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Critique de Merik


Jouer à la roulette russe à l'aube du jour et de sa vie adulte, en discerner le « bruit morne et ennuyeux » du clac après «la sensation de volupté et d'apaisement » procurée par le contact avec le métal à peine froid, voilà une entrée dans ce roman symboliquement forte même si l'on ne pourra pas prétendre que ça augure d'une indéfectible envie de vivre chez Jakob. On pourra juste évoquer sa bonne étoile depuis tant d'années, « aussi peu probable que si, lors d'un lancer de dés, on ne tombait jamais, si fort qu'on s'évertuât, sur le six, ou sur le un, jamais sur un chiffre précis, jamais sur celui qu'on attendait ». À moins que l'on pense à estimer la violence consubstantielle de Jakob, qu'il semble prêt à retourner contre lui-même,.
Et pourtant, voilà un jeune homme pas vraiment du genre à tergiverser dans l'inertie au sein de sa ferme familiale qui tremble du fracas incessant de l'autoroute, il ne rechigne pas à la besogne, fourmille même d'idées et de projets, tente les bassins de truites avant de s'en remettre à leur location au vu des aléas piscivores, s'éreinte dans l'élevage de poulets et dans la poursuite de sa chienne. Sa réputation n'est plus à faire dans cette région de Haute-Autriche en pénurie de main-d'oeuvre, qui lui permet même d'arrondir ses fins de mois. C'est dans ce contexte qu'il croisera Katja, jeune femme qu'il aurait pu connaître sur Tinder avant de l'ignorer comme à son habitude, mais qui « lui était apparue devant la bicoque du concierge, attablée devant un bloc de papier à dessin et une poignée de crayons de tailles inégales, l'ongle du pouce entre les dents, le nez pointant en l'air...»

La tension est aux aguets dans ce roman, à petites touches subtiles de mal-être et d'infirmité chez Jakob à ne pas savoir aimer, de silences, de secret ou de liens avariés au sein de sa famille avec « un père à demi-dément et une mère pendue à son portable », mais aussi (et surtout ?) d'une lignée agricole et d'un héritage aux relents historiques de malaise. Après les somptueux « Lilas noir » et « Lilas rouge », Reinhard Kaiser-Mühlecker écrit de nouveau un roman rural, fluide et passionnant, à la dramaturgie sous-jacente prête à jaillir d'un geyser de violence, qui questionne de nouveau l'héritage du nazisme, sans doute de manière plus suggestive cette fois. Un roman puissant et souvent beau, aux allures de grand et à la saveur d'une littérature classique, de celle qui laisse des traces à la fois sûres pour ce qui est de sa puissance évocatrice ou sa valeur, et incertaines quant aux questions qui peuvent continuer de vriller dans la tête du lecteur.

"Lorsque leurs yeux s'étaient rencontrés, il avait senti, face à ce regard habité d'une cruauté dont il ne l'aurait pas crue capable, un frisson glacé lui courir le long du dos, et dans le même temps c'était comme s'il s'était soudain affranchi de la force qui le terrassait, et qu'elle se fût transmise à Katja; qu'elle l'eût délesté de son fardeau. Jamais auparavant il n'avait partagé avec quelqu'un un moment tel que celui-là, et il lui sembla qu'il venait de lire au fond de son âme"
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