AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontresLe Carnet
>

Critique de ahasverus


Chic, me susurrais-je ! de la variétoche, du temps des Carpentier ! Il faut vous dire que la quatrième de couv' évoquait les débuts du label, les fêtes à Saint-Tropez, les "malles à souvenirs", les "photos rares", la bande à Barclay, Brel, Ferré, Aznavour, Dalida, Jean Ferrat, Eddy Mitchell, Daniel Balavoine, Michel Delpech, et un portrait plein de nuances de Monsieur Eddie. Je posais le bouquin sur la table et je dévalais quatre à quatre les escaliers de la cave pour ressortir la boule à facettes qu'on avait rangée dans les cartons en quittant Aubagne . (NDR : La découverte de la boule à facettes est à ma génération ce que l'arrivée de l'ordinateur est à la suivante, la rapidité en moins, la poésie en plus)

L'ambiance était installée, j'ai commencé à tourner les pages de mon bouquin. Mais éclairé à la boule à facettes, on voit pas bien, même avec des loupes, faut pas se mentir. J'ai été pris de doutes. Alors au bout d'un moment, j'ai rallumé, et j'ai repris ma lecture. Et j'ai bien du me rendre à l'évidence : "Où qu'ils sont, les Brel, Aznavour, Dalida, Ferrat, Balavoine, Lavilliers, et autres Eddy Mitchell", que j'ai crié à la cantonade en tapant sur les murs ?

Comme j'habite près du commissariat, la police est arrivée assez vite. J'ai arrêté de taper et je suis allé ouvrir. J'ai aussitôt rassuré les fonctionnaires, expliquant à quel point j'approuvais cette notion de "forces de l'ordre", et en quelle grande estime je tenais l'uniforme, qu'on devrait, à mon humble avis, rétablir à l'école, et imposer chez PSA Peugeot-Citroën. J'ai ajouté que, souvent, j'avais pensé à faire des dons pour les or... " C'est pas pour ça qu'on vient", m'a interrompu le plus grand. "Alors d'accord les mecs, j'ai dit en pointant le grand du doigt, on va jouer franc-jeu vous et moi : il y a que Michel Delpech comme chanteur, dans ce bouquin. Et encore : pas avant la page 104 !" Ils m'ont dit qu'ils s'en tapaient, sauf un : il aimait bien Michel Delpech et il a voulu "saisir" mon livre "pour les besoins de l'enquête". Moi, on me la fait pas : la loi, je connais ! J'ai aussitôt appelé Maître Kiel-Maunory, mon avocat. "Ils n'ont pas le droit, qu'il m'a fait, passez-les moi je vais régler ça !" J'ai tendu le téléphone au grand, qui paraissait être le chef naturel de la bande, et presque aussitôt, ils m'ont rendu le livre. Et puis ils sont partis avec mon Nokia 6.

Je suis descendu chez madame Lebrun, la vieille du deuxième, pour lui demander de me laisser téléphoner. Elle peut rien me refuser, la mère Lebrun, parce que j'arrose ses fleurs quand elle part en vacances, et aussi je nourris Michel, son lapin, un Géant des Flandres. Elle restait près du téléphone, la Lebrun, on sentait qu'elle aurait bien voulu savoir. Je lui ai demandé de sortir de la pièce, le temps d'appeler mon avocat pour lui expliquer la situation. Elle est partie à petits pas, l'oreille contre la porte, aussi traînante que celle de son lapin Michel. J'ai contacté Maître Kiel-Maunory. Il a rappelé les policiers pour leur dire de me rendre mon téléphone.

Ils sont revenus dix minutes après, toutes sirènes hurlantes. La voisine d'en face est sortie en peignoir, une serviette sur la tête. Ils parlaient encore avec mon avocat sur mon Nokia, mais je m'en fiche, j'ai un forfait "Promo Sosh" ! "C'est pour vous", ils ont fait en me tendant mon portable. "Allo ? j'ai dit. Maître ?". Il ne m'a rien caché : sur le fait qu'il n'y avait pas vraiment Eddy Mitchell, Dalida ou Balavoine dans le livre, il m'a dit que je ferais mieux d'arrêter d'être naïf, et que je pourrais toujours lire Closer si je voulais ce genre de prose. "Autre chose ?", j'ai demandé. "Oui. Je vous enverrai mes honoraires", il a répondu. J'ai raccroché.

Les policiers m'avaient rendu mon portable, je tenais toujours la porte entrouverte. J'ai essayé de fermer, mais celui qui aimait Michel Delpech maintenait son pied dans l'entrebâillement. "On peut entrer ?" il insistait. Moi j'hésitais, faut me comprendre, ma mère était suédoise. "Pourquoi ?" j'ai demandé. "Simple routine, il a fait, si les gens appellent à nouveau le 17 parce que vous faites du tapage, on sera comme qui dirait déjà sur place." Ça m'a paru du bon sens.

