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Critique de Malaura


Malaura
  28 septembre 2012
On ne choisit pas où l'on va naître et grandir.
S'il avait eu le choix, David aurait soigneusement évité Carrefour, ses odeurs de vases et de marécage, ses vapeurs de raffineries, sa moiteur viciée.
Carrefour, un bled paumé en plein coeur du bayou, dans les derniers méandres du Mississipi où «tout ce que la mer urbaine n'avait pas englouti était venu s'échouer» ; un cul-de-sac peuplé de pauvres bougres et constitué essentiellement de caravanes, de mobil-home, de baraques en tôle ou en bois.
Mais David n'a pas eu le choix et c'est à Carrefour que le destin ou la fatalité l'a fait naître et grandir, dans un mobil-home avec un père cloué dans un fauteuil roulant et « pour seules perspectives de bosser comme ouvrier dans une raffinerie ou finir noyé dans une bouteille de whisky ».
Dans cette ambiance plus que maussade, David peut heureusement se raccrocher à quelques joies vraies et sincères : l'amitié indéfectible de Paul son meilleur pote, l'amour quasi maternel de Rosalie, les beaux yeux de Jessica, et par-dessus tout, sa passion de l'écriture grâce à laquelle il espère pouvoir quitter bientôt l'univers fangeux de Carrefour.
« Parce qu'écrire, c'est ouvrir de nouvelles routes, tracer de nouveaux chemins, élargir l'horizon des possibles », David, à l'aube de ses 18 ans, a décidé de devenir écrivain.
La visite programmée au lycée, dans sa classe de français, de Lebreton, un ancien romancier à succès, le remplit alors d'espérance. Il va pouvoir soumettre ses textes à cet écrivain reconnu, et qui sait, peut-être pourra-t-il se faire assister dans ses démarches d'édition par celui qui a écrit un véritable chef-d'oeuvre voilà quelques années?
Malheureusement, la rencontre tant prisée avec le romancier n'est qu'un échec de plus à rajouter à la longue liste affichée des loosers de Carrefour. Non seulement Lebreton est devenu un minable alcoolique mais il humilie David en rejetant le travail littéraire du jeune garçon avec un mépris et une malveillance totalement irraisonnés.
Pour David, cette humiliation est un électrochoc…esprit qui se fissure, révolte qui gronde, colère qui bouillonne…le jeune garçon sent s'éveiller au fond de lui une créature étrange, ancestrale, à la soif de puissance et à la haine démesurées. Une entité trop longtemps restée en sommeil qui, maintenant qu'elle est réveillée, risque bien de faire des dégâts…
Rajoutons à cela la disparition mystérieuse de plusieurs adolescents dans la région, des dealers armés et revanchards, un garagiste libidineux, un ouragan dévastateur soufflant sur la Nouvelle-Orléans, et Carrefour devient alors le théâtre d'un terrible roman noir…

Né en 1975, l'auteur français Stéphane Servant écrit principalement pour la jeunesse.
Mais on aurait tort toutefois de classer « Souviens-toi de la lune » dans la seule niche « littérature jeunesse » ; s'il vise un public adolescent à partir de 14-15 ans, le roman, finement élaboré, l'écriture travaillée, belle et juste, l'histoire tortueuse, sombre et captivante, absorbent tout autant un public largement plus étendu et adulte, sans qu'on y remarque de quelconque différences stylistiques.

Roman d'initiation ? principalement, mais pas que…Roman noir ? assurément…Roman versant dans l'irrationnel ? oh oui, également…
L'auteur brasse et métisse habilement les genres et insuffle à son récit des références musicales et littéraires qui donnent une réelle ampleur à une histoire couleur d'ébène, noire et profonde. Une histoire qui débute dans les décors misérables des marécages de Louisiane, au sein d'une atmosphère opaque, sans perspective d'avenir pour les pauvres hères qui y subsistent. Une histoire qui s'infiltre alors dans la pure veine du roman noir, climat sombre et violence latente, et qui bifurque ensuite dans un créneau surréaliste, fantastique, où l'imaginaire s'emballe dans un tourment de rage folle avec autant de brutalité que l'ouragan qui s'annonce et qui gonfle ses grosses joues pour libérer son souffle dévastateur sur cet endroit de misère qu'est Carrefour.
Les influences sont nombreuses : on pense à « La Métamorphose » de Kafka, au « Docteur Jekyll et Mr Hyde » de Stevenson…la folie s'en mêle et c'est « le Horla » De Maupassant qui vient s'inviter entre les lignes, suivant les traces du jeune David et de son double maléfique…
La musique, elle-aussi, se fait très présente, et l'on n'est pas du tout surpris d'entendre la voix chaude et suave de Jim Morrison s'élever au coeur du bayou et le lézard, symbole du chamane-chanteur, s'immiscer sous la peau du jeune David, le pousser dans les affres de la déraison, de l'hallucination et du délire, dans une initiation troublante et démoniaque.

Doit-on se laisser totalement habiter par son double créateur ? Se laisser investir par le seul pouvoir d'une ambition démesurée sans se soucier des êtres qui nous aiment ? Pour sortir de sa condition, doit-on dévoiler le mal qui habite en soi ?
« Souviens-toi de la lune » fait très habilement miroiter les lueurs blafardes d'une intrigue riche en imagination et en valeurs morales, soulignant l'importance de se construire psychologiquement et artistiquement, de se développer et d'évoluer avec la compréhension fine et sensible de ce qui vit et gît en soi, et enfin, de la nécessité de s'imposer des garde-fous afin que l'insondable noirceur de notre âme profonde de nous entraîne pas irrémédiablement dans le ressac houleux de ses abîmes.
Un beau roman à la puissance incantatoire, au charme vespéral, attirant comme un songe crépusculaire dans la moiteur de la Louisiane…
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