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Note moyenne 3.31 /5 (sur 13 notes)

Nationalité : France
Biographie :

Karine Henry vit à Paris, elle a crée avec X. Moni la librairie "Comme un roman" où elle travaille actuellement.

"La Désoeuvre" est son premier roman.

Elle publie, en 2017, "La danse sorcière".

Source : www.comme-un-roman.com
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Entretien avec Karine Henry à propos de son roman La danse sorcière :



28/02/2017


Le roman met en scène Else, une danseuse. Quel est votre rapport à la danse ? Pourquoi avoir décidé de dédier un roman à cet art ?


Avant tout je voudrais raconter comment est née Else Gebach, ce personnage de danseuse … C’était il y a 8 ans avant même la fin de La Désoeuvre, en vacances dans le sud de la France,  chaque jour j’observais à l’hôtel une femme mystérieuse, âgée de 35/40 ans,  peau blanche, yeux bleus très clairs, cristallins, de ces yeux  qui font mal quand on le regarde, cheveux blonds mi longs, nattés, corps gracile, fuselé, gainé, musclé par une pratique physique, donnant l’impression à la fois d’une étrange fragilité et de puissance. Elle nageait des heures … inlassablement, magnifiquement … une brasse coulée fluide, régulière … mais lorsqu’elle sortait de l’eau, son corps était comme contracté, entravé, noué … Je percevais également que son mari  s’inquiétait d’elle comme si à tous moments il pouvait se passer quelque chose … J’ai déduit de son corps qu’elle était danseuse, puis j’ai tenté d’imaginer ce qui lui était arrivé, ce  qui la fragilisait, la mettait danger, la menaçait, l’affectait, puis peu plus tard m’est apparu soudainement un prénom : Else… : « Else » qui en anglais signifie «  l’autre » … Alors peu à peu  se sont imposés à moi les ressorts d’une l’intrigue : Else, son corps , sa danse, son équilibre peu  à peu se déréglant du fait d’un événement apparemment anodin, infime venu faire effraction dans sa vie : le sentiment d’un regard qui l’épie par une lucarne située en face de chez elle, juste en face de la salle de verre où elle danse, s’entraîne depuis plus de trente ans … Est-ce une menace réelle  ou une réminiscence  des angoisses liées au passé traumatique de l’enfance, à cette tragédie qui a bouleversé son histoire ? Dès lors la tension psychologique ainsi que celle atteignant Else dans son corps ne vont plus cesser de croitre. Entre Hitchcock et Polanski, le roman d’une danse envoûtée venait de s’imposer.

Mais pour répondre à votre première question quant à la nature de ma relation avec la danse, je peux dire que depuis l’enfance cet art me fascine, me comble de beauté en même temps que sa pratique  m’apparait comme un inaccessible. Etant dyslexique, depuis l’enfance des difficultés de latéralisation et de coordination m’ont toujours empêchée de bien danser, oui je danse, mais je suis une danseuse  entravée. Cependant, étant de nature sportive et possédant cette particularité d’être hyperlaxe, je me suis tournée vers  le yoga et la course d’endurance de manière intensive, ce qui m’a donné la possibilité d’explorer les sensations et sentiments liés à l’accomplissement de soi à travers une activité physique soutenue.

Est-ce pour ces raisons que j’ai développé cette capacité empathique à me projeter dans le corps et la pensée des danseurs ? En effet, lorsque je vois de la danse, je suis immédiatement projetée dans le corps du danseur, je ressens les élans, l’étirement des fibres musculaires, le vertige des sauts, l’exaltation des pirouettes, l’air cinglant la peau, la peur, l’excitation, l’émotion… C’est depuis cette capacité projective que j’ai écrit le corps dansant d’Else, chercher à donner à voir la danse en train de se faire, que le lecteur soit à l’intérieur tout autant qu’à l’extérieur du corps de la danseuse, qu’ il sente la sueur de l’effort perler, la peur, le trac, l’exultation, l’épuisement extrême, cet état second qui conduit au dépassement absolu de soi... Et cela, je souhaitais l’écrire sans vocabulaire technique. Je voulais que le lecteur glisse sans effort dans le corps dansant, qu’il visualise la danse d’Else, qu’il ressente sa grâce, sa virtuosité qui, peu à peu, vont se détraquer, se dérègler, en studio puis sur scène… Ecrire la danse fut pour moi  tenter d’en saisir les lignes, le mouvement, de traduire le tracé d’un corps dans l’espace, de capter le rythme dans la phrase, de traduire la déflagration des gestes, de donner en partage la sensation  des corps dansés, emportés par la pulsation, de faire sentir cette énergie en harmonie, de donner à voir leur scénographie, leur chorégraphie - que ce soit un solo ou un ballet.

