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Critique de Presence


Presence
  10 septembre 2017
Ce tome regroupe les épisodes 25 à 34 de la série, initialement parus en 2009/2010.

Épisode 25 (illustrations de R.M. Guéra) - Après 4 pages introductives sur le sort des amérindiens à la fin du dix-neuvième siècle, le lecteur fait connaissance avec Wesley Willeford, tricheur professionnel qui vient se renflouer les poches aux frais du casino Crazy Horse, en ayant conscience que s'il se fait prendre, les videurs de Lincoln Red Crow seront sans pitié. Épisode 26 (illustrations de Davide Furnò) - le temps est venu d'en apprendre plus sur Britt Fillenworth (Diesel Engine) qui possède un seizième de sang Kickapoo. Épisode 27 (illustrations de Francesco Francavilla) - Qu'est ce qui motive Baylis Earl Nitz ? Épisode 28 (illustrations de R.M. Guéra) - Que s'est-il passé la nuit du 26 juin 1975 ? Épisode 29 (illustrations de R.M. Guéra) - Quelqu'un fait chanter Dashiell Bad Horse.

Pour une personne non avertie (qui aurait l'idée saugrenue de commencer la série par ce tome), voilà 5 histoires courtes (dont 2 sont liées) qui mettent en scène des individus qu'il convient de qualifier de criminels, au comportement brutal, qui utilisent la violence comme solution privilégiée, n'hésitant pas à aller jusqu'au meurtre de sang froid, en passant par un bel éventail de comportements à risques. En fait, même déconnectés de la narration au long court de Scalped, chaque nouvelle (= chaque épisode) possède une saveur particulière et présente une unité qui en fait une histoire complète.

Jason Aaron épate à nouveau son lecteur en variant les techniques narratives pour continuer de décrire la noirceur de l'âme humaine. le premier épisode constitue un cas d'école. Aaron introduit un nouveau personnage qui arrive pour la première fois sur le sol de la réserve Prairie Rose en autocar. Il papote avec son voisin sur le sort des indiens, ce qui fournit l'occasion à Aaron de développer élégamment ce thème qui état sous-jacent au travers des spécificités de la réserve (la double juridiction du bureau des affaires indiennes et le FBI), des questions culturelles et des croyances religieuses. Il augmente la profondeur de champ sur la condition amérindienne, et donc sur la part comportementale des individus liée à leur culture, à leur éducation. Puis Aaron introduit la voix intérieure du personnage dans un premier temps pour expliquer son objectif et son point de vue. Dans une séquence suivante, il se sert de ces textes de pensée pour exposer le décalage entre ce que le personnage dit et ce qu'il pense réellement. L'effet produit est d'une noirceur exceptionnelle, encore accentuée par le fait que les personnages continuent d'effectuer leurs actions pendant ce temps. Cette histoire bénéficie des illustrations toujours aussi ciselées de R.M. Guéra. Au fil des pages, le lecteur est invité dans l'intimité de Willeford la plus physique, ainsi que dans ses déplacements et ses activités. Cet individu dispose d'une morphologie spécifique, d'un visage inoubliable, chacun de ses maquillages donne naissance à une nouvelle apparence qui reste cependant indubitablement lui-même. du grand art. Chunka (Uday Sartana) n'apparaît que le temps d'une case (uniquement sa tête de profil, et pourtant il est inoubliable.

