Par MonsieurO, le 12/11/2010
Christian Cailleaux
Une ballade avec Felix, Mogo,
qui n’est peut être pas Felix Mogo,
ou alors il est plus que ça
ou bien encore il n’existe pas…
Monsieur le directeur,
Aujourd’hui, Parc Montsouris, j’ai vu passer un personnage qui me rappela bien des aventures et des voyages. Ma vie n’est pas encore arrivée à son terme, mais depuis des décennies je pose, dérisoire, chaque jour, un pied devant l’autre comme quelques milliards de mes contemporains. J’ai survécu à bon nombre d’entre eux et bien davantage encore me survivront. Pourtant, un seul parmi eux m’accompagne (ou me poursuit !) depuis toutes ces années.
C’est l’homme qui passait aujourd’hui Parc Montsouris.
C’est dans un autre parc que je l’ai aperçu la fois précédente. Là aussi, des arbres centenaires et de l’herbe grasse où s’asseyaient dans l’ombre les couples, alors que dans le soleil les enfants jouaient. Mais ce parc se trouve de l’autre coté de la mer et durant le long hiver il est recouvert d’une épaisse couche de neige. Et puis il y a là-bas bien plus d’écureuils qu’à Paris. Pourtant, il y était, cet homme d’aujourd’hui, passant sous le feuillage des allées. C’était au Canada, à Montréal.
Mais il me faut encore revenir en arrière…
Je l’ai connu en Afrique, en Afrique du Nord… ou était-ce quelque part ailleurs au bord de la Méditerranée ? Je me souviens d’une ville blanche qui descendait des pentes abruptes et rocailleuses jusqu’à la mer. Une ville ancienne aux ruelles sombres qui exhalaient des senteurs d’épices et d’encens.
Comme il était jeune alors. Je le voyais passer comme un rat, en guenilles, le long des murs. Mais il souriait tout le temps ! Je crois qu’il avait fui l’Europe et s’était caché dans un cargo quelconque au départ de Brest ou Marseille.
Tiens, je me souviens de lui avec des cheveux bruns… et pourtant je ne l’ai revu que blond, plus tard.
Cela fait si longtemps.
Pourtant c’est bien lui.
Nous avions visiblement le même âge, mais j’étais moins libre que lui. Il flanaît dans les ruelles comme un enfant hésitant entre l’excitation de la découverte et la crainte de s’égarer. Moi j’étais dans le cadre convenu des nations qui s’échangent ou se prêtent des jeunes hommes ambitieux pour faire du globe une usine productive. Alors je faisais des images, des photos et des dessins, comme pour percer les mystères de ce nouveau monde qui m’entourait et que je ne comprenais pas. Il me revient d’ailleurs que je n’ai aperçu Mogo qu’en ces occasions, lorsque je dessinais. Comme s’il faisait plus partie de mon imaginaire que de la réalité.
Je l’ai vu passer un jour au bras d’une jeune fille, puis il a disparu.
J’ai prononcé son nom un peu plus haut : Mogo. Plus tard j’ai pu mettre un prénom devant : Félix. Mais il serait trop simple de le réduire à un nom. Trop simple qu’il se soit égaré en Afrique…
Je ne saurais dire l’époque ni dans quelle ville se trouvait le dancing bruyant où je l’ai retrouvé après ces années de jeunesse. Je dînai à quelques tables de la sienne, où il se saoulait rageusement avec son compagnon. Un fort en gueule qui portait une effroyable veste à carreaux. J’entendais des bribes de leur conversation. Ils évoquaient les îles lointaines bercées parles doux alizés et la grâce des corps libres. Mogo pleurait presque lorsque son ami se moquait de lui et de ses illusions.
Pour la première fois, j’eus le sentiment que revoir Mogo ne devait rien au hasard.
Moi aussi je me morfondais dans cette ville grise. Une cité moderne, mais également un port, où je regardais les navires gémir et tirer sur leurs amarres le long des quais graisseux pour regagner la haute mer.
Ce soir-là, revoir Mogo m’a sauvé, car grâce à lui je me rendis compte que j’avais enfermé mes rêves dans le bocal d’une vie immobile. Je l’ai donc laissé à ses transports alcoolisés pour repartir vers la lumière. Je ne sais pas si lui même s’est immédiatement envolé vers d’autres ailleurs.
Je comprends maintenant qu’il m’a jeté à nouveau sur les routes en ranimant le souvenir de ces années anciennes pleines de jeunesse et d’insouciance.
Ah il avait bien changé la fois suivante ! Volubile et débonnaire, incongru sous le soleil d’Afrique et flanqué d’un jeune noir qui ne parlait qu’anglais. Il se faisait appeler Terry mais je n’aurai pu le confondre avec un autre. On riait dans la petite cité endormie de ce duo improbable, de ces deux américains venus chercher un trésor. Un trésor !
Alors que l’ennui commençait tout juste à rogner ma vie, même si j’avais réussi à y planter des cocotiers et des senteurs exotiques, le trublion réapparaissait pour me parler de chasse au trésor !
Il resta peu de temps, mais suffisamment tout de même pour me faire comprendre que la quête n’était pas terminée. Je compris que j’avais omis jusque-là d’y mettre une part de rêve et d’enfance.
Quelques années plus tard, il apparu à nouveau. Il avait abandonné quelques-uns des oripeaux du monde moderne et soi-disant civilisé. Il logeait dans une grande maison blanche entre le fleuve et la mer, dans le quartier gai et bruyant des pêcheurs, au cœur d’une bourgade intemporelle d’Afrique. Il avait l’air simple et apaisé de ceux qui ont trouvé une place, leur place, dans ce monde.
Est-ce vraiment cela ?
Quelques jours plus tard, je l’apercevais sur le chemin de l’aéroport. Il avait retrouvé son costume sombre et, guilleret, disparaissait jusqu’à la prochaine fois.
Existe t’il vraiment ? Est il le fruit de mon imagination ? La matérialisation de celui que j’aimerai être… Ou alors n’est qu’une succession de hasards ? Vous aurai-je seulement parlé de moi-même, me dissimulant derrière cet hypothétique Felix-Terry-Mogo ?
Serai-je un imposteur ? Vous même n’avez-vous jamais éprouvé ce sentiment ?
Toujours est-il que je l’ai revu aujourd’hui, Parc Montsouris, et je dois repartir, comme à chaque fois.
Je vous prie donc de trouver ci-joint ma lettre de démission.
Respectueusement vôtre,
Paris, septembre 2002
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