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Critique de LaBiblidOnee


LaBiblidOnee
  11 janvier 2015
« Dès que David Pujadas prit l'antenne à 19 heures 50, je compris que la soirée électorale s'annonçait comme un très grand cru, et que j'allais vivre un moment de télévision exceptionnel ».


Un professeur de la Sorbonne, un français nommé François, reconnu pour ses travaux mais qui n'a que son métier dans la vie, est sur le point d'assister à des élections présidentielles d'anthologie : le Front National de Marine le Pen, contre La Fraternité Musulmane. le titre « Soumission » (traduction d'Islam), évoquant la « soumission à Dieu », vous aide déjà à prédire quel sera le résultat… Quelles seront les conséquences pour la France telle que François l'a toujours connue… ?


« Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d'imaginer le point de vue de ceux qui, n'ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière. »


François n'est pas raciste, mais il est au départ déstabilisé par les bouleversements aussi radicaux que subits, et observe avec crainte et surprise, mais également une certaine apathie, les changements qui en découlent pour le pays en général mais surtout pour lui-même en particulier. Car si se raccrocher à des détails de la vie quotidienne (sexe, factures, lectures…) l'aide à se rassurer au départ, le nouveau programme est clair : « - Pour La Fraternité Musulmane, l'économie et la géopolitique ne sont que de la poudre aux yeux : Celui qui contrôle les enfants contrôle le futur, point final. Alors le seul point capital, le seul point sur lequel ils veulent absolument avoir satisfaction, c'est l'éducation des enfants. (...) Chaque enfant français doit avoir la possibilité de bénéficier, du début à la fin de sa scolarité, d'un enseignement islamique. »


Pour commencer, on propose donc à tous les professeurs de la Sorbonne de prendre leur retraite anticipée ou bien de se convertir à l'Islam ! de fait, la Sorbonne devient quasiment réservée aux hommes, et des marieuses se chargent de caser les jeunes étudiantes avec les professeurs d'université devenus polygames. Les allocations sont augmentées, permettant aux femmes de ne plus travailler, ce qui laisse la place aux hommes et diminue le nombre de demandeur d'emploi et de chômage… Femmes et enfants étant soumis, chacun étant pris en charge par la cellule familiale, la paix est revenue dans les cités. Les longs habits des femmes calment même les ardeurs masculines, bref : François, dont le passe-temps était de séduire ses étudiantes, n'a plus de repères face à cette évolution rapide. Il a le choix entre s'adapter et s'intégrer comme certains de ses collègues, ou bien lutter et partir comme d'autres… Mais pour aller où ? Alors pour l'heure, il cherche quelle est sa place dans son pays tout neuf. La trouvera-t-il ? Et quelle sera-t-elle ?


*********
Mon avis


« C'est l'idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. (...) Il y a pour moi un rapport entre l'absolue soumission de la femme à l'homme, telle que la décrit "Histoire d'O", et la soumission de l'homme à Dieu, telle que l'envisage l'Islam. »


L'histoire d'une lutte entre liberté et soumission


Ce roman, c'est la lutte entre la liberté et la soumission : Notre République laïque - pays de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, de l'égalité, des libertés individuelles et des droits de l'Homme - voit arriver une religion au pouvoir à un moment de son histoire où l'immigration, l'inefficacité des partis habituels et la quête de réconfort de la population la pousse à se tourner vers la voie de la spiritualité et du parti de la Fraternité musulmane. L'auteur a choisi l'Islam parce que le contexte actuel s'y prêtait, mais ce pourrait être n'importe quelle religion : Une fois au pouvoir, elle exclut ceux qui n'y adhèrent pas, ou les force à l'adopter pour être intégrés. A terme, les libertés individuelles sont brimées et notamment en l'occurrence les droits de la femme ou encore la liberté d'expression. D'où la sortie malheureuse de ce roman juste après la tuerie de Charlie Hebdo par des extrémistes. Mais à part ça, je n'ai pas trop compris la polémique autour de ce roman car, s'il incite à la vigilance dans nos choix futurs et montre les écueils qu'il convient peut-être d'éviter, je ne pense pas qu'il incite à voter pour autant Front national… C'est une fiction et en tant que telle le miroir des craintes et fantasmes d'une société à un moment donné, en fonction de ce qu'elle traverse.