Avec ce premier épisode exceptionnel, Aaron démontre qu'il est capable de raconter une histoire palpitante et malsaine en 1 épisode. En 24 pages, il a campé un personnage crédible, étalé sa vie et son histoire, ses petites habitudes, et ses névroses, son destin inéluctable. L'épisode consacré à Diesel est tout aussi efficace, même s'il est moins surprenant pour le lecteur régulier de la série. À nouveau pour l'hypothétique lecteur de passage, il dispose d'une histoire complète, campant un individu singulier, tout aussi pathétique et dangereux que le précédent, né dans le camp des perdants du rêve américain. Les dessins de David Furnò sont moins riches et substantiels que ceux de Guéra, mais ils possèdent cette brutalité viscérale inhérente à la série. Ce petit miracle de concision se renouvelle avec l'épisode consacré à Baylis Earl Nitz. Les illustrations de Francavilla sont moins crues, moins brut de décoffrage, mais elles disposent d'un cachet qui évoque les films d'action poisseux des années 1970 qui génère un climat malsain du début jusqu'à la fin. À nouveau Aaron réussit à présenter une vie faite de violence et de souffrance, en 1 épisode qui est aussi satisfaisant pour lui-même que pris dans le contexte du récit global de Scalped.

Les 2 derniers épisodes marquent le retour de R.M. Guéra, toujours aussi en forme. Il se montre tout aussi convaincant qu'il dessine un jeune agent du FBI imbu de lui-même et totalement déconfit par un policier indien usé par des années de métier, qu'un quadragénaire résigné à une vie sans horizon en tant que prisonnier à vie, ou un individu en plein dans les vapes de la dope. Guéra sait tout dessiner de manière crédible. Au travers d'un jeu d'acteurs en retenu, il est capable de rendre palpable la tension qui règne dans la cour de la prison, sans effet de manche ou exagération. Il est l'un des rares illustrateurs qui me viennent à l'esprit qui ait réussi à transcrire l'attitude d'un homme agissant complètement défoncé. Sans aucune aide de dialogue ou de cellules de pensée, le lecteur voit l'état second du drogué au travers de ses gestes, de son regard, de ses mouvements d'une manière réaliste. Cette séquence mérite à elle seule 5 étoiles pour cette transcription visuelle d'un état qu'il est facile de railler ou de caricaturer, mais qui représente un défi pour le dessiner de manière crédible.

Aaron continue de raconter des histoires qui se suffisent à elles-mêmes. Celle revenant sur la nuit du 26 juin 1975 constitue une histoire convenue sortie du contexte globale. Celle mettant en scène Dashiell Bad Horse combine des scènes d'action remarquables, avec un tourment psychologique viscéral d'une rare intensité.

Mais bien sûr, la majorité des lecteurs ne sont pas arrivés là par hasard : ils ont commencé par le premier tome et ils savent qu'Aaron écrit l'équivalent d'un roman, avec une fin bien arrêtée. Dans le contexte du récit complet, ces épisodes montent encore d'un cran en intensité. Tous les développements bâtis précédemment apportent leur contribution à ces 5 récits. La connaissance de la soirée inaugurale du casino et de son importance pour Lincoln Red Crow transforme l'histoire du tricheur en un enjeu majeur pour le casino, dans la mesure où il révèle un point de fragilité. L'histoire de Diesel consolide ce personnage, aux caractéristiques jusqu'alors un peu trop grosses pour être plausibles. Il en devient un individu plausible et tragique ; le lecteur comprend l'importance qu'il attache à ses racines amérindiennes. Si l'histoire de Baylis Earl Nitz est plus classique, elle donne un poids dramatique exceptionnel au personnage. de la même manière le récit de cette fameuse nuit apporte une réponse au lecteur, à une question posée dès le premier tome, un passage particulièrement gratifiant.

Cet épisode met également en évidence le degré de maîtrise d'Aaron pour sa narration. Il doit faire avec le mode de publication américain : 1 épisode par mois. Pour une série de 60 épisodes, cela correspond à 5 ans de publication. Son lectorat se compose de ceux qui lisent les épisodes mensuellement (partie du lectorat indispensable, s'il s'amenuise de trop, la série cesse de paraître), ceux qui lisent les recueils au fur et à mesure (soit un tous les 5 ou 6 mois en moyenne), et ceux qui découvrent la série après coup qui pourraient lire tous les tomes d'un trait ("pourraient" parce que 60 épisodes de 22 pages chacun, ça fait quand même 1.300 pages, assez dense. Même si un page de BD se lit plus vite qu'une page de roman, les images apportent une quantité d'informations substantielles qu'il faut assimiler.). Aaron use donc d'un dispositif narratif artificiel qui consiste à revenir à plusieurs reprises au fil des tomes sur un même moment (la nuit du 26 juin 1975) pour en dire à chaque fois juste un petit peu plus ; ça peut sembler très convenu comme façon de raconter et peu adroit. En fait à l'usage, cette méthode se révèle très astucieuse : elle permet à Aaron de rappeler régulièrement les personnages à la mémoire du lecteur, tout en faisant avancer l'intrigue.

