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Critique de thedoc


thedoc
  04 février 2019
« Les Mal-aimés » , lecture intense et éprouvante dont on s'extirpe difficilement tant l'atmosphère noire et prégnante du roman nous habite longtemps.

Hiver 1884, un village perdu dans Les Cévennes. Une cohorte de frêles silhouettes grises, poussée par une bise glaciale, s'achemine sous le regard triste et apeuré des villageois. Crânes rasés, rachitiques, les enfants enjoués quittent le bagne. Leurs sourires et leur allégresse dénotent avec les mines sombres des spectateurs qui forment une haie d'honneur sinistre. Les enfants sont heureux. Ils quittent l'enfer, ils quittent leurs bourreaux.

1901, un été sec et caniculaire. Les Cévennes, plombées par un soleil implacable, offrent un visage hostile au voyageur de passage. La terre est sèche, ingrate et rude, à l'image des corps et des âmes qui l'habitent. L'ombre du bagne abandonné plane sur le village et les fermes alentours, ancrant dans les mémoires le poids d'un passé que certains souhaiteraient oublier. Car si le bâtiment ne représente plus de menace, ceux qui y ont vécu ne sont pas tous partis, en témoigne le petit cimetière où se dressent de fragiles croix de bois sec, des tombes à moitié effondrées ou le reste de simples monticules de terre. Alors, lorsque des meules de foin prennent feu, lorsque les animaux et les hommes commencent à mourir, les âmes tourmentées par la culpabilité commencent à être gagnées par une peur superstitieuse. Est-ce le Diable ? Les enfants sont-ils revenus d'outre-tombe pour se venger ? Ou bien cette terre, qui les brise et les épuise depuis leur naissance, est-elle maudite ?

« Les Mal-aimés », ce sont les enfants du bagne. Gilbert, Pierre, Antoine, Victor, Auguste… Une dizaine d'années au moment de leur condamnation à la « correction » pour vagabondage, mendicité, vol… Au bagne, ils survivent en moyenne deux ans. Patronyme, âge, numéro d'écrou, filiation et moralité de la famille… C'est de manière presque incantatoire que Jean-Christophe Tixier présente ces petites âmes à chaque ouverture de chapitre, pour bien rappeler que derrière son récit se trouvent des enfants qui ont bien existé.
Mais cette histoire – que l'on connaît désormais - n'est pas directement la leur, elle n'est pas celle du bagne.
C'est tout d'abord un tableau, celui d'un village cévenol typique du début du XXe siècle, avec son curé, son instituteur, son médecin de campagne, son « fou », ses paysans rustres et pauvres usés avant l'âge par la terre qu'ils travaillent en toute saison.
C'est le récit de tout un village qui a vu dans le bagne et ses enfants le moyen de s'enrichir et qui un jour, voit ses espoirs s'envoler.
C'est le récit de ceux-là encore qui ont participé à des meurtres organisés quand on affame, quand on maltraite et quand on bat. Quand on se tait aussi.
C'est le récit des innocents, de ceux qui naissent sur cette terre de malheur, porteurs d'une beauté inattendue, et qui en deviennent très vite les victimes.
C'est l'histoire de ceux qui tentent de les sauver pour expier les fautes passées.
Reste alors une immense culpabilité autour d'un sombre secret qui peu à peu va venir à bout de la raison de chacun.
C'est enfin le récit d'un monde révolu et d'une région âpre, dure pour le corps et pour l'âme, où le Mal ne vient pas du Diable mais bien des hommes. Des hommes et des femmes destinés à porter le malheur en eux.

La langue poétique et ultra réaliste de Jean-Christophe Tixier se délie pour décrire la terre, les bêtes et les hommes. Remugles, poussière, crasse et souillure… les corps et les âmes ne font plus qu'un pour donner à voir et à sentir au lecteur les tréfonds de l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus sordide. On ne peut sortir indemne d'une telle histoire, remarquable en tous points.

Merci à Babelio et aux éditions Albin Michel pour cette masse critique privilégiée.
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