Nationalité : France
Né(e) : 1959
Ce n`est pas un livre, ou bien ce sont tous les livres, bien qu`ils soient plutôt intimidants.
C`est ma peinture, je crois, j`ai eu le besoin de l`accompagner avec d`autres mots que les titres de mes tableaux, des séries, des cycles. Mon premier vrai texte a certainement été "La voie de la figure", troisième partie de mon mémoire de fin d`études à l`ENSAD (Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs) en 1984. La reconnaissance à l`époque de ce petit texte par le critique d`art Pierre Cabane a eu une grande importance pour moi, elle a été comme une autorisation à l`écriture.
J`ai poursuivi, de catalogue en exposition, un travail de textes brefs, destinés à éclaircir ma situation du moment, la nécessité du travail que je présentais.
J`ai beaucoup lu, petite, un peu tout ce que je trouvais, en bibliothèque et chez mes parents. Par exemple à 12 ans, "L`homme qui rit" de Victor Hugo, et beaucoup d`autres classiques. C`est peut-être la lecture de "Cent ans de solitude" de Garcia Marquez, qui m`a le plus marquée, vers mes 16 ans. Je me suis sentie très concernée, directement dans la filiation, la fin de l`existence de mon patronyme avec ma génération. Je n`ai jamais pu oublier la dernière phrase de ce livre.
Le Journal de Kafka. Je l`ai lu à l`âge de 19 ans. Depuis 2000, je le relis par fragments de travail, un peu au hasard, je découvre à chaque fois des passages ; j`ai réalisé maintenant à peu près 70 dessins avec ce livre et ce texte que je ressens le besoin d`écrire sur les dessins, dans la traduction de Marthe Robert. J`ai commencé, sur le même carnet, le premier dessin de "100, boulevard du Montparnasse". Au début, j`ai travaillé sur les deux séries ensemble.
L`Ancien Testament, c`est un monument très impressionnant, je n`en ai lu que des bribes.
Les "Promenades avec Robert Walser", de Carl Seelig, promenades littéraires, historiques, et de"gastronomie de village"! Qu`il vente, qu`il neige, en coupant à travers champs, à flanc de montagne, avec ce poète qui a décidé de ne plus écrire, qui a pris cette décision définitive, et qui veut être traité comme les autres pensionnaires de l`hospice où il va vivre 30 ans, jusqu`à sa mort, seul en promenade dans la neige le jour de Noël 1954. Aujourd`hui Robert Walser serait SDF, il n`y aurait pas d`hospice pour l`accueillir.
"Une vraie consolation serait : toi aussi, tu as des armes", ainsi s`achève, dans l`année 1923, le Journal de Kafka tel qu`il nous est parvenu, probablement amputé de ses derniers cahiers, détruits peut-être par la gestapo. Cette phrase de fin, on peut encore la lire dans mon atelier, je l`ai marquée au fusain sur un mur, il y a longtemps.
Les journaux ! Plus une quantité de livres qui rodent autours de moi, "Un ruban et des larmes" d`Arlette Farge, "La nuit n’éclaire pas tout", de Patricia Reznikov, "Automne allemand" de Stig Dagerman, "Les contrebandiers de la mémoire" de Jaques Hassoun, des essais de Walter Benjamin sur l`enfance, "Un roman russe", d`Emmanuel Carrère et bien d`autres.
C`est une idée de Frédéric Pajak, mon éditeur, et je l`ai trouvée juste et acceptée. C`est l`adresse où s`est enracinée ma famille paternelle, et où j`ai vécu mes 8 premières années. Un petit immeuble désormais disparu, entouré par la célèbre Brasserie "La Coupole" et, à l`époque, le grand fleuriste Baumann. J`évoque dans mon livre la terrasse de l`immeuble d`à côté, un grand balcon avec des arbres qui était celui de l`appartement de Baumann, situé au numéro 98 du boulevard.
J`ai essayé très tôt de dessiner une vision : celle d`un arbre qui pousse sur un petit immeuble, qui y plonge profondément ses racines, qui s`y accroche, qui n`a pas gardé de lien avec sa terre d`origine. C`est le théâtre de la plupart des dessins du livre aux trois époques, celle du couple de mes grands-parents, de leurs enfants, et de ma génération.
Ce livre évoque une famille à différentes époques, c`est un livre qui parle du "passage" des souvenirs, d`une transmission de l`Histoire qui permet de se situer, de fonder sa propre histoire. La guerre est présente mais elle n`est pas tout, c`est le silence, et celui de mon père particulièrement sur tous les liens de famille et sur sa propre histoire, qui est central.
