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Critique de bobfutur


Fin du « Royaume » avec ce livre formé par les deux premiers romans du cycle, que l'éditrice Viviane Hamy aura longuement attendu avant de nous le rendre disponible (on ne connaitra pas les raison d'un tel délai, l'ouvrage bénéficiant du concours de l'institut Camões et de l'UE) ; on pourrait glisser de manière gratuite et ricanante qu'elle était trop occupée avec la carrière naissante des initiales « CC », qui n'a pas fini de nous les casser (désolé…)…

Et pourtant, involontairement, cet ordre chronologique de sortie m'apparait à postériori comme le plus pertinent.
La langue s'assèche encore davantage, suivant le mouvement d'ensemble vers un certain idéal du personnage romanesque, symbole vivant de l'ambivalence de toute théorie philosophique.
Deux histoires, deux « héros », un contexte de guerre, deux développements, à priori opposé, mais au final uni dans une forme d'absolu.

Deux textes qui surprennent par leur limpide ambiguïté, leur déroulement mécanique, obscur et transparent, exposant ces contradictions comme allant de soi, la morale laissée seule à s'étioler, à l'heure de la technique…

Impossible de ne pas y voir un hommage (voir une continuité) à l'oeuvre de Karl Kraus : les initiales de notre premier héros, bien-sûr, comme de son intransigeance, « KK », ne résonnant suffisamment pas aux pays des innombrables « CC » ; dans ses développements surtout, où l'on continuerait de dérouler cette ligne sortie des entrailles de Schopenhauer, vrillée à la lumière d'un nihilisme croyant encore à quelque chose.

Romans mécaniques d'une rare efficacité, ils achèvent sans clore ce cycle qui tournera plus vite à mesure qu'on le regarde.
Un écrivain d'une rare finesse qui nous obligera bientôt à faire un tour du côté de son « Bairro », autre cycle, quartier des écrivains où l'on retrouvera Kraus, Brecht, Calvino, Robert Walser, et beaucoup d'autres (tous n'étant pas traduits… encore la faute à CC ?) ; ainsi que son roman « Un voyage en Inde », premier plébiscité des babéliotes.

Etant, à l'heure où j'écris, enfoncé jusqu'au coup dans les tranchées de Karl Kraus, une analyse de son oeuvre par Elias Canetti m'a percuté comme une balle ; impossible de ne pas y voir de correspondance, donnant au titre « Le Royaume » une portée de vade-mecum :

«Car la structure qui fait défaut à l'ensemble est présente dans chaque phrase et saute aux yeux. Toutes les tentations de l'assemblage que l'on prête si généreusement aux écrivains s'épuisent pour Karl Kraus dans la phrase isolée. Sa préoccupation est celle-ci : une phrase à laquelle on ne peut toucher, sans défectuosité, sans faille, sans virgule mal placée – une phrase en suit une autre, un fragment succède à un autre, constituant une muraille de Chine. L'assemblage est partout de bonne qualité, on ne saurait à aucun moment se tromper sur son caractère, mais nul ne sait ce qu'elle enclôt véritablement. Derrière cette muraille il n'y a pas de royaume, elle est elle-même le royaume, toutes les sèves du royaume qui a peut-être existé sont passées en elle, dans sa facture. Il n'est plus possible de dire ce qui fut extérieur, le royaume s'étendait des deux côtés, elle en est le mur vers l'extérieur comme vers l'intérieur. Elle est tout, cyclopéenne fin en soi parcourant le monde, les montagnes, les vallées et les plaines et de nombreux déserts.»
Elias Canetti - « La Conscience des Mots »


Et pour marquer cette clôture, une citation tirée d' « Un homme : Klaus Klump » :

« Il y a des exercices pour s'entrainer à la vérité : par exemple, avoir peur. Ou avoir faim. Et puis il y a des exercices pour s'entraîner au mensonge : vivre en groupe, faire des affaires.
Etre amoureux est encore une autre façon de s'exercer à la vérité.
Klaus était pour la première fois à la tête des affaires familiales. Il n'avait pas peur, n'avait pas faim, n'était pas amoureux. Chaque jour offrait ainsi une nouvelle occasion de mentir. »

Et une note de 4,5 / 5 pour la totalité de ce cycle, qui pue la littérature, tant il devrait nous ouvrir de portes.
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