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Critique de Takalirsa


Takalirsa
  16 août 2017
Derrière l'histoire d'un vampirisme moderne où une femme tisse son emprise sur une autre, une réflexion sur le rôle de l'écriture.
Remontant à la soirée où elle a rencontré L., Delphine tente d'analyser le subtil processus qui fait qu'elle a laissé cette femme prendre possession d'elle. Dans la première partie, elle expose sa personnalité (réservée) et déroule sa vie (tendue, depuis qu'elle reçoit de violentes lettres de menace anonymes concernant son dernier livre) auxquelles s'oppose « la capacité à capter les états d'âme de l'autre, en un instant, et à s'y adapter » de L. La fascination et l'admiration pour cette femme se transforment imperceptiblement en complicité car L. « réactivait cela : cette façon exclusive et impérieuse d'être en lien avec l'autre », et apparaît peu à peux aux yeux de Delphine « comme la seule personne capable de comprendre ce que je ressentais ».

Car l'écrivaine a un secret qu'elle ne partage qu'avec L. : elle « n'arrive plus à aligner trois mots ». Dans la deuxième partie, elle décrit donc son inexorable plongée dans la dépression (comme Anne-Laure Bondoux dans L'autre moitié de moi-même) : « Je suis un écrivain en panne, c'est un tel cliché que je n'ose même pas le formuler », « J'ai compris que j'étais au fond du trou, tout au fond », le simple fait d'approcher l'ordinateur ou de saisir un stylo lui provoquant de terribles nausées. S'isolant de sa famille et de ses amis à qui elle fait croire qu'elle s'est remise au travail, elle tombe entièrement à la merci de L. « qui avait réactivée en moi la personne insécurisée », lui donnant le « sentiment de ne plus pouvoir penser par soi-même », et se présentant comme la seule capable de lui venir en aide.
J'ai trouvé que jusqu'à ce moment-là du récit, comme dit l'auteur elle-même, c'était « au mieux chiant à mourir, au pire totalement anxiogène ».

Et puis sous couvert du personnage de L. émerge un débat sur « le fondement même de l'écriture, sa raison d'être ». Pour cette nègre littéraire (elle rédige leur biographie aux célébrités), l'écriture doit « rendre compte du réel, dire la vérité. le reste n'a aucune importance ». A Delphine qui souhaiterait, après avoir durement travaillé (d'un point de vue affectif) sur un ouvrage autobiographique sensible, se lancer dans la fiction, elle rétorque que « tes livres ne doivent jamais cesser d'interroger tes souvenirs, tes croyances, tes méfiances, ta peur, ta relation à ceux qui t'entourent » et qu'il faut « laisser la fiction aux scénaristes qui font ça bien mieux que les écrivains ». Bref, L. « croyait à la violence des rapports domestiques et familiaux comme source d'inspiration littéraire » et encourage Delphine à rester centrée sur « l'écriture de soi » car selon elle, c'est ce que les lecteurs aiment et recherchent.

La théorie est bien sûr tout à fait contestable. Mais ce qui est intéressant, c'est que l'auteur utilise son propre ouvrage comme matière à débattre. Longtemps on se demande si celui-ci est autobiographique tant Vigan joue sur l'ambiguïté. Son héroïne a beaucoup de points communs avec elle (jusqu'au petit détail des trois Photomaton sur la couverture), et le personnage de L. paraît crédible. Où s'arrête le réel, où commence la fiction ?, se demande-t-on. Jusqu'aux derniers rebondissements de l'histoire qui, tombant presque dans le thriller (séquestration, empoisonnement...), lève complètement le voile. L. (« Elle », pronom universel et généraliste) est trop névrosée pour être réelle. Quand elle disparaît sans laisser de traces et que Delphine découvre une explication rationnelle à chacun de ses agissements, on comprend qu'elle n'a jamais existé ailleurs que dans l'imagination de son auteur, personnage de fiction donc, « inventée pour l'écrire ». A chaque lecteur de juger s'il aurait davantage apprécié cette lecture si l'histoire avait été vraie.
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