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Critique de horline


horline
  30 mars 2017
Tenter de reconstituer fidèlement le passé conduit parfois à s'en éloigner. S'émanciper des faits, prendre des chemins détournés, écrire une autre histoire dans l'histoire... Sous l'effet peut-être de « l'intoxication par les lectures et les recherches » qui donne cette sensation étrange de se remémorer le passé comme si on l'avait vécu, Antonio Munoz Molina avec Comme l'ombre qui s'en va s'est intéressé à l'assassin de Martin Luther King, James Earl Ray. La découverte fortuite de la fuite de ce dernier à Lisbonne a suscité au fond de l'auteur une résonance intérieure et la nécessité d'écrire non pas une mais deux histoires au coeur d'un même récit.

Il y a une histoire vraie romancée, celle de Ray qui a tenté de gagner l'Afrique via Lisbonne après avoir tiré sur une figure majeure de la lutte des droits civils, et une histoire intimiste, celle de l'auteur qui raconte la déliquescence de son premier mariage. La cavale d'un meurtrier et la fuite d'un écrivain plein d'ambition pris au piège d'une vie personnelle et professionnelle insatisfaisante. Et le lien entre les deux : a priori Lisbonne où chacun éprouve la nécessité de recourir à la fiction, soit pour se réinventer sans cesse sous une fausse identité, soit pour inventer et donner vie aux autres à travers un deuxième roman Un hiver à Lisbonne.
Mais au fil des pages, ce sont les obsessions de l'auteur espagnol qui guident le récit ; la volonté de pénétrer la conscience d'un homme quelconque, presque invisible, qui a dû mener une vie clandestine. Partant à la recherche de détails, de sensations, de traces forcément fragiles et aléatoires, l'auteur trace des lignes de fuite à son travail d'archivage, il use de son pouvoir d'imagination pour réactiver toutes les dimensions d'un événement sur lequel le temps a passé et qu'aucune archive ni aucun fait ne saurait révéler. Biographie romancée ou exofiction, quelque soit le terme, l'auteur reconstitue le parcours du fugitif avec un phrasé mesuré, conscient de révéler un portrait arbitraire mais aussi convaincant. La réalité ayant parfois quelque chose d'insaisissable, l'auteur suggère que « jamais elle n'a dit le plus important de ce qu'elle aurait eu à dire »_ à charge de l'écrivain de faire le pont entre la réalité et la fiction pour rendre l'histoire intelligible. Méticuleux, l'auteur espagnol s'adonne à l'exercice avec la discipline et la rigueur qu'on lui connaît.

La démarche de A. Munoz Molina est d'autant plus intéressante qu'elle écarte le reproche récurrent de vouloir réécrire L Histoire, ou de faire de James Earl Ray sa créature. S'il se sert de la fiction pour dessiner les contours de cette histoire, c'est pour mieux faire tomber les masques. Avec la maturité qu'est la sienne, l'auteur se met à nu, dévoilant ses secrets d'écriture dans un récit qui construit et déconstruit le processus littéraire. Déterminé ou est-ce le besoin d'anticiper les reproches propres à ce genre de roman, il démystifie les liaisons entre la vérité et la fiction, ou comment l'écriture peut s'entourer de manipulations, d'impostures, de subterfuges. le roman a le mérite de la transparence narrative...

Et transparence narrative sans aucune limite puisque l'auteur se livre totalement, sans mesure, jusqu'à l'impudeur, jusqu'à l'ennui...ses ambitions d'écrivains étant intimement liées à sa vie familiale.
Malgré le talent de conteur de Molina, le pouvoir de séduction de sa plume élégante, la suavité de la langue si naturelle et sophistiquée à la fois,j'ai le sentiment d'avoir été un peu bernée : l'auteur impose un lien bien artificiel entre lui et Ray lorsqu'il décompose leur vie respective. Les correspondances sont à mon goût bien dérisoires. En refermant le livre, j'ai eu le sentiment que l'assassin n'était qu'un personnage secondaire, presque une excuse pour ventiler les obsessions personnelles de l'auteur, sa quête de reconnaissance sociale vampirise le texte. Au lieu de tenter de scruter les motivations de l'assassin, Molina laisse le récit « biographique » glissé vers le récit autobiographique, le texte-miroir devenant alors un subterfuge pour écrire sur soi et parler de ce que Lisbonne a fondamentalement changé dans sa vie.
Antonio Munoz Molina fait partie de ces auteurs qui m'ont toujours impressionnée par leur dextérité et leur intelligence émotionnelle. Si j'ai apprécié sa démarche didactique, j'ai été en revanche moins séduite par l'exercice d'équilibriste qu'il s'est imposé en mettant en parallèle sa vie et celle de James Earl Ray.
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