Pour élaborer cette écriture de la danse, j’ai assisté à des centaines de spectacles tous de styles différents …  A chaque fois, assise sur les strapontins pour ne pas gêner, j’ai dessiné et écrit dans le noir ce que je voyais et sentais spontanément, puis le lendemain matin, e reprenais, traduisais pour apprendre à dire le mouvement autrement qu’avec un langage technique.Ainsi de l’Opéra Garnier au  Wuppertal Tanztheater de Pina Bausch, des danses rituelles à la transe du Sacre du printemps, du Lac des cygnes à Orphée et Eurydice… au fil des pages, Else danse pour survivre à son passé mais aussi pour s’élucider, elle danse à la recherche de la vérité, de la délivrance.

Le cours de la narration est ponctué par ce qu’on peut appeler «  des moments dansés » qui sont des paragraphes isolés où on voit Else danser (moments passés et présents), ce sont des moments chorégraphiques  alliant à la danse l’expression des sensations et sentiments engendrés par les mouvements … Mes référents réels ( danseurs et chorégraphes ) : Carolyn Carlson, Pina Bausch, Angelin Preljocaj, William Forsythe,  Lucinda Childs, Akram Khan, Compagnie Sankai Juku… J’ai aussi inventé des ballets, des solos : L’agonie d’ Antigone, les Variations Goldberg, le Yanvalou… Ces moments sont aussi les lieux principaux du texte où le lecteur assiste au dérèglement progressif sur scène du « corps dansant » d’Else.

Pourquoi avoir dédié un roman à cet art ? Ainsi que je l’ai  raconté précédemment, le sujet s’est imposé à moi sans que je le choisisse consciemment. Mais si j’analyse quel peu ce choix, je puis dire que l’entrave au déploiement de « Soi au monde et en son être propre »  est la thématique poursuivie depuis mon premier roman dans lequel il s’agissait de l’entrave à la création. En effet le personnage principal, Barbara était empêché de se consacrer à l’écriture du fait de la névrose familiale relayée par  ce que je nomme le terrorisme du réel : l’accident de voiture ; l’entrave s’exerçait donc au niveau de la sphère mentale … Avec  La danse sorcière, l’entrave cette fois prend racine au cœur d’une tragédie vécue durant l’enfance, et c‘est sur le corps que va s’exercer l’entrave, le corps d’une danseuse. Ce fut alors pour moi un défi  « d’écrire le corps».  Plus encore d’écrire le corps dansant. Puis le corps dansant défaillant. Une grande part des données et enjeux de mon travail en furent renouvelés. J’ai découvert un nouveau champ de possibles fictionnels et un univers réel (la danse) à explorer. Pour cela j’ai interviewé nombre de danseurs, chorégraphes, professeurs, ostéopathes, kinés… J’ai visité l’Opéra et son école à Nanterre, j’ai pu suivre le corps de ballet  de Garnier et assisté aux répétitions générales pendant 5 ans.  Idem pour les répétitions générales de Pina Bausch au Théâtre de la ville. J’ai pris des cours de classique,  de danse africaine, de contemporain, de modern jazz… Je suis allée en Allemagne. J’ai suivi la passation d’un solo légendaire, Blue Lady, de Carolyn Carlson à son fils spirituel, Tero Saarinen… Enfin j’ai lu nombre d’essais, visionné au ralenti de multiples films sur la danse, je me suis nourrie d‘images, de mots, de sensations, d’émotions liés à  cet art… En conclusion ce qui m’a animée,  c’est tenter de capter la grâce, tenter de saisir ce qui fait qu’un mouvement est de la danse ou pas.

Capter par les mots  le mouvement de l’âme tout autant que  l’âme du mouvement: là est l’enjeu du livre.



Votre héroïne, d’origine allemande, est une admiratrice des mises en scène de Pina Bausch. Pourquoi vous être intéressée à cette chorégraphe en particulier ? Quel est votre regard sur son œuvre ?


Plus qu’une admiratrice de Pina Bausch, Else danse pour Pina Bausch durant 4 années de 1994 à 1998.  Elle  démissionne de l`Opéra Garnier pour aller la rejoindre en 1994 à Wuppertal après avoir  découvert Le Sacre du Printemps et Orphée et Eurydice à Paris, la force d`appel est alors prodigieuse, c`est une pulsion irrésistible vers un déploiement autre de sa danse, une danse existentielle et absolue… Pour l’anecdote, après avoir inventé cette histoire, j’ai découvert qu’à l’époque cela était réellement arrivé, quelques danseuses de l’Opéra de Paris ont suivi ce même chemin.

