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Critique de ClarissaDalloway


ClarissaDalloway
  03 janvier 2020
“Au commencement était le verbe: les choses n'existent que dans la mesure où elles sont nommées.” Gérald Tenenbaum, Reflets des jours mauves, Editions Héloïse d'Ormesson, 2019.

Des mots et des maths
La crainte suprême de nombreux mathématiciens, avec le développement extravagant des logiciels de calcul formel, des bases massives de données et de l'intelligence artificielle, c'est qu'un jour prochain un ordinateur annonce avoir résolu un problème majeur des mathématiques sans qu'aucun être humain ne puisse jamais en comprendre la preuve. L'ordinateur ne sera plus alors ce simple “esclave” numérique voué à des calculs automatiques.
À partir de ce jour là, l'Homme ne maîtrisera plus le progrès puisque des processus cognitifs essentiels lui échapperont avec des conséquences inimaginables sauf peut-être par Isaac Asimov.
Le livre de Gérald Tenenbaum, Des mots et des maths, paru à la rentrée de septembre 2019 aux éditions Odile Jacob, est donc beaucoup plus qu'un simple abécédaire ou un manuel à destination de professeurs en mal d'expliquer les maths à leurs élèves. C'est le témoignage de l'impérieuse nécessité de resserrer les liens entre les sciences et l'humanité, ce qui ne peut passer qu'à travers le langage qui, plus que le rire, est le véritable propre de l'Homme.
Le langage et les mots qui le composent sont en effet aujourd'hui la seule vraie propriété de l'humanité et, tant que les sciences pourront s'exprimer dans un langage humain, le “collectionneur universel” qu'est l'homme dominera la complexité de monde qu'il cherche à organiser sans cesse

“Avec l'Homme, il se passe quelque chose de nouveau, et cette chose nouvelle qui arrive au monde est exprimable en une phrase : pour la première fois dans l'univers (sauf s'il y a d'autres intelligences dans les étoiles) un collectionneur universel de complexité organisée est apparu, et avec lui, c'est une nouvelle phase évolutive de l'Univers radicalement différente des précédentes qui débute”. Jean-Paul Delahaye: http://www.scilogs.fr/complexites/le-collectionneur-universel-1/
. Les mathématiques étant la reine des sciences en tant que garante de la cohérence de toutes les autres, il parait donc crucial de regarder le livre de Gérald Tenenbaum avec un prisme particulier pour se rendre compte de son importance et des pistes de réflexions qu'il offre.
En tant qu'objet littéraire, c'est un délice car on retrouve le style du romancier

Gérald Tenenbaum est l'auteur de très beaux romans dont le dernier est paru au même moment que Des mots et des maths: Reflets des jours mauves chez Héloïse d'Ormesson où on trouve ce beau reflet des Mots et des Maths: “Les nombres et les lettres sont comme l'endroit et l'envers d'un même paysage”.
et l'auteur fait vivre de manière très originale des thèmes mathématiques les rendant accessibles au plus grand nombre, que l'on soit ou non fâché avec les maths. Ce n'est pas un livre où les purs matheux et les amateurs de maths apprendront des mathématiques nouvelles. S'ils lisent ce livre je leur recommande d'ailleurs vivement de le faire avec la partie droite de leur cerveau, celle de la sensibilité, pour en apprécier la portée.
C'est aussi et surtout un objet de culture générale au sens noble du terme car ce passage en revue d'une trentaine de mots permet à l'auteur de revisiter l'histoire, la littérature, la philosophie et les sciences avec une très grande érudition.
Il y a des mots universels comme ceux qui nomment les nombres: “Deux”, “Un” et “Zéro” qui remontent à la nuit des temps.
D'autres mots caractérisent des différences de civilisations. Ainsi le mot “corps” désigne un ensemble d'éléments vérifiant certaines propriétés alors qu'en anglais c'est le mot “field” qui signifie champ. Faut-il y voir l'opposition entre des valeurs humanistes latino-européennes et des valeurs libérales anglo-saxones?
Des luttes personnelles ont lieu pour décrire un certain type de nombres entiers avec le mot “friable” en français, prôné par l'auteur, contre “smooth” en anglais qui veut dire lisse mais semble inadapté à la nature de ces entiers. C'est presque une bataille entre chercheurs afin que le mot choisi pour décrire l'objet mathématique commun soit le plus juste possible. Une vraie quête de sens!
Au final, ce livre démontre que les mathématiques sont vivantes et font partie intégrante des “humanités”. Elles mourront, et nos sociétés très certainement avec elles, si plus personne ne défend comme Gérald Tenenbaum leur part humaine.
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