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Critique de Malaura


Malaura
  21 février 2014
Ne vous fiez pas à la belle mer étale en couverture du livre de Toine Heijmans, le roman annonce plutôt un fort avis de tempête.
La traversée ne sera pas de tout repos, alors gare au roulis !

Depuis trois mois, Donald voyage en solitaire sur la mer du Nord. Loin des problèmes de bureau, loin des promotions espérées en vain, loin des regards pesants des collègues, rien d'autre que lui, ses pensées, son voilier et la mer. La croisière s'achève dans quelques jours et pour la circonstance, Hagar, la femme de Donald, a accepté que Maria, leur fille de 7 ans, accompagne son père pour la dernière étape du voyage. Pour Donald, qui est resté éloigné de sa famille durant de longues semaines, c'est une joie d'accueillir Maria à bord du voilier. Deux jours pendant lesquels, unis, complices, père et fille vont partager les bonheurs de la navigation avant de rentrer aux Pays-Bas où les attend Hagar. La traversée s'annonce donc idyllique. Mais lors de la seconde nuit, le temps change brusquement. Les nuages se sont rassemblés et « voguent en rangs serrés autour de l'étrave ». Bientôt la tempête se déchaîne autour du petit bateau et Donald semble totalement perdre le contrôle de la situation.
Le voilà qui descend dans la petite cale pour voir si l'orage n'a pas réveillé Maria. Il touche le matelas mais ne sent rien…Il balaie du bras les couvertures, les fouille, les tire, met à sac le petit lit. Rien ! Maria n'est pas là ! Maria a disparu…

La sentez-vous la tension dramatique monter au creux de vos reins ? Celle qui fige les nerfs et glace les sangs à l'idée du malheur qui a pu frapper cette frêle embarcation malmenée par une mer déchaînée ? Elle vous accompagne tout le long du récit cette tension sournoise et électrique, d'autant plus accrue à mesure que la psychologie de Donald se révèle dans toute son impuissance à faire face aux évènements.

Car Donald est le genre de personnage qui met d'emblée mal à l'aise. Ce type, on ne le sent pas, il n'est pas net. Et quand on sait que sa fille de 7 ans est seule avec lui sur ce bateau en pleine mer, le malaise au début imperceptible devient de plus en plus envahissant, oppressant, d'abord comme une toute petite bulle qui se forme à la lisière de la conscience et qui grossit, grossit, grossit jusqu'à éclater dans un trop-plein de panique, de peur, de colère, mais aussi d'espoir malgré tout.

Tout le long de ces interminables petites 150 pages qui ne ménagent guère de détente, dans un état de contraction allant crescendo, l'on garde sur la rétine l'image de cette petite fille dans son pyjama rose et de cette mer du Nord démontée, froide, meurtrière, capable de réduire à néant n'importe quel bateau d'un seul mouvement de lame.
Et plus on découvre Donald, plus on perd confiance. le bonhomme, de nature introverti, nous apparaît comme un être fragile et désemparé, frôlant l'abattement moral. Sa déprime nous inquiète, son désir de bien faire aussi.
A trop vouloir être un mec bien, un bon père, un bon mari, un bon employé, celui sur qui l'on peut compter en toutes circonstances, Donald finit par se noyer dans un océan de doutes. Si bien que la peur de l'échec le fait souvent agir en dépit du bon sens et prendre de mauvaises décisions. L'image qu'il renvoie est alors celle d'un homme aux failles profondes, et malgré la compassion qu'il inspire, sa chétive condition n'est que plus évidente au milieu des flots, dans cet encerclement bleu où se débat sa pensée chaotique.

Louvoyant dans les eaux troubles de nos angoisses, l'auteur néerlandais Toine Heijmans joue avec nos nerfs, fait monter la pression et nous maintient dans une cabine de pressurisation morale avec une très efficace façon de créer le suspense dans le pressentiment plutôt que dans le rythme.
Peu d'actions en fin de compte mais un récit bâti sur ce que le lecteur tend à s'imaginer, sur les tragiques représentations mentales qu'il se forge. Ainsi, c'est lui-même qui va échafauder ce suspense au cordeau en projetant dans le roman ses propres appréhensions du drame absolu - qui plus est pour des parents – qu'est la perte d'un enfant.

Dans un contexte maritime, c'est un peu la même étreinte affolante que l'on pouvait ressentir à la lecture de « Sukkwan Island » de l'auteur américain David Vann. Les mêmes émotions gouvernent la lecture de « En mer » : le sentiment de malaise irrépressible devant un danger potentiel, la peur-panique qu'un drame affreux ne se produise et pour couronner le tout, le cadre majestueux d'une nature imprévisible et hostile qui vient conforter l'anxiété s'amplifiant au fil des pages.

Le décalage entre une narration terre-à-terre et des éléments extérieurs déchaînés scande le trouble en incessant ressac. L'écriture âpre et sans apprêt de Toine Heijmans, la frugalité de ses mots face aux tumultes de l'océan, jouent un rôle d'accélérateur de tension, et l'on ne goûte l'air frais du grand large qu'avec le relent âcre de l'inquiétude au fond de la gorge.
Si le roman nous submerge habilement par son climat pesant et irritant dans une description plutôt alarmante de l'intimité masculine, le style mesuré de l'auteur néerlandais, d'une simplicité concise et réfléchie, recèlent de belles fulgurances marines ainsi qu'une réflexion judicieuse sur la solitude, la dépression, la paternité, les relations de couple, les aléas du monde du travail…tout ce que nos sociétés modernes produisent de tracas et que l'océan, dans toute son auguste puissance, balaie d'un revers de vague.
«En mer » : Prix Médicis 2013 du roman étranger…Attention ça va gîter !
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