Pourquoi m’être intéressée à Pina Bausch ? Je ne peux répondre sans évoquer Mary Wigman qui dans les années 1915/1925 a imposé une danse nouvelle, libérée de toutes contraintes … “On ne danse pas selon un modèle imposé, on voyage à travers le royaume de la danse à travers son propre corps…” Ce sont  les mots de Mary Wigman évoquant la danse d’expression allemande, dont découlera plus tard le Tanztheater de Pina Bausch : L’Ausdruckstanz…Une danse absolue ...“Danse pure”, selon Mary Wigman. Une danse en rupture complète car affirmant son irréductibilité, ne dépendant de rien, ni passé ni traditions, asservie ni à la règle, ni à la dramaturgie, ni même à la musique, une danse créée à partir de l’être singulier dans la spontanéité de l’improvisation et de la pulsion, une danse absolue car dépouillée de tout autre élément qu’elle-même, une danse de l’âme engendrée par la seule nécessité intérieure et suivant un rythme organique… Wigman dansait avec son âme, elle s’intéressait à ce que l’esprit humain est capable d’exprimer et c`est ce que j`ai aimé retrouver  en Pina Bausch et en ses créations qui  font si bien valser le mouvement même de la condition humaine. Pina Bausch a su féconder le réel, le transcender afin de lui survivre ; par le tracé des corps, elle a su quintessencier le monde jusqu’à l’outrepasser par une observation  permanente et juste du vivant. C`est pourquoi les spectacles de Pina Bausch vous pénètrent avec une telle acuité, authenticité, car ils donnent à se connaître, à s’éprouver en et par soi -même plus intensément que dans la prière, plus profondément que face au miroir. C`est sur le chemin de l’individuation que ses spectacles invitent chacun d’entre nous à s’engager. Au-delà de tout compromis, Pina Bausch ouvre des portes par où chasser ou bien chevaucher les monstres de l`inconscient. C`est une humanité  profonde, généreuse  qui se dégage de ses œuvres tout comme de ses  danseurs  qui savent attraper la vie au col pour mieux nous la montrer, puis la remettre à terre et la laisser courir, s’envoler. J’ai aimé aussi explorer le processus de création  du Tanztheater de Wuppertal, ce grand mouvement que tissait Pina Bausch avec ses danseurs, fragments par fragments, chacun apportant son morceau d’histoire, geste après geste, mot après mot, ainsi s’assemblait le tableau mosaïque depuis lequel surgissait au final une pièce, un ballet, un spectacle que chacun des danseurs ne découvrait qu’au dernier moment et, auquel chacun tenait intimement du fait de sa “chose à lui” mêlée à celle des autres. Et cette danse-là, ce avec quoi elle la composait était infraliminal : une main dans les cheveux, de l’eau dans un cou, un couple s’allongeant à terre, un corps qui se plie, se déplie, ne cesse plus, la répétition jusqu’à saturation, un slow immobile, un homme qui marche avec des talons, le râle d’une femme jouissante portée à bout de bras d’hommes, une robe rouge en laquelle une femme sculpturale tournoie, une femme enroulée dans un tapis, rien et tout en ce rien, c’est ainsi, Pina Bausch libère les corps, cœurs et esprits de leurs prothèses, soudain, comme agi par l’élan d’une vision, on se lève et on est libre comme si plus rien ne séparait. Je l’ai remarqué à chaque fois, quand on sort de la salle, a lieu le même prodige : on est devenu un peu plus soi-même, avec plus de place pour les autres en soi.

Puis alors que j’étais en train d’écrire La danse sorcière, le 30 juin 2009  Pina Bausch est décédée ; écrire sa danse, écrire Pina Bausch devint plus que jamais une nécessité absolue.



Plus que la simple chorégraphie, votre roman évoque les danses cathartiques, les “danses sorcières”. Pouvez-vous en quelques mots nous en expliquer le concept ? Croyez-vous en la force thérapeutique de la danse, que vous décrivez dans votre roman ?


