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Par Piling, le 17/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
Adam reçoit l'insufflation de l'esprit, qui demeure vivant en son intériorité cachée. La tâche des hommes est de réaliser la révélation de l'esprit prophétique, jusqu'à rejoindre l'archétype foncier, le père spirituel, Muhammad. L'événement historique de la révélation muhammadienne, et de l'exégèse développée par les Imâms, est l'accomplissement de ce retour, en une réconciliation de l'ordre temporel, gouverné par la paternité adamique, et de l'ordre spirituel, commandée par l'anthropomorphose de l'esprit dans le plérôme originel. Mais cet accomplissement n'est pas temporel. Il est retour à l'origine spirituelle, et il dépend de l'aptitude des fidèles à la connaissance de l'esprit. Le temporel s'évanouit, conformément à sa nature évanouissante foncière, tandis que demeurent les divers degrés de la remontée dans le monde de l'impératif, l'homme psychique, l'homme intelligible, l'homme spirituel divin. Telle est, ici condensée, l'intuition de l'histoire propre à l'ontologie de l'islam, qui est une liturgie de l'esprit et non pas, comme la phénoménologie occidentale chrétienne, une incarnation dans l'effectivité concrète temporel.
Henry Corbin a soutenu que ce schème était le privilège de l'islam shî'ite, et qu'il était aussi bien la chance offerte à l'ontologie de l'islam tout entier. Nous pourrions soutenir, en déplaçant notre regard, que cette chance a un prix. Que l'esprit absolu ne soit jamais destiné à devenir esprit objectif dans la temporalité sensible, mais à s'en évader jusqu'à faire retour au point d'origine de l'acte révélateur divin, cela produit le schème de la liberté humaine en islam. C'est une liberté impérative, indissolublement unie à la connaissance de la condition éternelle du servant, de la 'ubûdîya constitutive de l'Anthropos primordial, miroir de Dieu et khalife de Dieu.
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Par Piling, le 09/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
Il y a deux points de vue sur les quiddités, deux considérations de ce qu'elles sont, qui vont permettre de généraliser le modèle du miroir. Selon le premier point de vue, l'acte d'être du réel est le miroir des quiddités, puisqu'elles apparaissent en lui, étant les concomitants de ses noms et attributs. Le principe divin est le miroir où se manifestent les quiddités, qui n'ont pas d'autres lieux épiphaniques que le réel lui-même, d'autre être que l'acte d'être. Mais les quiddités sont le miroir du principe, étant les lieux épiphaniques de ses noms et attributs. Selon ce modèle généralisé, le miroir est miroir de miroirs, l'être est réfléchissement de soi sur soi, il est épiphanie d'épiphanies, miroir qui renvoie l'image d'un miroir où se reflète son image. Le principe, le réel, est ce point unique, intensité pure, qui est point aveugle de toute la manifestation. Sitôt que nous nous situons au niveau de la révélation, dans les noms et les attributs, nous entrons en un univers d'images, dans un réseau de miroirs. L'islam est ce monde où la réalité est toujours spéculative, parce qu'elle ne peut être que spéculaire, où toutes choses, depuis le créé jusqu'au Dieu qui se révèle, est une lumière réfléchissante en une autre lumière. Royaume d'ombres et d'apparitions mêlées où le rêve est prémonitoire et l'action la plus vive retourne vite au monde des rêves.
Le miroir du réel trouve dans le réel son propre miroir. Le contemplatif achevé est le témoin des trois "naissances", celles d'ici-bas, celles de l'imagination et celles de l'intelligible. Il contemple les deux miroirs, monde créaturel, monde de l'impératif, le miroir des formes et le miroir du réel unifiés, sans dissociation ni différenciation. La dialectique de l'unité et de la multiplicité se convertit pour lui en un échange spéculaire.
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Par Piling, le 10/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
Le fait pour l'âme d'être une âme, sa "psychicité" (nafsîya), n'est pas un simple accident étranger à son essence, comme peut l'être la paternité du père ou l'écriture pour l'écrivain. L'âme régit le corps autrement que le constructeur bâtit son ouvrage. Qu'elle soit "âme" est un mode de son acte d'être singulier, toute son existence y est engagée, en une activité et une union essentielle au corps : "La quiddité de l'âme ne possède pas un autre acte d'être en fonction duquel elle ne serait pas âme. Sinon qu'après des perfectionnements et des transformations essentielles qui lui adviennent en son essence et sa substance, elle devient intelligence agente après avoir été intelligence en puissance." Sadrâ veut que l'âme, quand elle est la forme et la perfection d'un corps naturel, soit pleinement ce qu'elle est, quitte à subir le mouvement essentiel d'intensification qui la métamorphosera en une autre "naissance", en intelligence agente absolument immatérielle.