Et le dernier épisode est une tuerie, à la fois pour le plaisir de l'action, mais aussi pour l'évolution d'un personnage central. Pour un peu le lecteur se surprendrait presque à reprendre espoir (pas tout à fait quand même parce que la dernière fois, la chute avait suivi de peu). Magistral !

Épisodes 30 à 34 - Dans la scène d'introduction, Agnes Poor Bear évoque en quelques mots l'un des mythes cosmogoniques des Cheyennes (à base de castor) qui donne son titre au présent recueil (Rongé jusqu'à l'os), au profit de Franklin Falls Down. Dashiell Bad Horse se retrouve à ramener Arthur Pendergrass vers la réserve Prairie Rose. Par la suite tout n'est que décision. Lincoln Red Crow demande à Bad Horse de trouver la taupe que le FBI a infiltrée dans la réserve. Quelle possibilité d'action pour Bad Horse ? Lincoln Red Crow doit gérer les conséquences des mesures qu'il a prises à l'encontre de Mister Brass. Quelle stratégie développer vis-à-vis de Johnny et de son gang de Hmongs ? Franklin Falls Down a l'intuition que l'incarcération de Lawrence Belcourt cache quelque chose. Qui interroger ? Baylis Earl Nitz a la conviction qu'une preuve des activités criminelles de Red Crow est à sa portée. Comment s'en emparer ? Plus le temps passe, plus Britt Fillenworth se doute de son avenir est compromis. À qui se fier ?

Avec cette partie, Jason Aaron entame la deuxième moitié de son récit ; le temps de la mise en place est passé. le temps des résolutions débute. Comme à son habitude, il commence par décontenancer son lecteur avec ce mythe amérindien. L'inclusion de ce morceau de folklore produit un effet surprenant. Loin de ridiculiser Poor Bear du fait de ses croyances, Aaron montre au contraire la force et la pertinence de cette parabole. Détail par détail, il continue à distiller la culture amérindienne, transformant une localisation propice à a violence et aux trafics, en un lieu enraciné dans l'histoire et une culture spécifique. Comme dans les tomes précédents, Aaron montre un savoir faire quasi surnaturel à replacer chaque personnage pour que le lecteur se remémore aisément de qui il s'agit et dans quelles circonstances il l'a déjà croisé.

Au premier niveau de lecture, Aaron raconte un polar noir haletant, ayant pour personnages principaux des beaux salauds, tuant, torturant, brutalisant, pour qui la solution à tous les problèmes est dans la violence. Il n'y a aucun innocent, tout juste quelques individus qui font tout leur possible pour éviter de faire le mal, en étant obligé de fermer les yeux sur les exactions de leur entourage. À chaque épisode, le lecteur est confronté aux conséquences des actions des personnages. Aaron ne se contente pas de ressasser encore et toujours le thème du cercle vicieux de la violence qui engendre la violence, ou de la vengeance qui appelle la vengeance. Au cours des tomes précédents, il a développé les personnalités de chaque protagoniste en leur donnant des profils psychologiques propres, et des motivations spécifiques. Aucun personnage n'est interchangeable, chaque action trouve sa source dans le passé de l'individu, chaque comportement est l'aboutissement logique d'une histoire personnelle. Aucun personnage ne peut prétendre au titre de héros et pourtant Dashiell Bad Horse et Lincoln Red Crow sont toujours aussi attachants. Impossible pour le lecteur de se désintéresser de leur sort, ou de souhaiter leur perte malgré les crimes dont ils se rendent coupables, malgré le sadisme dont ils font preuve. Aaron a réussi à justifier leurs actes par leur histoire personnelle, à les transformer en héros de leur propre vie, malgré leurs défauts et leur moralité pervertie.

