AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
>

Critique de Nowowak


Nowowak
  09 septembre 2019
– On étouffe ici ! Permettez que j'ouvre une parenthèse.

Dans les bistrots, dehors tu as trop froid, dedans tu as trop chaud. On devrait avoir une jambe dehors et une jambe dedans. Dans un monde où la violence est gratuite pourquoi les efforts seraient-ils payants ? Ce serveur débordé me rappelle un bourreau qui ne savait pas où donner de la tête ! Vous me direz serveur c'est bien plus épuisant comme boulot que conservateur dans un musée vide. Je le sais parmi les mille métiers où je me suis égaré je fus surveillant de salles vides et de murs vides. Un emploi parfait pour dormir en toute quiétude. J'étais parfois dérangé durant ma sieste par mon chef tyrannique qui en vrai despote m'obligeait à me redresser et à fermer la bouche. On aurait dit un petit garçon pris le doigt dans le pot de confiture.

– L'abus du lit n'est pas un travers sain, me disait-il avec un bruit de crécelle.

A une époque où j'habitais encore Honfleur, je travaillais dans une pharmacie, c'était épatant. Si l'argent n'existait pas nous serions tous riches et si la santé se vendait en paquets de douze nous serions tous bien portants ! Je distribuais avec grâce des conseils farfelus, du genre de tenir les bras en l'air en cas de mal de crâne, de murmurer des prières dont j'inventais les paroles et d'invoquer les esprits dont je donnais la liste. Je fournissais sans ordonnance des médicaments dont les effets secondaires vous gonflaient la langue puis le ventre puis les mollets avant de vous transformer en baudruche, ce qui était fort risible les jours de kermesse. Je donnais du sucre en poudre en affirmant haut et fort que c'était une nouvelle potion magique, un produit mormon venant tout droit des amères loques, je lui jurais fidélité en rappelant la longévité de ces habitants du nouveau monde qui ont choisi l'Utah comme d'autres ont choisi la Palestine. Je tentais des expériences dans l'arrière-boutique et parfois les clients me servaient de cobayes, aucun n'en sortait vivant. Je proposais des abonnements, j'offrais trois tubes d'aspirine pour le prix de deux. On m'eut laissé la direction que la pharmacie aurait vite fermé ses portes car de toute évidence je suis le roi de la banqueroute, l'empereur de la faillite, le dieu des hypothèques.

– L'avenir est imprévisible sinon il n'y aurait pas de roue de secours dans la malle arrière.

Le serveur s'est perdu en route. Il a peut-être été attaqué par un babouin malade ou par un requin qui serait sorti de l'aquarium. Il est peut-être mort à l'heure où je vous parle. Tout dépend il est quelle heure ? Les clients attablés sont nombreux, à force de courir dans tous les sens on ne sait plus à quel sein se vouer, me disait ma nourrice. Que peut-on conseiller à un type en tablier qui dispute un véritable marathon au moment du coup de feu si ce n'est une bonne douche ? Est-il tombé dans la cuvette des ouatères-closettes ? Servir c'est nourrir un peu mais mourir c'est pourrir beaucoup. En attendant l'arrivée de ce pauvre serveur ma soif est si profonde que l'on pourrait y creuser des puits. Je suis tellement essoré que la situation est à se tordre.

– Si le sel de l'existence montait à cheval il n'irait pas toujours très loin.

Il y a très peu de femmes dans cette auberge espagnole où vous buvez ce que vous apportez mais suivant votre position assise et l'axe de la lumière elles sont jolies. Pas autant que ma nourrice dont les arguments vous laissaient pantois mais tout de même aguichantes. L'ambiance laisse à désirer. L'orgasme, c'est du bonheur qui n'attend pas, prétendait Casanova ou Caligula, enfin l'un des deux, je ne sais plus. Je suis fidèle mais mon regard lui ne l'est pas. L'argent aide à supporter la pauvreté, les femmes des autres aident à supporter la sienne. Lorsque vous croisez une créature du sexe opposé, il faut lui démontrer que vous êtes le mâle dominant. En ramassant son mouchoir en dentelles, en lui tenant la porte ouverte, en riant à ses blagues, en soulevant des haltères, tout est bon pour l'impressionner. Quand une femelle assiste à une démonstration de force, elle produit une hormone : l'ocytocine. Cette réaction biochimique de son cerveau lui donne la bête illusion qu'elle est follement tombée amoureuse de vous.

– C'est quand tu te tais que tu commences à faire parler de toi.

Ma femme et moi nous avons connu trente ans de bonheur et puis nous nous sommes rencontrés. Les choses ne se sont pas arrangées quand pour faire comme tout le monde on a commencé à faire collection. D'abord des porte-clefs, des potiches japonaises, des masques de clowns, des tire-bouchon puis des couvercles de boîtes de camembert. Et pour finir des mouflets. Je ne vais pas dire ici du mal de mes sales gosses. Des mal élevés qui auraient mérité de naître orphelins. Nous n'avons pas réussi à noyer les plus laids. Quelle méchanceté n'et-ce pas si je prétendais qu'il y a des jours où l'absence d'ogre se fit cruellement sentir ! Ce serait sans doute le comble de la bêtise d'avoir des enfants intelligents et de faire preuve de condescendance.

Pour quitter ma famille sans la quitter je me suis absorbé dans l'écriture. Mon prénom m'incline à l'action. Devant mon pupitre, je concevais plein de projets d'avenir. Notez que c'est mieux de les envisager dans le futur plutôt dans le passé. Des écrivains ont pourtant réussi dans l'entreprise. J'avais la plume allègre. le bec en l'air et la beauté féroce. Rapidement j'ai publié beaucoup de livres. Je vous l'accorde, il faudrait signaler aux éditeurs de dictionnaires que le terme « beaucoup » a été redéfini et signifie en fait : « peu ». Chez les gens ordinaires la vérité est une substance gélatineuse qui secouée dans tous les sens prend non pas la forme des faits et de leur cohérence mais la figure hideuse de leur désirs. Les limites ne font qu'imiter les mythes. La joie de me faire huer assis sur un tabou raie me remplit d'aise.

– En cas d'absence, je ne suis pas là. Si vous n'êtes pas là non plus, c'est qu'il n'y a personne.

Après les reporters tous terrains, l'écrivain est une espèce en voie de disparition. Il se croit un Dieu alors qu'il tire le diable par la queue. Sa mort est inéluctable. le déclin de la littérature est inexorable. Après le tigre du Bengale, l'éléphant d'Asie, la tortue à nez de cochon, la mouflette à poils ras, l'écrivain sera bientôt le dernier vestige d'un système archaïque basé sur un déchiffrage intrusif et fatigant. Les bibliothèques, les librairies, les salons et les maisons d'édition ne rencontreront plus cette faune atypique en quête de sa pitance hebdomadaire. L'écrivain est un paria. Les gens ne tolèrent plus que l'on vienne les déranger chez eux pour comprendre ce qu'ils doivent comprendre et lire ce qu'ils doivent lire. Ce véritable travail de fourmi vénérable échappe aux subtilités de leur pensée reptilienne. Ils attendent cette créature rampante avec des seaux d'eaux et des sarcasmes.


Lien : https://pasplushautquelebord..
Commenter  J’apprécie          368



Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Ont apprécié cette critique (34)voir plus