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Critique de DanD


DanD
  10 juin 2018
Pour moi, ce livre s'inscrit dans la meilleure tradition de la litterature epique russe. Il nous vient, comme souvent, des confins de l'empire, des peuples non russophones mais russifies. Et l'auteure, Gouzel Iakhina, frole, des son premier livre, la stature du grand Aitmatov. C'est dire que je l'ai intensement apprecie.

Iakhina raconte la grande epopee de la dekoulakisation des annees 30 a travers le destin de son heroine, Zouleikha, une petite tatare, toute menue, mais pas frele du tout sous ses grands yeux verts. Ah! Les yeux de Zouleikha! Il suffit qu'elle les ouvre pour que le lecteur ressente un fremissement, un emoi qui ressemble drolement a de l'amour.

Le livre s'ouvre, avec les yeux de Zouleikha, en Tatarie, dans le village d'Ioulbach. Ses habitants, musulmans, sont empreints de croyances et de coutumes paiennes plus qu'autre chose. Ils ont souffert privations et famines suite aux guerres de la sovietisation du pays. Puis, fin des annees 20, c'est la politique de dekoulakisation, l'exode, le deplacement de populations entieres (dont les villageois d'Ioulbach) vers la Siberie, ou ceux qui ne mourront pas en chemin devront amadouer une nature reveche et y construire de nouveaux villages, une nouvelle vie.

Le livre s'ouvre, avec les yeux de Zouleikha, en une prose frenetiquement rythmee pour detailler la vie de tous les jours, la dure vie de chaque jour, et les coutumes de toute la vie, a Ioulbach. Un rythme qui se ralentit avec le deplacement force, avec le long et lent voyage dans des wagons a bestiaux, avec la lente et douloureuse acclimatation a la taiga siberienne.

Et nous suivons Zouleikha. Un petit bout de femme avec de grands yeux verts. Mariee selon la coutume a 15 ans, a 30 elle a deja enterre quatre filles, mortes toutes prematurement. Son mari est tue et elle se retrouve seule dans le convoi vers l'est. Desemparee? Peut-etre au debut, mais elle se reprend vite car elle accepte tout, la vie comme la mort, comme un dessein divin qu'elle ne peut comprendre, que ce n'est pas a un humain de comprendre, mais d'accepter. Sa vision changera avec ses nouvelles vicissitudes, et ayant accouche d'un garcon, elle decouvrira ses forces et prendra sa vie, sa destinee, et la destinee de son fils, en mains. Il est vrai qu'Allah est trop occupe ailleurs pour s'interesser a ce qui se passe en Siberie. Une Siberie ou ni les esprits des champs, ni ceux des animaux, ni Chourale l'esprit de la foret, ni Bitchoura l'esprit du foyer, ni aucun autre Iyase (= esprit) de ceux qui regnaient en maîtres a Ioulbach, n'ont plus aucun pouvoir. En ces contrees vierges ce sont les humains qui detiennent les pouvoirs, et Zouleikha trouvera en elle les forces necessaires a survivre, a changer, a faconner elle-meme son destin.

Une heroine que je n'oublierai pas de sitot. Et je retiendrai aussi la demarche de Iakhina pour raconter cette epopee: elle ne tait aucunement les exactions, l'horreur du transport, la cruaute et des fois la vilenie de responsables sovietiques sur place. Elle accuse. Mais elle sait aussi glorifier les forces que trouve l'homme pour surmonter sa detresse, ses peines, ses deboires. Elle sait aussi chanter le chant d'espoir enclos dans toute entreprise pionniere. Vers la fin du livre, le village qu'ont edifie les "deplaces" est devenu "leur" village, leur nouvelle patrie, et ils en sont fiers. Et nous sommes en droit de supposer que Zouleikha y vivra une vieillesse calme, et, qui sait? meme heureuse.

Iakhina a signe la un tres beau livre. Un "grand roman russe". Dans la lignee des Pasternak, des Cholokhov, des Aitmatov. Courez a votre librairie, a votre mediatheque. Courez a la rencontre de Zouleikha.
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