AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontresLe Carnet
>

Critique de Elsaumon


L'ouvrage de Frans de Waal, L'Âge de l'empathie constitue un réel apport dans l'étude des sociétés animales. Primatologue néerlandais émigré aux États-Unis, ce qui l'autorise à porter un regard critique à la fois sur le modèle libéral américain et sur le modèle socialiste européen, Frans de Waal cherche à découvrir les origines de l'altruisme dans le règne vivant. En tant que primatologue, son étude porte principalement sur les grands singes, en particulier les bonobos et les chimpanzés. Il pourrait s'agir d'un manque pour le projet consistant à mieux comprendre l'organisation de la vie sociale animale en général, étant donné la grande diversité des sociétés animales en pratique. Une étude comparée des sociétés animales semble être la démarche la plus intéressante pour ce projet. Toutefois son propos n'est pas tant la compréhension des sociétés animales que la recherche d'une empathie, d'un altruisme, d'une conscience originelle et profonde de l'autre chez l'animal, cette découverte pouvant ensuite être transposée à l'être humain. le souci de l'auteur est de combattre le dogme évolutionniste faisant de l'homme « un loup pour l'homme » selon le mot de Hobbes largement galvaudé par la suite. Et plus globalement, c'est la thèse de l'homme comme Homo oeconomicus, essentiellement rationnel et donc égoïste, que ce livre entend contester. En conséquence de quoi l'objet de ce livre est moins l'animal en soi que l'homme, et davantage la promotion pour l'homme d'une société solidaire qu'une analyse scientifique des sociétés animales.
Toutefois, comme on l'a dit, ce livre autorise une lecture des sociétés animales en tant que telles. Et dans la vision du cours de ce semestre, une autre lecture est également possible. En effet, il nous a semblé tout à fait légitime de proposer la lecture selon laquelle ce livre procède à une union féconde entre le domaine des sciences sociales et celui des sciences naturelles. Nous nous poserons donc la question de savoir si l'on peut raisonnablement marier ces deux champs d'étude. Si oui, il faudra alors noter quelles en sont les implications tant conceptuelles que pratiques. Mais c'est loin d'être évident, dans le sens où les sciences sociales sont avant tout tournées vers l'homme. L'objet de la sociologie, de l'histoire, de l'ethnologie ou encore de l'économie est radicalement humain : ces disciplines se sont fondées sur l'étude de l'homme et de ses comportements sous différents registres. Proposer cette lecture du livre de Frans de Waal nous obligera donc à être prudent.
D'une manière générale on peut dire que la thématique consistant à étudier le rapport entre sciences sociales et sciences naturelles est actuellement débattue -depuis peu de temps- chez les éthologues. Ces derniers travaillent au carrefour de différentes disciplines, entendu que l'éthologie est moins une science qu'un champ de recherche à l'intérieur duquel plusieurs approches sont permises. L'éthologue est de fait autant concerné par la psychologie que par la phénoménologie, par la biologie que par la neurologie, ou encore par l'écologie que par la sociologie. Les éthologues ont donc été parmi les premiers à promouvoir un rapprochement entre sciences naturelles et sciences sociales . Mais qu'est-ce que signifie ce rapprochement ? Ceux qui en font le projet souhaiteraient débusquer des formes primitives d'organisations sociales présentes à différents degrés dans le règne animal, afin de vérifier certaines positions anthropologiques parfois trop anthropocentrées. Il s'agirait en somme d'intégrer l'animal aux sciences sociales et humaines, afin d'améliorer les connaissances que l'on se fait de l'homme, mais également de donner crédit à une grande quantité d'études sur l'animal, à commencer par l'étude des sociétés animales. Lorsque Levi-Strauss parle d'universalité de la prohibition de l'inceste, il serait pertinent d'en étudier ses rapports chez d'autres espèces. Non pas pour contester la justesse de cette idée sur les sociétés humaines, mais dans le but d'en renforcer ses implications pour le règne vivant. C'est précisément ce que font certains chercheurs, comme Bernard Chapais actuellement .
de plus, et c'est à notre sens l'apport le plus intéressant de ce rapprochement, combiner une approche « naturalisante » à une perspective « socialisante » du vivant autoriserait de brouiller, voire de refuser la frontière dressée entre nature et culture. C'est dans cette démarche, nous semble-t-il, que l'on peut appréhender L'Âge de l'empathie. L'étude des sociétés animales, et plus précisément la compréhension des rapports sociaux intra et inter-espèces permet de révéler la façon dont la solidarité peut venir à naître au sein d'une société animale. Or cette étude semble pertinente pour l'étude de l'homme. On pourra ainsi noter comment la solidarité en vient à naître et savoir quelle peut être sa fonction, du moins son intérêt . Quel est l'origine du lien social ? Ici, le dialogue entre sociologie et éthologie paraît convainquant. de là, une question proprement sociologique pourra être soulevée : le travail, comme premier objet d'étude des sciences sociales, a-t-il sa place dans le monde animal ? C'est loin d'être certain, puisque pour beaucoup d'anthropologues le travail est justement ce qui nous différencie de l'animal, traçant une frontière entre monde naturel et productions culturelles. Cependant, si l'on parvient à découvrir des formes de travail dans le règne animal, alors nous devrons chercher à comprendre comment il s'opère. Pour être plus précis, nous devrons nous demander s'il y a des preuves de division du travail chez les animaux, et comment celle-ci se réalise. de là il conviendra d'interroger la légitimité de notre propre organisation du travail, et plus largement de nos structures sociales.
Lien : http://laphilosophie.over-bl..
Commenter  J’apprécie          20



Ont apprécié cette critique (2)voir plus




{* *}