Pendant longtemps j`ai travaillé à partir de dessins faits à l`extérieur, ville, paysages, ou dans les cafés pour les personnages ; je tenais à ce rapport au réel particulier. Puis lorsque j`ai travaillé sur des textes, Kafka, Karel Capek, Patrizia Runfola, je me suis servi de ce que j`ai accumulé en moi. Ici, il s`agit de dessins "les yeux fermés", les modèles, les lieux, sont à l`intérieur; j`ai voulu dessiner des corps connus et disparus pour la plupart, et reconstruire une histoire qui tienne ensemble, par tous les liens qui reliaient ces gens, selon ce que je sais. J`écris que j`ai vécu mon enfance avec les "images mentales" des histoires que l`on m`a raconté. Mes dessins viennent de là, de ce lieu sombre d`une mémoire imaginée qu`il faut éclairer, comme une gravure à la "manière noire", ou bien les monotypes tels que je les travaille, en ôtant l`encre pour faire apparaître le dessin. C`est un réel réinventé, à partir de cette mémoire des lieux où j`ai vécu, des gens que j`ai connu, et imaginant le reste à l`aide de ce qui m`entoure au présent.
Nous connaissions sommairement l`histoire de la famille, avant, pendant la guerre, et après. Mais tout était flou, avec quelques arbres qui cachaient la forêt, les Bruder, la campagne, ma grand mère et ma tante à Montparnasse. Et du côté de ma mère, beaucoup plus de récits, Toulouse, la Suisse, Auschwitz.
J`ai beaucoup questionné, très tôt, les uns et les autres. Je pense que mon père a retrouvé tout d`un coup, une mémoire très précise ; la mémoire de toute sa jeunesse, pas seulement de son enfance. Un homme qui est resté silencieux sur les événements, les émotions et les désirs qui ont orienté sa vie peut avoir le souci, lorsque les souvenirs d`un passé enfoui lui reviennent, d`éclairer ses choix en transmettant son histoire et ce qu`il connaît de leur famille à ses enfants. Je n`en sais pas plus pour mon père que ce que je dis dans le livre : soudain il s`est souvenu et il a voulu raconter, et il a beaucoup raconté ; je n`ai saisi que des fragments minuscules, qui ont fait corps. Le reste lui appartient.
Ce n`est pas un livre de témoignage, mais de récit, c`est aussi un livre avec et sur le dessin. Tout ce que je vois y contribue, comme tout ce que j`ai vécu, tout ce qu`il y a en moi, et que je vérifie : parfois je cherche une oreille, la position d`une tête, alors le café où je travaille est un dictionnaire pour moi.
Je pense que le mouvement du dessin est premier, en importance, pour moi. En ce qui concerne ce livre, j`en ai écrit le texte indépendamment, une partie de mes dessins étaient déjà "en chantier". Je l`ai écrit dans sa structure en un jour, puis j`ai mis longtemps à le corriger par la suite, mais sans relation "illustrative". J`ai réintégré les dessins en en ajoutant, plus tard, vraiment à la fin ; c`est le graphiste Frédéric Hallier qui l`a réalisée avec mes indications. Au départ je n`avais pas un projet de livre, le premier dessin a été celui du lapin blanc, et les dessins se sont accumulés, il a fallu décider ce que j`allais en faire; et j`ai vu que c`était un livre, des amis m`ont aidée à le voir. Dessiner "mon histoire dans celle de ma famille", je n`y ai jamais pensé, il y a eu une rencontre entre mon dessin et mon questionnement sur la transmission. J`avais des bribes, des morceaux d`Histoire familiale de tous côtés, le récit de mon père m`a donné des éléments nouveaux et bouleversants, précis, il m`a permis de rassembler cette Histoire ; et cela à un moment où j`utilisais particulièrement le dessin comme médium pour Kafka. J`aurais pu dessiner bien auparavant, et je ne l`ai pas fait ; c`est ce récit, toujours demandé, toujours refusé, qui lorsqu`il est venu, a déclenché cette suite de dessins sur ma famille. C`est vraiment arrivé alors que je ne l`avais pas prévu, et il a fallu quatre années pour aboutir.
Oui, je dessinais sur le Journal de Kafka, j`ai pris une autre page du carnet et j`ai commencé à dessiner, avec les mêmes crayons, à la mine de plomb,
De cette obscurité, il fallait sortir, faire ma lumière, la chercher. Je n`ai pas d`outil plus essentiel que la mine de plomb. Mon manuscrit s`est longtemps appelé "La gamme des gris", elle passe par toutes les tonalités, comme cette histoire : de l`ombre dense à la lumière intense.
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