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Citations sur Tous les frères font comme ça... (30)

Le passé n’est, dans ma mémoire, que des images jaunies, froissées par les crimes que j’ai subis et qui ont tout altéré. Il n’y a pas eu d’avant. J’ai eu tout à construire à partir de ça. Seul. Car pour moi, enfin c’est ce que je croyais, il était trop tard pour parler. J’avais fait le choix du silence. Soit on parle tout de suite, soit quelqu’un comprend. Soit il ne nous reste que le silence parce que la honte nous submerge, comme un tsunami qui dévaste notre pensée. On se cache dans le silence pour ne pas être jugé, montré du doigt.
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L'instant d'avant, j'avais six ans et ma vie, la vie, me semblait simple et douce... J'avais conscience que quelque chose venait d'arriver, mais je n'en mesurais pas l'importance.

Si me lire que je n'ai plus de mère, plus de père, plus de famille vous offense, alors refermez le roman de ma vie. Parce que tout ça n'est rien à côté de la violence de tout ce qui va suivre...

Écrire n'avait pas suffi. Je le sais. Je le sens. Je dois aller jeter toutes mes larmes au seuil de la chambre où j'ai tant souffert.

Moi je n'étais qu'une ombre dans le tableau, une tâche, un silence. Quoi que je fasse, ce n'était jamais assez bien, jamais suffisant pour m'attirer les bonnes grâces de ma mère.

À Noël j'étais toujours très gâté. Mais le vrai amour, celui qui ne se déballe pas, celui qui ne s'achète pas, celui-là personne ne me le donnait.

Mes sœurs, mon frère et moi, sommes, à mes yeux la seule preuve de l'existence d'une sexualité entre mes parents.

Voilà l'image qu'elle m'a donné du sexe : quelque chose de tellement honteux qu'on devrait le cacher à la vue des enfants, sans jamais rien leur expliquer.

Si je pouvais faire machine arrière, je viendrais expliquer à l'enfant que j'étais que ce qui est bien ne fait pas mal, que j'avais raison de ne pas trouver cela normal.

J'avais besoin, quoique je pouvais en penser, de revenir, de replonger physiquement dans l'abîme dans lequel il m'a fait tomber un peu plus à chacun de ses coups de reins.

Il est temps d'en finir, de ne plus m'arrêter, de retourner là où tout a commencé...

Les queues, les bites, les couilles ne font pas partie de mon vocabulaire. Je ne sais pas ce qu'est un anus. Je ne suis qu'un enfant. Enfin, plus pour longtemps...

Les années ont passé. Les brûlures ont déchiré mon anus. Les vomissements ont détraqué mon estomac. Et pourtant, malgré tout, j'ai grandi dans le silence.

Je ne suis plus rien. Tout ce qu'il y avait en moi d'insouciance, d'innocence est mort ce jour-là. Je suis mort ce jour-là.

Papa, j'aurais tellement aimé pouvoir être un fils différent. Si seulement mon frère, ton fils, n'avait pas fait entrer tout ce mal en moi. Qui sait ce que nous aurions pu être l'un pour l'autre ?

Je n'arrive pas à me rappeler l'enfant que j'étais. Je veux dire, à quoi je ressemblais. Je crois qu'il m'a tellement souillé, tellement fait mal, que je me suis effacé de ma propre mémoire.

Ma mère a préféré fuir et se réfugier dans la maladie d'Alzheimer, perdre en une nuit plus de trente ans de sa vie. La maladie d'Alzheimer, c'est la maladie de l'oubli. Ce n'ai pas anodin. Je n'ai donc pas pu avoir les réponses qu'elle seule, j'en suis certain aurait pu me donner.

Après tout, quelques petits coups de queue à son petit frère, ça n'a rien de traumatisant. Après tout, "tous les frères font comme ça", non ?

C'est au milieu de ces quatre murs, en l'absence d'amour, que m'est venue la passion d'écrire. Écrire pour être un autre. Écrire pour vivre une autre vie.

Alors, ma chambre, plus que jamais, devient mon abri. Je m'y enferme pour apprendre mes leçons, pour regarder la télévision, pour jouer, écrire et contempler la vie par la fenêtre. C'était mon domaine, dans lequel j'aurais pu passer presque tout mon temps. Mais il fallait sortir, pour manger, pour aller à l'école. Pour faire semblant.

