, l'autre l'argent et le troisième de plomb. Seul le bon coffret — selon les critères du père — contient le portrait de sa fille et donc l'autorisation au mariage. Mmouais… probablement pas ce que Shakespeare a fait de mieux…

De même, le personnage malheureux du marchand de Venise, c'est-à-dire Antonio, le bon et brave chrétien, est d'un mièvre à pleurer, d'une bonté surnaturelle sauf à l'endroit du Juif qu'il ne peut supporter. De même, la belle et bonne Portia se montre franchement raciste lorsqu'il s'agit du prince Maroc, que l'auteur présente de façon plutôt élogieuse. Preuve, s'il en était besoin après Othello que Shakespeare s'attache à la valeur des hommes pris individuellement et ne s'attaque pas à des communautés en tant que communautés. Mais ça, ce n'est que mon avis, c'est-à-dire, pas grand-chose, libre à vous de penser tout autrement.
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