J'ai invité les fonctionnaires à s'installer sur mon canapé. Ils ont demandé si on pouvait mettre BFM, rapport à Bourdin, pour qu'ils s'occupent. Je n'y voyais aucun inconvénient : dans la télé, le pire succède souvent au mauvais. Alors je leur ai laissé la télécommande et j'ai repris ma lecture. Pourtant je n'étais pas à ce que je faisais ; j'étais incapable de me concentrer, comme si je sentais que quelque chose se passait dans mon dos. Me retournant d'un coup, j'ai surpris celui qui aimait Michel Delpech : il lisait par dessus mon épaule ! "Vous êtes pas gêné dis donc !" j'ai dit "C'est bien votre bouquin ?" qu'il m'a demandé comme si de rien. "C'est un document", j'ai répondu. "Mais encore ? Ca raconte quoi ?" "Essentiellement une suite d'entretiens avec des collaborateurs, arrangeurs, directeurs artistiques du label Barclay. Ca brosse l'histoire du label ainsi qu'un portrait intime de son fondateur, Eddie, sa manière de bosser... Mais enfin, qu'est-ce que ça peut bien vous faire ?" "Et Michel Delpech alors ?" il voulait savoir "Ah ! Delpech ? Comme d'hab ! j'ai répondu. Admirable ! tout en pudeur !" "Ah ! Michel, Michel ! C'était un gars bien !" qu'il a soupiré. Puis il s'est mis à pleurer à chaudes larmes. Ça faisait de la peine, faut pas se mentir ! Alors je l'ai pris contre mon épaule et je l'ai bercé, tout en fredonnant tout doucement, jusqu'à ce qu'il se reprenne : "Ma pauvre Céci-ile, j'ai soixante-quinze ans, etc." A un moment, il m'a embrassé et j'ai senti ses larmes qui roulaient sur ma joue. Les autres autour se sont mis à applaudir.

Ils sont restés quatre jours chez moi, les policiers. Je passais mon temps, toujours, à faire la vaisselle et à courir au Petit Casino d'à côté pour faire les courses, parce que j'ai un tout petit réfrigérateur. Ils mangeaient surtout des sardines. le soir, on chantait le Chasseur, le Loir et Cher, le Chanteur et surtout Ce Fou de Nicolas, titre pour lequel le policier-fan-de-Delpech avait un faible. "Je le revois dans mes bras Nicolas", qu'il geulait en initiant une sorte de sirtaki. Ah oui ! Fallait voir ça, effectivement ! Et même qu'on avait du mal à le faire taire ! de temps en temps, les fonctionnaires me priaient pourtant de taper un peu au mur pour justifier leur présence, rapport au commissaire qui risquait de leur demander des comptes. Mais moi, je ne savais plus comment faire pour les occuper, tous ces policiers, et même si je les aimais bien, je commençais à en avoir marre de chanter du Delpech du matin au soir. Alors j'ai profité qu'ils regardaient Bourdin un matin sur BFM pour appeler mon avocat. Faites le 17, il m'a dit, ils enverront une patrouille pour vous débarrasser de ceux-là. Autre chose, j'ai dit ? Je vous enverrai mes honoraires, il a répondu.

La deuxième patrouille est arrivée, bien sympathique aussi. Je leur ai expliqué mon histoire, le concours Masse Critique, le bouquin, la quatrième de couv', la boule à facettes, les coups dans le mur, la patrouille de police-secours, le fan de Michel Delpech. Ils comprenaient d'autant mieux que l'un aimait Léo Ferré, l'autre adorait Léon Zitrone, et le troisième était un fan inconditionnel de Jacques Brel dont il possédait un exemplaire du 45trs de la Valse à Mille Temps dédicacé par l'artiste en 1961 à Roubaix. Comme ils s'entendaient pas trop avec les collègues de la première patrouille, je les ai installé dans ma cuisine, d'où ils pouvaient écouter Bourdin, sur RMC, avec mon petit transistor.

A tous, on s'est repassé le bouquin de mains en mains. le soir, l'avis général était mitigé : on contestait pas l'honnêteté de l'auteur, mais la 4ème de couverture décevrait les amateurs de Léo Ferré et de Jacques Brel, et autres boules à facettes, on disait. Par contre, le fan de Michel Delpech était enthousiaste à partir de la page 104. C'est lui surtout qui rappelait le 17 pour se plaindre que je tapais au mur afin de prolonger son séjour. Enfin, on convenait que l'admirateur d'Eddie Barclay "en nuances" pouvait être content partout. le policier qui aimait Léon Zitrone, fit remarquer qu'on ne disait rien sur celui-ci, qui pourtant aimait à noter "Qu'on parle de moi en bien ou en mal, peu importe ! L'essentiel, c'est qu'on parle de moi !" Comme je ne savais plus comment terminer la situation et finir mon post, j'ai appelé Maître Kiel-Maunory. "Remerciez les éditions Riveneuve pour leur confiance, et les équipes de Babelio qui effectuent vraiment un sans faute à chaque fois", il m'a dit. "Et pour les policiers ?" j'ai demandé. "Soit vous gardez ceux-là, soit vous appelez le 17, mais attention : s'il y a un fan de Balavoine, de Ferrat, d'Aznavour, de Mitchell ou de Dalida parmi la patrouille, vous allez vite vous retrouver à l'étroit !" Autre chose ? Oui, une dernière : je vous enverrai mes honoraires.
Commenter  J’apprécie          125



Ont apprécié cette critique (9)voir plus




{* *}