Moi, je gardais cette révolte en moi. Dès le premier viol j'ai appris à prendre sur moi. Ma vie était d'une fadeur à pleurer mais je faisais avec.

Est-ce que j'attendais, j'espérais des jours meilleurs ? Je ne sais pas. De toute façon, j'ai très vite compris que le bonheur m'éviterait.

Je ne pouvais pas me masturber. Car, chaque fois que je posais ma main sur mon sexe, l'inévitable souvenir de la main de mon frère posant la mienne sur sa queue me revenait. Ça ne me quittait jamais. Rien ne me quittait jamais. Ça m'accompagnait à chaque instant de ma jeune vie, comme des images fantomatiques qui m'empêchaient d'avancer.

Cette enfance, mon enfance était morte dans ces viols répétés.

J'ai toujours eu ce soucis de paraître normal, cette obligation de faire en sorte que jamais personne ne puisse suspecter quoi que ce soit, pour ne pas avoir à répondre à mille questions, pour ne pas devoir me justifier.

Ma mémoire est marquée d'une encre indélébile par les crimes dont j'ai été victime.

C'est seulement lorsque j'écrirai le mot "FIN" au terme de ce témoignage difficile que j'en aurai réellement fini avec eux tous.

Mon frère est un violeur, un criminel et, à ce titre, tout ce qu'il a fait a forcément été mûrement réfléchi. Il n'achetait pas mon silence. Il me l'imposait.

Alors mourir c'est souvent tout ce qui nous reste pour ne plus souffrir. Parce qu'on a l'impression que ça ne s'arrêtera jamais.

Ma mère ne m'a jamais donné l'amour qu'un parent doit à son enfant. D'ailleurs, le mot n'est pas juste. On ne "doit" rien. Entre des parents et un enfant, et plus encore entre une mère et son enfant, l'amour est forcément là, à chaque instant.

J'ai passé ma vie à faire en sorte que les gens m'aiment, histoire de me sentir moi-même aimable, moi qui me détestais, moi qui fuyais mon reflet dans les miroirs.

Moi, j'étais plutôt en quête d'un amour majuscule, d'une évidence, d'une rencontre qui suspend le temps tout autour.

Nos regards se sont croisés, et la Terre autour de nous a cessé de tourner. Le temps s'est arrêté. Il n'y avait qu'elle et moi. Rien que nous.

Un regard, un seul regard a suffi, pour moi comme pour elle, pour mettre un terme à nos vies d'avant, pour quitter nos conjoints... Onze ans plus tard, nous sommes toujours ensemble et bien décidés à nous tenir la main jusqu'au bout.

J'ai utilisé le moyen d'expression que je manie le mieux, celui qui me permettait de mesurer chaque phrase, de chaque mot : l'écriture.

En une nuit, et sans jamais avoir eu le moindre signe précurseur, la maladie d'Alzheimer avait effacé de sa mémoire trente-cinq ans de sa vie. Ma mère se retrouvait à une période où je n'existais pas encore.

Alzheimer, c'est la maladie de l'oubli. C'était donc la seule parade que son esprit avait trouvé pour ne plus avoir à me répondre, pour ne plus avoir à m'affronter.

Et si, en fait, pour tous les autres, Alzheimer n'était qu'une fuite, une sorte de protection pour éviter une réalité trop bouleversante ?

Il paraît qu'on ne peut pas être en paix si l'on ne pardonne pas. La question que je me pose est : est-ce que tout est pardonnable ?

J'en avais assez de lutter. Assez que tout le mal que mon frère m'avait fait me rattrape sans arrêt. Assez de ne jamais voir la fin ; de devoir payer moi-même pour un crime dont j'avais été la victime.

Je suis un rescapé. Dans ce vide qui m'a étourdi durant plus de trente ans, j'ai vécu en apnée. Des instants de joie, des moments furtifs m'ont donné des bouffées d'oxygène.

Je me suis automutilé de l'intérieur. À l'extérieur, pour les autres, je faisais comme si de rien n'était. Mais, en dedans, je me sacrifiais l'âme.