C'est abandonner une image naïvement platonisante de l'âme, qui en ferait d'abord une substance intelligible, séparée de toute matière, qui l'imaginerait ensuite s'éloigner du monde des intelligences pour s'appliquer aux matières élémentaires. Cette conception se heurte à la difficulté récurrente de penser l'union de deux réalités, l'une immatérielle, l'autre matérielle. En revanche, si l'on pose que le lien de l'âme et du corps, qui s'exprime dans la régence que l'âme exerce sur le corps, est une réalité essentielle pour l'âme, cette relation n'a plus lieu après coup, mais elle constitue l'âme en tant que telle. L'âme ne cesse pas, pour autant, d'être une substance, mais elle cesse simplement d'être une substance intelligible séparée.
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Par Piling, le 19/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
Sadrâ énonce cette maxime capitale : "la religion est chose intérieure" (al-dîn amr bâtinî), maxime qui n'en fait pas un bâtinî, un "ésotériste" au sens technique que prend ce terme quand il désigne l'ismaélisme. Mais qui en fait un philosophe averti du danger de confondre l'ordre apparent de la cité et l'ordre de la religion. Non qu'il propose une quelconque séparation de l'Etat et de la révélation, ce qui serait bien surprenant. Il distingue plutôt la discipline juridique, née de l'histoire et liée indissolublement aux statuts du monde sensible extérieur, auquel appartient l'homme de la cité, de l'ensemble des vérités qui relèvent, rigoureusement parlant, de la "religion".
Il cite une tradition importante, qui dit que "quand Dieu s'épiphanise pour une chose, opère en quelque chose sa révélation éclatante, il soumet à lui l'apparent de la chose et son ésotérique". La religion est cette soumission de l'ésotérique de l'homme, tandis que les statuts juridiques n'ontéressent que son extériorité sensible. L'obédience réelle n'est donc pas le respect des interdits, qui sont pure négation des fautes et des délits. Elle est pleinement affirmative, et elle est un concomitant de la gnose et de la certitude, "la vue spirituelle complète pénétrant da ns la réalité de la religion". Elle culmine dans l'extinction mystique en Dieu (hosûl al-fanâ'). La religion est le mouvement essentiel de l'acte d'être, sa croissance et son perfectionnement, et ne se confond pas plus avec la loi que la liberté ne se confond avec la contrainte.
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Par Piling, le 19/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
La distinction de l'intelligence en soi et de l'intelligence en nous est affaire de point de vue, selon que nous prenons le point de vue du foyer générateur ou de l'image qui en procède. Le monde intelligible, cette écriture du calame divin, est bien une esthétique généralisée, et fonde l'esthétique de l'art islamique, qui figurera, sous des formes abstraites ou des figures sensibles, cette expansion des ombres spirituelles. L'art des miniatures ou des scènes sensibles sera l'art de l'intelligible, non pas un art réaliste et représentatif, mais l'imagination seconde de ces images premières, idéales, qui procèdent de la surabondance de l'être. Les schèmes de l'imagination sont aussi bien des structures de l'espace intérieur que des modulations du temps, et non l'iconoclasme, ils offrent aux intelligences une configuration sensible. L'icône est ainsi essentielle à l'ontologie de l'islam. Les arts sont témoins des grandes fractures théologiques de l'islam, parce que leur pratique ou leur condamnation impliquent une prise de position engageant le sens de la révélation. L'ontologie sadrienne, contemporaine du grand essor artistique de l'époque safavide, ne déroge pas à l'interdit de la représentation imagée, mais le contourne en une esthétique de la manifestation sensible de l'Idée.
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Par Piling, le 10/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
Sadrâ ne cache pas sa profonde affection à l'égard des animaux, le souci qu'il a de leur réserver un destin dans le cadre du retour à Dieu de toutes les créatures. Nous le voyons proposer une analyse remarquable de l'âme animale, qui est, aussi bien, l'âme des hommes quand ils n'exercent pas leur puissance intellective. Le vivant animal reste identique à soi, il possède une individualité permanente en tous ses états. En outre, les bêtes ont une certaine conscience d'elles-mêmes. Elles fuient ce qui leur cause du déplaisir, et elles recherchent ce qui leur procure du plaisir, elles fuient les douleurs dont elles savent qu'elles sont pour elles une douleur, ce qui implique une certaine connaissance qu'elles ont d'elles-mêmes.
Or, qui dit connaissance ('ilm) dit nécessairement séparation d'avec la matière. En effet, la connaissance que l'animal a de son propre soi est permanente, et elle n'est pas acquise par les sens. Il s'agit d'un savoir immédiat, qui n'a besoin ni d'une preuve par une certaine pensée réflexive, ni d'un témoignage des sens. Cette connaissance antéprédicative de soi, cette présence à soi et à son acte individuel d'exister, l'animal n'en est pas privé. Il témoigne ainsi de l'immétarialité de ce soi.