Une polémique à mon avis inutile


D'ailleurs, l'auteur ne dit à aucun moment que cette accession au pouvoir est une mauvaise chose. On constate que François s'y habitue finalement assez vite. La dernière phrase du roman est justement la dernière pensée de François que nous connaîtrons et dit : « Je n'aurais rien à regretter » (laissant penser que, pour lui en tous cas, cette situation lui ira) ! C'est nous en tant que lecteurs, avec notre recul et nos convictions sur notamment les libertés individuelles, qui devrons en tirer nos conséquences.


Dans le roman, la religion musulmane n'est pas confondue avec les extrémistes : le Président passe au contraire pour être modéré et faire des concessions. En réalité, même s'il l'est moins qu'il ne veut le dire et a pour ambition un empire européen musulman (prenant exemple sur l'Empire romain), il a été élu démocratiquement et son instauration est pour l'heure non violente. Pour cela, il se fait des alliés des anciens partis politiques en leur cédant des places au Gouvernement dans toutes les branches… sauf l'éducation, jugée comme source principal du pouvoir – autrement dit du formatage intellectuel.


Une incitation à l'éveil


Comme l'annonce ma citation d'ouverture, ce qui porte à réflexion dans ce roman c'est que Houellebecq se sert d'un contexte proche du nôtre, les élections présidentielles en 2022, avec une majorité d'acteurs politiques (Hollande, Bayrou…) et journalistiques (David Pujadas) connus qui impliquent que ce scenario pourrait nous arriver. Ce n'est pas non plus pour rien que notre personnage principal fait partie du domaine de l'enseignement : Houellebecq montre ainsi comment, en prenant le contrôle du pôle stratégique de la politique voulue, on peut contrôler le pays tout entier.


Il montre surtout qu'aucun domaine n'est impossible à soumettre : Car si l'on pouvait croire que le corps enseignant serait le premier à défendre la laïcité ou au moins leurs libertés de pensée et d'expression, on assiste pourtant à beaucoup de conversions. A cela plusieurs raisons, que le nouveau Président musulman, en bon leader qu'il est, maîtrise parfaitement : Il y a d'abord l'argent bien sûr, puis le degré de solitude et de désenchantement de chacun, dans un pays où la spiritualité ne remplit pas les brèches de l'individualité.
Intervient alors la rhétorique employée pour persuader que se convertir n'a que des bons côtés : En s'adressant aux hommes, seuls à compter à présent, les dirigeants font valoir comme il serait agréable de se voir attribuer plusieurs femmes pour prendre soin d'eux ; Et en s'adressant à des hommes comme François, que la vie avait rendu solitaires et délaissés, ils en appellent au sentiment d'appartenance à une communauté, à une élite.
Leurs arguments persuadent immédiatement les plus désespérés, mais finissent par atteindre, au fur et à mesure que le pays change et exclut les non convertis, même les plus dubitatifs comme François. Pourtant, en même temps qu'il succombe, il se rend compte : Son libre arbitre a disparu. Mais qu'avait-il avant ? Pas grand-chose… Alors qu'a-t-il à perdre, face à tout ce qu'on lui offre... ?


Conclusion


L'auteur a repoussé ses interviews depuis la tuerie de Charlie Hebdo pour ne pas jeter de l'huile sur le feu, mais le peu qu'il a déjà dit de son livre me paraît sensé : Il y a plein d'idées dedans, mais surtout d'observation froide de la société et de ce qui peut y couver, pas forcément pour son bien. C'est aussi le rôle de l'artiste de nous montrer sa façon de voir – et c'est ce qui est défendu par tous pour l'affaire de Charlie Hebdo et ce roman est loin d'être pire que certaines caricatures ! L'auteur a observé certains signaux d'alarme en France qui lui ont peut-être donné l'envie d'écrire cet avertissement pour lutter contre l'apathie et la dangereuse certitude que tout est acquis. Mais ne nous y trompons pas, son regard est aussi aiguisé sur notre société individualiste et désenchantée que sur la religion parvenue au pouvoir, et c'est ce qui rend certains passages si pertinents, amusants, mais aussi alarmants.


L'attitude de la France entière à l'occasion des grands malheurs qui l'ont touchée prouve que nous pouvons tous encore nous réunir autour de la défense d'idées qui nous sont chères en cas d'attaque de front. Mais qu'en sera-t-il en cas de simples élections comme dans le roman par exemple : Serons-nous capable de réagir… Avant qu'il ne soit trop tard… ?


Profitez de l'actu, c'est le moment de découvrir l'auteur, sa plume mordante et son univers, désabusé mais loin d'être infondé ni dénué d'intérêt !

Lien : http://onee-chan-a-lu.public..
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