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Par nadejda, le 05/07/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Une part de ce rituel du souvenir consistait à admettre la défaite, à reconnaître que je ne pourrais jamais me souvenir de tout. Je n’avais d’autres choix que celui de ne me remémorer que de minuscules fragments, en ayant bien conscience que je ne serais à même, dans aucun avenir d’en reconstruire la totalité. Mes rêves n’étaient guère qu’un moyen d’oublier, ils étaient les branches attachées aux chevaux de nos jours lancés au galop, le déchargement des ordures afin que demain --- à supposer qu’il y ait un lendemain --- puisse se remplir d’une vie nouvelle. p170
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Par nadejda, le 05/07/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Il est tellement plus facile de traiter avec les morts qu’avec les vivants. Les morts ne sont plus dans le chemin, ce sont de purs personnages issus d’histoires du passé, qui ne seront plus jamais illisibles, plus de malentendus possibles, et la douleur émanant d’eux reste stable et maniable. Et puis vous n’avez plus à vous expliquer devant eux, à justifier le fait d’être en vie. p146
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Par nadejda, le 05/07/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Dans Sarajevo assiégé, m’a-t-il expliqué, pendant des mois, il n’y avait pas d’électricité. Au retour du courant, toutes les lumières que l’on avait pas éteintes des semaines plus tôt s’allumaient, toutes les radios et toutes les télévisions se mettaient à hurler, des bâtiments s’illuminaient, se réveillaient. Tu pouvais voir la ville dans une lumière différente, révélant en un éclair toute la bizarrerie de la guerre : des voitures brûlées au milieu des rues comme des cafards écrasés, des chiens s’éloignant en trottinant vers la sécurité de la pénombre, des couples faisant l’amour dans le noir, reconnaissant soudainement leurs corps hagards. Mais au bout de quelques minutes, le fragile réseau électrique rendait l’âme, et l’obscurité était de retour. Cela valait mieux, m’a-t-il signifié, car si les lumières restaient allumées, nos amis des collines avaient la possibilité de nous pilonner et de nous tuer aussi la nuit en isolant toutes ces cibles éclairées. Nous rêvions de lumière, mais nous espérions les ténèbres. p100 101
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Par nadejda, le 05/07/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
L’Amérique était obsédée par l’anarchisme. Des politiciens tempêtaient contre Emma Goldman, la dirigeante anarchiste, ils l’avaient baptisée la Reine Rouge, la femme la plus dangereuse d’Amérique... ; des prédicateurs patriotes divaguaient contre les périls coupables d’une immigration débridée, contre les attaques infligées aux libertés américaines et au christianisme américain. Des éditoriaux déploraient les faiblesses des lois qui permettaient à la pestilence anarchiste étrangère de se reproduire comme des parasites sur le corps politique de l’Amérique. La guerre contre l’anarchisme ressemblait à peu près à la guerre actuelle contre le terrorisme -- il était drôle de voir que les vieilles habitudes ne mouraient jamais. p65
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Par nadejda, le 05/07/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Quand je suis sorti du bureau de poste où j’avais appelé Mary, la tristesse me semblait partout répandue sur Lviv, en une vaste épaisseur : deux garçons lavaient une Lada blanche au milieu de la rue ; un homme coiffé d’une toque obsolète de l’Armée rouge s’était campé sur une couverture étalée à même le trottoir, où il avait exposé les oeuvres complètes de Charles Dickens ; un prêtre orthodoxe à la Darth Vador s’avançait dans la rue d’un pas lisse, ses pieds invisibles sous sa longue robe noire. Les bâtiments aux hautes fenêtres à la austro-hongroise et aux ornements discrets étaient souillés d’une épaisse couche de désespoir.
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Par line70, le 14/04/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Est-ce qu'il t'arrive d'imaginer une vie différente de celle-ci ?
Oui, tout le temps.
Une vie meilleure ?
Oui, une vie meilleure.
Je m'imagine une grande vie, si grande que je ne peux pas en voir la fin. Assez grande pour que tout le monde puisse y loger. Tu y seras, Mère et Père y seront, des gens que je n'ai jamais rencontrés, jamais connus y seront aussi. J'y serai. Je la vois. J'en ai l'image dans la tête. C'est un champ de fleurs si profond que l'on peut nager dedans. A cette minute, je la vois, et je ne peux en voir le bout.
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Par horline, le 27/03/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Je suis le citoyen de deux pays, d'une loyauté raisonnable envers l'un et l'autre. En Amérique - cette terre sombre - je gaspille mon vote, je paie mes impôts sans enthousiasme, je partage la vie d'une femme d'ici et je m'efforce de ne pas souhaiter une mort douloureuse à cet imbécile de président Bush. Mais je possède aussi un passeport bosniaque que j'utilise rarement. Je vais en Bosnie pour des vacances et des enterrements à vous briser le cœur et, le 1er mars ou aux alentours de cette date, en compagnie d'autres bosniaques de Chicago, je fête fièrement et consciencieusement notre indépendance, lors d'un dîner suffisamment solennel.
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Par nadejda, le 05/07/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Si vous savez attendre suffisamment longtemps, il arrivera toujours quelque chose --- il n’a jamais existé d’instant où rien ne soit arrivé. p231
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Par nadejda, le 05/07/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Un visage humain se compose d’autres visages --- ceux dont vous avez hérité ou que vous avez glanés sur le parcours, ou que vous vous êtes tout simplement inventés --- en couches successives, dans une superposition désordonnée. p144
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Par nadejda, le 05/07/2011
Le projet Lazarus de
Aleksandar Hemon
Vu les circonstances, nous allions tous les deux plutôt bien. Autour de nous, les choses empiraient, et vite. Le temps était mauvais, l’avenir incertain, la guerre certaine. A part cela, tout était comme d’habitude. p40