Lorsque j'avais six ans et durant trois longues années, j'ai été violé par mon frère, dix ans de mon aîné. Mais aujourd'hui, je sais que non, tous les frères ne font pas comme ça...
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Ma mère, elle, était beaucoup plus dure. Son physique était plus dur, presque antipathique. Son attitude était dure. En psychologie, on dit que les mères ont une propension naturelle à l’inceste. Je dois avouer que je ne sais pas. Plus j’y réfléchis et moins je sais qui ils étaient, tous.
Ma mère ne m’a jamais montré la moindre affection. Je veux dire, cette affection gratuite, qui ne demande rien en échange : des étreintes qu’on se fait juste pour le plaisir, pas pour réconforter de quoi que ce soit mais par amour.
Ma mère est la clef, la clef qui me permettrait d’ouvrir la porte contre laquelle je me cogne depuis si longtemps. Mais malheureusement, peu de temps après que j’ai fait éclater au grand jour les faits dont j’avais été victime, elle a préféré fuir et se réfugier dans la maladie d’Alzheimer, perdre en une nuit plus de trente ans de sa vie
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Se faire violer, quand on est une femme, c’est plus compréhensible pour la société. Une femme, c’est fragile. Il est plus naturel de la considérer comme une victime. Ça ne fait pas sale même si, pour elle, le résultat est le même. Quand on cherche sur Internet des associations qui traitent du viol, de l’inceste, même si on précise « homme » dans les critères, on ne trouve que des organismes de soutien pour les femmes et l’homme, quand il apparaît, n’est qu’un auteur qu’on essaie parfois de comprendre, d’écouter.
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Alors mourir c’est souvent tout ce qui nous reste pour ne plus souffrir. Parce qu’on a l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. Et même si cela s’apaise parfois, même si certains d’entre nous s’en sortent, restent debout, construisent leur propre vie, leur propre famille, il y a toujours quelque chose qui finit par nous rattraper et on comprend alors que cela ne s’arrête jamais vraiment.
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Le temps est le meilleur allié des criminels. Il efface leurs actes, comme s’ils ne les avaient jamais commis. Mais à nous, les victimes, le temps ne fait aucun cadeau. Il ne gomme rien, n’estompe rien.
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Ma vie, à l’époque, passait, linéaire, sans surprises, et sans joies surtout. Car, j’ai beau faire des efforts pour essayer de me souvenir, je ne me rappelle plus avoir été heureux après mon premier viol. Ne serait-ce qu’un jour, qu’un instant. Pourtant, mon frère a passé son temps à acheter mon silence mais rien ne m’a plus jamais rendu heureux. Mon cœur était devenu froid, insensible à tout ce qu’il pouvait me donner.
J’y ai un peu cru à son histoire de secret de frères. Enfin, je pense que j’ai tout fait pour essayer d’y croire. Jusqu’au jour où j’ai surpris une bribe de dialogue dans un film qu’on m’avait bien évidemment empêché de regarder. À ce moment-là, mon calvaire n’avait pas encore pris fin. Mon frère revenait encore régulièrement me souiller.
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Sans comprendre, on ne peut pas pardonner. Je n’ai peut-être pas envie de comprendre parce que je n’ai pas envie de pardonner. Et puis d’abord, qu’est-ce que ça veut dire, pardonner ?
La définition stricte du dictionnaire donne le sens suivant : « pardonner : tenir une offense, une faute pour nulle et renoncer à en tirer vengeance, n’en garder aucun ressentiment. » En ne restant qu’à cette définition, comment pourrais-je pardonner ?
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Le vrai amour, celui qui ne se déballe pas, celui qui ne s’achète pas, celui-là personne ne me le donnait. J’évoluais au milieu des autres et j’avais l’impression qu’ils ne me remarquaient pas.
Mon thérapeute, une fois, m’a demandé comment se passait le sexe entre mes parents. En y pensant, je crois bien que je n’ai jamais imaginé mes parents en train de faire l’amour. À l’époque, on ne parlait pas de ces choses-là. Ils devaient bien le faire, puisque les grossesses se sont multipliées. Mais mes sœurs, mon frère et moi sommes, à mes yeux, la seule preuve de l’existence d’une sexualité entre mes parents.
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« N’est-ce pas en cela que le silence est plus effrayant que n’importe quel aveu ? On s’y enlise, mais on n’en a pas conscience. On se noie sans le savoir. Car il nous enserre, nous pénètre, et on ne le sent pas, on continue à vivre tandis qu’il prend possession de nous, tandis qu’il nous étouffe. Et, lorsque soudain on s’en aperçoit, il est trop tard, le silence nous a eu, il a absorbé quelque chose de nous, quelque chose d’intime qui nous appartient. Le silence emporte avec lui une part de nous-même. »

Laurence Tardieu
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