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Par Piling, le 09/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
Si l'intelligence est notre vraie réalité, si l'homme intelligible est au centre d'une anthropologie, héritée de Plotin, qui en fait l'origine et le terme de l'homme psychique et de l'homme sensible naturel, l'intelligence est bien la puissance métaphysique par excellence. Or l'intelligence ne fait qu'un avec le coeur, de sorte que "l'amour s'ensuit de la perception de l'être, parce que celui-ci est bien pur. L'intuition de la présence de l'être conduit aux pratiques suprêmes de la contemplation, que Mollâ Sadrâ ne craint pas de désigner par les trois modulations suivantes de l'amour : l'amour fou (al-hayamân), l'amour spirituel (al-'ishq al-rûhânî) et l'amour divin (al-mahabba al-ilâhîya). La métaphysique instruit une pratique de la liberté, à l'imitation de la liberté divine, et cette liberté s'inscrit dans la nature même de l'intelligence, qui n'a de lien qu'avec Dieu et exprime éminement la spontanéité créatrice de l'Impératif divin : intelliger, c'est libérer son propre soi de toutes les attaches mortelles, de toutes les oppressions de la matière et des passions. Inversement, la pratique de soi impose d'intelliger, c'est-à-dire de saisir l'être en son évidence immédiate, en son surgissement ordinaire.
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Par Piling, le 10/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
Pour conclure, j'aimerais citer une phrase de Proust, aussi fidèle au tempo de la mélodie intérieure qu'elle est proche de ce que Sadrâ nous dit de la sensation d'outremonde : "Tout à coup je m'endormais, je tombais dans ce sommeil lourd où se dévoilent pour nous le retour à la jeunesse, la reprise des années passées, des sentiments perdus, la désincarnation, la transmigration des âmes, l'évocation des morts, les illusions de la folie, la régression vers les règnes les plus élémentaires de la nature (car on dit que nous voyons souvent des animaux en rêve, mais on oublie que presque toujours nous y sommes nous-mêmes un animal privé de cette raison qui projette sur les choses une clarté de certitude ; nous n'y offrons au contraire au spectacle de la vie qu'une vision douteuse et à chaque minute anéantie par l'oubli, la réalité précédente s'évanouissant devant celle qui lui succède, comme une projection de lanterne magique devant la suivante quand on a changé le verre), tous ces mystères que nous croyons ne pas connaître et auxquels nous sommes en réalité initiés presque toutes les nuits ainsi qu'à l'autre grand mytère de l'anéantissement et de la résurrection."
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Par Piling, le 09/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
Cette unité de l'anéantissement et de l'existence la pluis haute, l'amour fou en est l'image. Les formes intelligibles, où culminent les monades d'existence emportées par le mouvement essentiel, ne sont pas des abstractions intellectives, ne sont pas les intelligibles seconds de la tradition aristotélicienne. Ce sont les sujets de l'amour éperdu, les fous d'amour (al-muhayyamûn), "qui ne jettent jamais un regard à leur propre soi, à cause de leur disparition hors de leurs ipséités et du nivellement des monts de leur existence" tout en étant "des rayonnements et des éclairs de lumière intelligibles de la lumière première, subsistant par sa subsistance et non par sa donation d'une quelconque préservation". L'amour éperdu résout ainsi le problème logique de l'unification du multiple, insoluble au niveau du concept. Il gouverne l'ensemble de l'éthique personnelle du fidèle, du "vrai tenant de l'unité, praticien du dévoilement spirituel", autrement dit du fidèle shî'ite véritablement inspiré par l'expérience personnelle et l'enseignement des Imâms. Un islam ésotérique, culminant en pratique d'amour, tel est indiscutablement l'univers de pensée de Mollâ Sadrâ.
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Par Piling, le 09/05/2009
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ de
Christian Jambet
La sagesse est révélation, dans la mesure où elle dévoile les réalités des choses, depuis les Intelligences immatérielles jusqu'aux substances vouées à la génération et à la corruption. Elle est révélation encore, puisque Dieu lui-même, en son être qui s'identifie à sa science, se manifeste en la sagese humaine, en laquelle sont expérimentées les épiphanies de ses noms les plus beaux. Elle est révélation enfin, en ce qu'elle ouvre aux hommes la voie d'une connaissance d'eux-mêmes où ils s'éveillent de l'oubli, savent leur destin, accèdent à la réalisation des exigences morales, où ils éclairent de leur intelligence pratique les décisions de leur volonté et font de leur liberté une liturgie et une glorification perpétuelle. La gnose est transfiguration du sujet par l'actualisation de ses plus hautes potentialités, qui ne s'achèvent pas avec les promesses de ce monde-ci (perfection naturelle) mais portent en elles des perfections surnaturelles, la constitution du corps de résurrection dans l'outremonde et l'ascension vers les réalités intelligibles angéliques. La sagesse est un devenir angélique de l'homme.
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