AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizForum
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
>

Critique de nameless


nameless
  27 février 2016
Une grande romancière est née. Elle s'appelle Celeste Ng, est américaine. Son premier roman Tout ce qu'on ne s'est jamais dit est édité chez Sonatine, découvreur de talents depuis 2008. Dans ce roman d'une stupéfiante maturité, d'une justesse psychologique à couper le souffle, à la construction sophistiquée, porté par un superbe style richement imagé (sans doute sublimé par la traduction qui en restitue les moindres nuances) et des dialogues intelligents, Celeste Ng met en scène des personnages fragiles, complexes, émouvants à travers l'histoire de la famille Lee.

Comment est-ce que ça a commencé ? Comme toujours : avec les mères et les pères (p. 31).

1958 : Marilyn Walker épouse James Lee. En 4ème année universitaire pour devenir médecin, elle est confrontée au sexisme qui mène la vie dure aux femmes briguant un prestigieux métier d'homme.  Elle se heurte aussi à la désapprobation de sa mère, qui imagine plus volontiers Marilyn en Betty Crocker, fée du logis nourricière, cuisinière d'excellents gâteaux. James est son professeur, doctorant, à peine plus âgé qu'elle. Lui dont les origines chinoises stigmatisent son physique bien qu'il soit né en Californie, anime un cours sur « Le cow-boy dans la culture américaine ». Il a une revanche à prendre sur son passé de petit chinetoque aux yeux bridés, de coolie habitué à faire des courbettes, et sur tant d'autres insultes ou sobriquets reçus au cours de son enfance. Il ne vit que pour atteindre l'intégration parfaite dans le pays où tous les hommes sont égaux : “Son père est arrivé en Californie sous un faux nom […]. L'Amérique était un melting-pot, mais le Congrès, terrifié à l'idée que le mélange soit en train de devenir un peu trop jaune, avait banni tous les immigrants de Chine” (p. 44). C'est dans ce contexte historique documenté par l'auteur, que ces deux compagnons d'infortune unissent leurs destinées, alors qu'”en Virginie, dans la moitié du pays, leur mariage enfreindrait la loi” (p. 55). Un mariage mixte !

Trois enfants naissent de leur union, l'arrivée non programmée du premier interrompant brutalement les ambitions médicales de Marilyn. Nath, l'aîné, développe au cours du récit une passion pour l'épopée spatiale des cosmonautes us, les étoiles, le ciel, c'est sa manière à lui de s'échapper, il s'envole. Hannah, la 3ème enfant, négligée, préfère quant à elle s'enterrer, se cacher sous des tables ou dans des placards, c'est sa manière à elle de s'échapper, elle disparaît sous terre. Mais c'est sur Lydia, la seconde de la fratrie, que Celeste Ng dirige son impitoyable scialytique. Elle a été avec amour, choisie par ses parents, surtout Marilyn, pour devenir l'héritière de leurs rêves perdus, cristallisant toutes leurs frustrations et douleurs. Dès son plus jeune âge, les cadeaux que reçoit Lydia, uniquement des livres vecteurs du savoir, sont en relation avec les espérances dont ils l'ont affectueusement, croient-ils, investie : “Expériences de chimie pour les enfants”, “Comment fonctionne votre corps”, “L'atlas en couleurs de l'anatomie humaine”. Cette petite fille étouffe sans un instant de repos, cours supplémentaires, devoirs d'été, “sautage” de classes, mais résiste courageusement, avide d'être aimée, de faire tout ce qui ferait plaisir à sa mère, de crainte de la perdre. Lorsque ses parents détectent qu'elle n'a pas d'amis, se recroqueville à l'intérieur d'elle-même, il est déjà trop tard, et la nouvelle thématique des livres offerts : “Comment se faire des amis et influencer les gens”, “Six manières de se faire aimer”, ne changera plus le cours du destin.

Lydia a disparu un soir avant d'être retrouvée au fond d'un lac quelques jours plus tard. Que s'est-il passé ? Où sont les responsabilités ? Y-a-t-il un coupable ? Il faut atteindre la fin du roman, surprenante, subtile, pour le comprendre au moment où toutes les pièces du puzzle s'imbriquent les unes dans les autres, sans aucun jeu. Je ne terminerai pas sans citer trois personnages, secondaires mais sans lesquels le roman n'aurait pas atteint l'excellence : Louisa, assistante de James, qui tend avec générosité au père détruit par son deuil, une passerelle qui relie Thanatos et Eros, Jack, voisin des Lee, gosse mal élevé par une mère seule et médecin, ainsi que le livre de recettes de Betty Crocker, essentiel dans la compréhension de cette bienveillante machine familiale à broyer les enfants. Tout ce qu'on ne s'est jamais dit aurait pu s'intituler “Le monde du silence”, mais le titre était déjà pris. Marilyn et James ont fait leur une forme d'éducation malheureusement courante, tout ce dont on ne parle pas, n'existe pas et s'oublie. Est-ce si simple ? Un amour maternel toxique peut-il devenir une maltraitance psychologique pour l'enfant qui le subit ?

Dans une courte postface, Celeste Ng indique que la gestation de ce roman a nécessité 6 années. On comprend pourquoi il est tellement abouti. Elle précise avoir pris quelques libertés avec de menus faits historiques, ce qui prouve que cette jeune femme a étudié l'histoire, de son pays, de l'immigration, de la condition des femmes et que c'est dans ses racines qu'elle a plongé sa plume. Certaines anecdotes (Marco Polo à la piscine, par exemple) ne peuvent avoir été inventées. Celeste Ng sait de quoi elle parle, et en parle si bien... Bien que je n'aime guère comparer des auteurs, chacun étant unique, j'ai pensé au cours de cette lecture à Megan E. Abbott, qui dans La fin de l'innocence, notamment, a décrit avec talent et sensibilité la vulnérabilité adolescente.

Merci à Babelio et à Sonatine pour cette exceptionnelle et marquante découverte.
 
Commenter  J’apprécie          714



Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frGoogle
Ont apprécié cette critique (63)voir plus