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Critique de AMR_La_Pirate


Ce que j'aime avec Antoine Compagnon, c'est qu'il rend la théorie littéraire accessible… Ici, il nous propose un essai sur la citation et sur la manière de se l'approprier, une fois extraite du livre et du contexte d'écriture et de lecture, sur son comportement dans l'expérience immédiate de lecture ou d'écriture, sur sa signification une fois énoncée et sur son originalité, sa validité…
Beau sujet pour nous autres, ici, sur Babelio qui citons allègrement… La citation n'est pas qu'un passage rapporté d'un auteur ou d'un personnage célèbre.

En tant qu'elle-même, la citation est souvent en effet sortie de son contexte après l'activité de lecture qui désagrège le texte. Avant la citation intervient le soulignement qui surcharge le texte de notre propre trace. Nos notes de lecture s'enrichissent de phrases à retenir, parfois relevées avant d'être totalement comprises. L'intérêt pour une citation peut-être fortuit, lié à une circonstance particulière, à un état d'âme ou de corps qui crée l'illusion d'une coïncidence. Une lecture érudite produit plus de citations qu'une lecture en dilettante.
Une fois prélevée, la citation se voit greffée, transplantée. Elle devient matière et sujet. Son sens peut alors varier car redire n'est pas répéter : la citation est à la fois un énoncé répété et une énonciation répétante, mais cet énoncé n'a de sens que dans son énonciation singulière.
Si la citation se reconnaît aux guillemets qui l'entourent, elle doit aussi être vue comme un opérateur d'intertextualité et d'inter-discursivité et faire appel à nos compétences de lecteurs. Dans sa forme primitive, elle est comme un refrain ; dans ses formes plus complexe, elle devient signe. Si elle n'est ni obligée, ni nécessaire, elle est motivée.
La citation est reconnue, puis comprise (ou pas) et enfin authentifiée, interprétée, jugée… le sens d'une citation est « la constellation de ses interprétants ». Je vous laisse découvrir les équations d'Antoine Compagnon qui codifient ce réseau de résonnances et de relations p. 76 et suiv.

Antoine Compagnon retrace la préhistoire de la citation depuis Platon et la mimésis, le discours indirect, le simulacre en passant par Aristote et la citation rhétorique, Quintilien et la sentencia, figure à part entière de l'elocutio (logos, pathos, ethos), ou encore Cicéron … pour démontrer qu'elle n'a jamais valeur de preuve en tant que telle.
Nous apprenons que le moyen-âge fut la grande époque de la citation, avec le discours théologal, sorte d'infinie répétition d'une seule parole divine.
Le XVIème siècle est une époque de transition : le français est devenu la langue nationale, la citation grecque ou latine fait jurisprudence pendant la Renaissance. Avec l'imprimerie, la citation insérée dans le texte se reconnaît par sa typographie particulière (guillemets et italique) et acquiert son sens moderne. Descartes assujettit la citation, le cogito devenant le sujet. Elle prend une valeur emblématique dans le texte : on fait la distinction entre citation (liée aux individus en tant que sujets) et l'allégation (relations d'argument et de preuve entre un sujet et un objet). La citation est le moment où l'auteur s'absente, laissant la parole à un autre.
Montaigne a une place de choix dans l'essai d'Antoine Compagnon car il avait peint des sentences sur les poutres de la pièce circulaire de sa tour qui lui servait de salle de travail, la sentence étant vu comme une projection du MOI, un mot d'ordre auquel il adhérait. Pourtant, selon lui la même sentence ou la même citation pouvait avoir des significations différentes selon les individus : une citation met en correspondance le cité et le citant comme deux vases communicants ; l'emprunt vaut appropriation. L'éthique classique de l'écriture est de la répétition s'élaborera dans la critique des Essais de Montaigne
Les rhétoriciens du XVIIème siècle intronisent officiellement la citation, comme relevé des icones de l'auteur. L'épigraphe devient la citation par excellence.
En 1793, la loi sur la propriété littéraire clarifie un peu les notion de possession, d'appropriation et de propriété littéraires.

La bibliographie retrace la topographie des excursions littéraires de l'auteur ; ses sources et ses références composent un réseau et des repères. Sans les citations, l'écriture a une existence incomplète : la citation était là avant, comme un intertexte que le texte recouvre...
La citation déviante n'est ni motivée, ni nécessaire, mais arbitraire et autoréférentielle. La citation peut-être aussi perçue comme un symptôme : entre le désir de citer et l'angoisse du plagiat, elle est inséparable de la mort dans la répétition.

Petit florilège :
- Aulu Gelle voyait la citation comme une forme d'éloge
- Selon Hobbes, la citation serait le clou de girofle qui corrompt le met
- Montaigne disait que « nous ne faisons que nous entregloser ».
- Pour Malebranche, le pédant cite à tort et à travers.
- Bernard Lamy mettait la citation dans la catégorie des ornements, « les marques de [l'] esprit [de l'auteur] qui brille dans son ouvrage », mais il ne faut pas trop les accumuler.
- Balthasar Gracián plaidait pour la citation infidèle, ouvrant la voie à l'érosion du discours
- François Mauriac y voyait « un piège à cons ».
- Borges révélait le négatif du fonctionnement canonique de la citation (cf. César Palladion dans Chroniques de Buston Domecq de Borges et Casares, ou Pierre Ménard, auteur du Quichotte)

J'avais emprunté ce livre à la bibliothèque universitaire au début de l'année 2014 et il ne me restait que mes notes de lecture pour rédiger cette chronique. Je vous le recommande si vous vous intéressez à l'intertextualité : c'est abordable et riche d'enseignement.
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