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Critique de Sileva76


Sileva76
  31 mai 2018
Reprise d'une critique que j'ai faite sur mon blog en 2013, elle-même déjà une version remaniée de mes notes.

Lucien Jerphagnon (1921-2011) n'est pas un historien, mais un philosophe. Spécialiste de l'antiquité et du moyen âge, il a gratifié les historiens d'une Histoire de la Rome antique fort utile. Il n'aborde pas cette histoire d'un point de vue d'historien, mais d'un point de vue de philosophe. Il utilise, bien sûr, les mêmes méthodes de recherches que celles des historiens, mais il oriente autrement son propos. Il veut aider ses étudiants à contextualiser, à se faire une idée du cadre social, politique et surtout culturel dans lequel vivait Cicéron, Marc Aurèle, et tous les autres.

Trois de ses livres sont, ou seront sans doute des classiques : Histoire de la Rome antique (2002), Les dieux ne sont jamais loin (2006) et Au bonheur des sages (2007). C'est le premier qui va nous intéresser ici. Je l'ai lu relativement vite, avec un réel plaisir, et avec aussi, c'est important, avec cette soif de connaître qui m'anime parfois. le livre n'est pas autre chose qu'une « Introduction à l'histoire de la Rome antique », c'est-à-dire un aperçu, une fresque, et donc, naturellement, et Jerphagnon ne le cache pas, une fresque incomplète.

Le début de l'Introduction donne une idée de ce que veut l'auteur : remettre les choses à leur place en donnant des connaissances aux lecteurs. Pour moi qui en étais au stade des préjugés, c'est un excellent livre. de plus, je dois le dire, j'ai souvent été outré par certains propos tenu sur le moyen âge, les Mérovingiens (des monstres attardés pour certains), etc., etc. Penser que les hommes du moyen âge (période qui s'étale sur dix siècles !) sont tous des pauvres paysans opprimés par des seigneurs féodaux, des pilleurs, des brigands, des incendiaires, reste une vision assez limité de la réalité. Entre Charles Ier le Grand (768-814) et Charles VIII l'Affable (1483-1498) il y a tout de même une différence de culture, d'époque, de manière de penser, de façon d'être en société, etc., etc. C'est cela que Jerphagnon veut nous montrer avec la Rome antique.

De Romulus à César il y a déjà sept siècles de différence, et de César à Clovis il y en a cinq. Si l'on imagine déjà la différence qu'il y a entre l'époque de Charles VIII à celle de Louis XIV (1498 à 1715) elle est énorme. Il y a, nous Français de 2018, presque trois siècles qui nous séparent de la mort de Louis XIV. Il faut retenir de cela que le temps, la notion du temps, c'est quelque chose d'important en Histoire. Il ne faut jamais l'oublier. Cela permet d'éviter les amalgames. Par exemple : César était un dictateur lettré. Napoléon III est le parfait exemple de cet accaparement de l'Histoire pour se forger une image. C'est une récupération. Il est donc nécessaire de faire la part des choses.

Jamais César n'aurait pu prévoir que 19 siècles plus tard il servirait de modèle aux bonapartistes. le contexte politique, économique et social était différent. La mentalité était différente. Les moeurs et coutumes étaient différentes. le droit était différent. La langue et la religion était différentes, etc., etc. En un mot, rien ne relie César à Napoléon. Rien ? Si pourtant. Une sorte de fascination de Napoléon pour l'idéologie de César. D'ailleurs, les historiens qualifient le régime de Napoléon III de "césarisme".

Le livre de Jerphagnon n'est donc pas un simple livre d'Histoire, même si le style, celui du philosophe, est parfois jargonneux, mais c'est un véritable voyage dans le temps vitesse grand V...

« Cela dit, nous explique notre auteur, je serais atterré qu'on me prêtât la prétention de présenter ici le livre idéal qui suffirai à tout : "Prenez et lisez, etc." Par tous les dieux ! Il faudrait être paranoïaque ou à peu près inculte. Plus modeste infiniment est mon intention : offrir quelque chose comme une approche de la Rome antique. Je la destine non point à mes collègues spécialistes, qui n'en ont aucun besoin, mais à tous ceux qui auraient envie de prendre une vue cavalière sur ces douze siècles qui préludent à notre propre civilisation. (...) Voilà pourquoi j'ai essayé d'être aussi complet que possible, et moins ennuyeux qu'il se pouvait. (...) Cela devait être rédigé aussi simplement que possible, comme une histoire qu'on raconte, afin que tout être raisonnable pût y avoir accès, et peut-être même y trouver plaisir. » (p. 17, 18-19)

L'Introduction a été écrite en mars 1987 comme l'indique l'ouvrage... Seulement, le contenu du livre a été revu et complété par l'auteur pour cette édition de 2002 (celle que j'ai lu). Il y a eu d'autres éditions avant la mort de l'auteur et je ne sais pas si elles sont aussi revues et corrigées.

Le monde des idées et des pensées côtoie le monde des dates, des grands hommes, et cela avec une facilité déconcertante... Par exemple, voilà ce qu Jerphagnon écrit sur le siècle d'Auguste (le Ier après notre ère) : « Peu de siècles, quand on y songe, auront rassemblé autant de cartes maîtresses, autant de gloires dans les lettres, les arts, l'histoire et ce qu'on peut appeler, toutes choses égales d'ailleurs, la science. C'est vraiment le Grand Siècle. » (p. 222)

Après Auguste, et ce siècle d'or, Tibère. le IIe siècle apporte un autre style, une autre manière de penser : c'est l'époque du prince-philosophe Marc Aurèle, dont Ridley Scott raconte avec quelques fantaisies la mort. En effet, dans le film il meurt étranglé par son fils dans cette Germanie barbare, alors que, en réalité, il meurt de la peste à Vienne.

« La postérité n'a pas été tendre pour le fils de Marc Aurèle. Avec Caligula, Néron, Domitien et quelques autres, Commode est membre du club des princes maudits, voués aux zones les plus désolées des Enfers. Renan, par exemple, le voit comme un "équarrisseur de bêtes, un gladiateur", et les manuels vont répétant qu'il fut une sombre brute, sans se donner la peine d'aller plus loin. »

Toutefois, il est vrai que le Sénat ne l'aimait point, que sa soeur Lucilla conspira contre lui... Ainsi, le film de Ridley Scott, Gladiator, est une illustration parfaite des amalgames, du mélange entre le mythe et la vérité, que l'on peut faire perdurer. Si vous avez regardé le film, sans doute ne vous êtes vous jamais demandé si c'était vrai ou faux. Penser que Marc Aurèle fut assassiné est bien plus romanesque que de penser, comme c'est le cas, qu'il est mort de la peste.

Avec ces quelques lignes vous aurez compris que j'ai bien aimé ce livre et je ne peux que le conseiller à ceux qui veulent s'instruire sans dépenser trop d'énergie (même si certains passages sur la philosophie romaine sont parfois ardus).
Lien : http://le-cours-du-temps.ove..
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