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Critique de pleasantf


pleasantf
  25 janvier 2015
Ce livre est excellent, et ce pour de multiples raisons. Il est très bien écrit. La langue de Volodine est très musicale, construite sur un rythme agréable qui en rend la lecture très plaisante. Elle fourmille de détails inventifs, souvent drôles comme la liste des langues étrangères où figurent « l'Américain ancien » ou le « Russe des camps » ! Même quand l'auteur se lance dans une phrase immense de plus de deux pages, comme celle constituant l'essentiel du chapitre 46, j'ai avalé cela sans aucune difficulté et sans aigreur d'estomac . J'apprécie beaucoup le style Volodine fait d'une succession de phrases apparemment sensées, descriptions minutieuses et réalistes, mais achevée d'une phrase qui est pure littérature et invention, création d'un monde autre et incertain où l'écrivain change les règles du déroulement du temps (comme celle-ci : « la tige de fer qui l'avait transpercé de l'oeil à l'oreille appartenait dorénavant au registre des vagues souvenirs »)

Ce livre peut se voir comme un traité poétique d'anthropologie. Dans son récit, Volodine aborde des grands thèmes fondateurs des civilisations humaines, utilisés par exemple dans les mythes collectifs. Au premier rang desquels, on trouve la relation de l'homme à la nature, dans son double caractère de nature hostile et de nature nourricière. La métamorphose permanente de Solovieï en corbeau ou le fait que certains personnages peuvent avoir un oiseau comme ascendant m'a fait penser à certaines cultures indiennes où les animaux sont considérés comme faisant partie d'une famille (au même titre que les végétaux d'ailleurs). La magie est omniprésente dans le livre, qui se réfère souvent aux pratiques chamaniques. le récit faisant osciller en permanence les personnages entre un statut de vivant et celui de mort (sans parler des stades intermédiaires !), on est plongé dans la façon dont une société humaine considère la mort dans la construction de sa culture via ses mythes fondateurs. le roman se réfère abondamment au bardo tibétain, cet état intermédiaire entre la vie et la mort et les personnages en sont si j'ose dire de vivantes illustrations. Autre exemple, la confusion fréquente chez Solovieï entre statut de fille et statut d'épouse renvoie d'après moi aux questions fondamentales de l'inceste, de filiation ou de parenté dans les différentes cultures.

Ce livre nous questionne également sur la façon dont une société se construit, au-delà de ses mythes millénaires. Dans le récit fait par Volodine de l'effondrement d'une utopie (celle de la Russie soviétique), je vois une interrogation sur ce qui fait le ferment d'une société : ses rêves, ses objectifs, ses échecs, ses difficultés. Sur ce plan, il est intéressant de voir comment la guerre peut être un constituant social important. J'ai vu aussi dans le récit, notamment dans l'épisode des brigands, une façon de s'interroger sur l'individualité dans une société de masse, sur la tolérance donnée à l'imperfection ou la déviance personnelle au regard d'une norme idéale, une façon de poser la question des choix individuels au sein d'une collectivité dont les valeurs sont forcément un peu figées. Aussi bien la question du choix individuel lorsque les valeurs de la société évoluent dans une direction qui semble néfaste (résistance ? fuite ? soumission ?).

Ce roman est aussi un formidable panorama des horreurs humaines récentes ou potentiellement à venir, avec l'utilisation de symboles particulièrement évocateurs comme les camps, les convois ferroviaires menant à ces camps, la guerre, les exécutions à l'issue de procès truqués et aberrants, les accidents nucléaires. Avec la référence directe au communisme, on fait face à la question de l'utopie et de ses échecs.

Pour ceux que le roman aurait rendu perplexe, Volodine pousse la gentillesse à consacrer les derniers chapitres de son livre à nous donner les clés et un commentaire sur son oeuvre encore inachevée à ce stade, dans une pirouette de métafiction assez amusante. le chapitre 47 décrit la vie d'écrivain de Hannko Vogoulian, et constitue quasiment un discours sur le texte en train d'être lu, y compris dans ses aspects formels (« elle s'obstinait à diviser ses livres en quarante-neuf chapitres »).
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