À un deuxième niveau de lecture, ce roman noir épate par sa maîtrise. Aaron a entremêlé le sort de plusieurs individus qui interagissent en influant sur l'avenir de la communauté de la réserve Prairie Rose. Il y a certes quelques personnages plus importants que les autres (Dashiell Bad Horse et Lincoln Red Crow), mais les épisodes consacrés aux autres protagonistes en ont fait des individus à part entière. de ce fait lorsque qu'une scène leur est consacrée, ils ne viennent pas délayer l'histoire ou la dérouter de sa trame principale, ils viennent enrichir la composition, apporter un autre point de vue, accomplir une autre partie du destin, sans cesse prouver que les plans les mieux préparés déraillent comme les autres. Aaron manie tous les codes des romans noirs (brutalité, crimes infâmes, bassesses, noirceur de l'âme, déchéance, trahison de ses idéaux, dégout de soi) dans un récit rapide, avec un niveau de suspense tel qu'il n'est pas possible de lâcher un tome avant de l'avoir fini, sans jamais donner l'impression de se reposer sur des scènes toutes faites, ou sur des clichés.

Le lecteur a le plaisir de retrouver l'illustrateur principal de la série pour les 5 épisodes qui composent le tome : R.M. Guéra. C'est une grande chance que le récit bénéficie d'un dessinateur d'une telle qualité. Pour commencer, Guéra sait camper des décors réalistes et crédibles. Pour que les méfaits qui agitent la réserve puissent être crédibles, il est indispensable que le lecteur puisse déjà croire dans la réalité de cette réserve. Guéra sait dessiner des décors qui dégagent un parfum d'authenticité indéniable. Que ce soient les cellules du poste de police, une station service paumée en plein désert, une armurerie de proximité (pour un achat inoubliable), le luxe ostentatoire du petit nid d'amour de Johnny le Hmong, le taudis qui sert de foyer à Carol Ellroy, ou les visions des canyons arides, Guéra évite les pièges des stéréotypes et de la superficialité pour tout rendre possible. C'est un vrai plaisir de lecture que de découvrir site après site, aussi exotique que vraisemblable. La force visuelle de Guéra s'applique aussi bien à la conception générale de chaque lieu qu'aux détails. Dès la première scène, le lecteur peut toucher le matériau de la canne d'Agnes Poor Bear et en apprécier la qualité de la laque. Ensuite Guéra a donné une identité visuelle forte à chaque personnage, impossible de les oublier, encore plus impossible de les confondre. Chacun dispose d'un langage corporel qui lui est propre. Lorsque Dashiell Bad Horse se retrouve dans un guêpier qui l'oblige à se planquer dans une ruelle, sa peur se lit dans sa gestuelle. Lorsque Pendergrass se retrouve à faire une emplette particulière, sa posture en dit long sur sa détermination et l'acceptation de son sort, sa résignation à accomplir un acte qui le souille. Enfin ses compositions de page sont d'une lisibilité exemplaire. Guéra utilise exactement le nombre de cases nécessaires, ni plus ni moins. S'il peut exprimer une situation en une seule image, il ne s'éparpillera pas en effets de caméra ou d'angle de vue improbable. En 1 image il peut montrer la nature de l'expédition des Hmongs embarqués dans leur énorme 4x4, leurs armes à leur coté, dans des postures détendues, dans l'attente de l'action. Aaron n'a pas besoin d'ajouter de copieuses cellules de texte, Guéra dit tout dans ses images.

Avec ce tome, le lecteur a la confirmation que le temps des présentations et des explications est passé et que le destin est en marche vers des résolutions définitives. Aucun personnage ne peut échapper à ce destin implacable qui broie les individus ; quelques uns sont plus poissards que d'autres.
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