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Critique de Dominique_Lin


La société japonaise, à l'instar des civilisations ancestrales, possède de nombreuses strates où les modes de vie se superposent, se côtoient, se croisent parfois dans la plus grande discrétion, parfois dans des chocs terribles, mais ne se mélangent que rarement. Comme tous les peuples forts, les Japonais possèdent leurs codes comportementaux que la jeunesse transgresse, que la globalisation caricature, que le temps érode chaque jour un peu plus. On peut survoler le Japon sans jamais le voir, on peut y vivre des années sans jamais le connaître ou le comprendre. On ne peut y pénétrer que par des portes, encore faut-il quelqu'un pour les ouvrir.

Si Richard Collasse n'est et ne sera jamais un Japonais dont le sang a coulé dans les veines des Nakatomi du VIIe siècle, il n'en a pas moins le regard aiguisé, l'attention subtile et la présence discrète, après trente années de pratique professionnelle, sociale, culturelle et familiale de la société japonaise, dans toute sa diversité, son histoire et son actualité.
Si son premier roman "La Trace" — paru au Seuil en 2007 — fleurait bon la nostalgie d'un Japon des années soixante-dix au sein d'une couche aisée de la société (voir l'article à ce sujet), son deuxième roman "SAYA" nous éclabousse de la réalité contemporaine aux mille contrastes, en passant du glissement feutré des cloisons de papiers des habitations traditionnelles à la cruauté des "love hotels" aux murs recouverts de tissu noir, aux bruits de pas étouffés dans la moquette des couloirs, où l'on réserve à l'heure ou à la nuit en délivrant son code de carte bancaire sur écran tactile.
À travers trois vies, trois personnages éloignés en apparence, que le destin se charge de manipuler grâce à des "incidents" invisibles, une tragédie se joue sous nos yeux impuisants de lecteurs étrangers, fascinés par l'éternité des rôles.
Qu'en penseront les Japonais? Difficile à savoir par avance, même s'il a réussi à les stupéfaire avec son premier roman.
Même si par certains points, Richard le Français révèle ses origines, il nous offre avec SAYA une vision sur le Japon des villes organisé en cercles concentriques, où chaque jour sur le trajet du retour du travail, l'homme peut faire une halte — pour boire entre collègues ou s'offrir une prostituée — avant de rentrer chez lui, où sa femme lui a fait couler un bain et lui a débouché une bière.

D'un style simple, voire modeste, parfois encombré de noms de lieux qui servent plus le décor que la compréhension, l'intrigue est parfaitement ciselée : trois narrateurs, trois personnages, trois facettes de la même histoire, suivis d'un quatrième qui dévoilera la globalité en reliant les faits.
Si cette intrigue est très actuelle — accessoires électroniques omniprésents, licenciements économiques, crise mondiale —, la tragédie, elle, est bien éternelle, même si les héros d'aujourd'hui peuvent choisir de se sacrifier sous une rame de métro plutôt qu'au bout d'une lame de sabre.

Richard Colasse a passé plus de la moitié de sa vie au Japon. Il y a épousé une femme, adopté la langue, le rythme des affaires. Malgré ses charges professionnelles, sociales et familiales, il prend le temps d'écrire. Est-ce là une forme de remerciement à ce pays qu'il a adopté, qui l'a adopté aussi?
A lire entre ses lignes, à entrer dans son univers, il semble que Richard n'a pas fini de nous surprendre. SAYA est un véritable voyage au fond de l'âme japonaise. Merci à lui de nous avoir entrouvert la porte.
Lien : http://dominiquelin.overblog..
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