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Citation de Nastasia-B


Nastasia-B   11 septembre 2016
Le safari de votre vie et autres nouvelles de Nadine Gordimer
— Mes gars ont soif et il leur faut à boire ! s'écria Hugues en le repoussant vers la maison. Pressons-nous, Jack, pressons-nous. Donne-nous ce que tu as de meilleur, ce que tu as de tout meilleur… l'extra-supérieur que tu gardes pour ta consommation personnelle, Jack !
John articula faiblement les mots :
— Qui va me payer ?
— Il demande : « Qui va me payer ? » s'écria Hugues avec un rugissement de gaieté auquel la foule fit bruyamment écho.
Puis il se tourna vers John et ajouta :
— Te payer ! Ma foi, personne !
John promena son regard effaré sur la masse des visages, dont certains étaient souriants, d'autres furieux, certains éclairés par des torches, d'autres indistincts, d'autres sombres et ténébreux, dont certains le regardaient, tandis que d'autres regardaient sa maison, et d'autres leurs voisins. Et alors qu'il était encore, croyait-il, en train de les examiner, il se retrouva, sans avoir eu conscience de faire un mouvement, dans la buvette, assis dans un fauteuil et assistant à la destruction de ses biens, comme s'il se fût agi d'une sorte de pièce ou de divertissement étrange, de nature étonnante et stupéfiante, mais sans aucun lien quelconque avec lui, pour autant qu'il pût le comprendre.
Oui. C'était bien la buvette… cette buvette où les plus audacieux ne pénétraient jamais sans y être expressément invités, ce sanctuaire, ce lieu mystérieux, ce saint des saints ; et la buvette était pleine à craquer d'hommes, de massues, de bâtons, de torches, de pistolets ; emplie d'un bruit assourdissant, de jurons, de cris, de clameurs et de hurlements, muée tout à coup en fosse aux ours, en asile d'aliénés, en temple des puissances infernales : des hommes entraient et sortaient précipitamment, par la porte ou par les fenêtres, brisant les verres, ouvrant les robinets, buvant de l'alcool dans des bols à punch en porcelaine, enfourchant des tonneaux, fumant des pipes personnelles et réservées, tailladant le buisson sacré des citrons, attaquant et massacrant le célèbre fromage, forçant les tiroirs les plus inviolables, emplissant leurs poches d'objets qui ne leur appartenaient pas, partageant son argent sous ses propres yeux, dévastant avec insouciance, brisant, déchirant et démolissant tout ; plus rien n'était en paix, plus rien n'était secret ; il y avait des hommes partout, au-dessus, au-dessous, dans les chambres d'en haut, dans la cuisine, dans la cour, dans l'écurie… escaladant les fenêtres alors qu'il y avait des portes grandes ouvertes ; sautant par les fenêtres alors qu'ils avaient des escaliers à portée ; se jetant par-dessus la rampe dans les abîmes des couloirs ; de nouveaux visages et de nouvelles silhouettes se présentaient à chaque instant… certains criaient, d'autres chantaient, d'autres se battaient, d'autres cassaient des verres et de la vaisselle, d'autres faisaient tomber la poussière en arrosant le sol de l'alcool qu'ils n'avaient pas la force de boire, certains tiraient les sonnettes jusqu'à ce qu'ils les eussent complètement arrachées, d'autres les frappaient à coup de tisonnier jusqu'à ce qu'elles fussent réduites en miettes ; il y avait de plus en plus d'hommes… de plus en plus, de plus en plus, de plus en plus… qui avançaient en grouillant comme des insectes ; du bruit, de la fumée, de la lumière, des ténèbres, des facéties, du courroux, des rires, des gémissements, du pillage, de la crainte et de la destruction.

Chapitre LIV.
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