Pour répondre je dois déjà expliquer que  je suis fascinée par différents univers de danse qu’on retrouve dans mon roman.
D’une part : la danse classique et sa discipline, cette excellence que l’on trouve dans les corps d’Elite comme le corps de ballet de l’Opéra Garnier. J’ai exploré cette endurance, cette rigueur, cette perfection, j’en ai décrit avec minutie les arcanes, tout comme j’ai aimé évoquer certaines esthétiques de référence  classique : Le Lac des cygnes, Petrouchka, Coppélia… Comme je l’ai dit précédemment, j’ai aimé aussi mettre en scène Pina Bausch et ses créations. Je me suis passionnée pour certains de ses  chefs d’œuvre emblématiques : Orphée et Eurydice & le Sacre du printemps.
Pensons aussi aux Sankai Juku qui dansent à l’origine même de la vie, leur danse est un voyage atemporel à la racine du mouvement comme définition même du vivant. 

Mais pour moi  la danse participe d’une autre fascination, une fascination pour ces danses mystérieuses, rituelles, aux fonctions thérapeutiques, magiques  comme le vaudou, le candomblé, le terana, le yanvalou … Des danses primitives qui guérissent ou envoûtent. Je voulais mettre en scène ces danses cathartiques profanes ou sacrées que je nomme les Danses sorcières …  Qu’est-ce que les danses sorcières ? Des danses absolues, premières, archaïques, de celles qui modifient l’état de conscience ; elles sont gouvernées par la ritualisation des pulsions, nées de la pulsion et l’engendrant, reliées à la pulsation du sang et l’accélérant, la métabolisant jusqu’à ce qu’il y ait libération, déploiement, expansion et, parfois, résolution cathartique de l’être. Et c’est dans ce cadre que j’ai développé et mis en scène l’idée d’une thérapie par la danse : par un mouvement assez puissant, parvenir à laisser l’inconscient chevaucher le corps pour que se révèle le refoulé …

Ainsi la résilience par la danse : c’est ce que pratique Else. Durant tout le livre Else va chercher une danse assez puissante pour remonter à l’origine de sa terreur.  Or seule une danse authentique peut lui permettre l’élucidation. Ainsi l’un des enjeux de l’intrigue sera de trouver ce mouvement originel et unique, donnant accès aux couches principielles de l’ individu et, par là, au siège profond de la mémoire, à l’inconscient de la mémoire là où se fabriquent les troubles, où sont gardées, refoulées, les images interdites.
Entre soi et le monde, entre soi et notre mémoire, la geste d’une danse des profondeurs et absolue peut être médiateur, une danse où retrouver cette verticalité, cette position au monde de l’esprit qui permet de se pourfendre jusqu’à atteindre les images perdues, une danse où le danseur devient le créateur de son mouvement, une danse faisant lien avec l’inconnu, ouverte aux mystères de la psyché.

Ses séances de danse thérapeutique sont nommées, dans le roman, les Exorcies…  Ce sont des solos brefs issus de danses sorcières qui, par leur rythme, leur puissance évocatoire, doivent libérer l’accès à l’inconscient, permettre d’atteindre sa part libre, donner forme à son langage et de jeter un charme sur  le monstre… L’Exorcie comme l’incantatio des Romains, le Mystère du Moyen Âge consisterait en une sorte d’ensorcellement de Soi par la forme surgie du mouvement provoqué par la danse et, depuis lequel, il devient possible de s’élancer vers sa vérité, d’atteindre cet état où Soi devient l’égal de lui-même, où le futur se joint au passé en une permanence de la durée sans limite d’achèvement. Ainsi, oui,  je suis persuadée que la danse peut être un espace de résilience, de  déliement, de déploiement de Soi-au-monde-et-à-l’être.

Et la musique peut jouer un rôle : la pulsation rythmique d’une musique percussive, la cadence ascendante, ainsi que la répétition cyclique des éléments opposés, peuvent conduire à une transposition littérale et cathartique dans le mouvement du corps, de la ligne mélodique ; peuvent alors se produire de ces mouvements itératifs ou giratoires qui conduisent à une modification de l’état de conscience, modifications physiologiques et psychologiques repérées comme opératoires dans le dépassement, dénouement, désamorçage des conflits intérieurs.



Else, votre héroïne, se réfugie dans la philosophie d’un certain Irve d’Hastings. Ce personnage a-t-il existé ? Si non, comment vous y êtes-vous pris pour construire cette philosophie ? Quel a été votre travail de documentation ?


Irve n’a jamais existé. Peut-être me suis-je inspirée quelque peu de la figure du danseur, chorégraphe, pédagogue et théoricien Rudolf Laban.
En tous les cas, pour Else, Irve d’Hastings est une sorte de directeur de conscience avec lequel elle tente d’exercer sa pensée comme le danseur exerce son corps avec le maître à danser. Irve d’Hastings est pour elle une sorte de maître à penser.

Qui d’autre mieux que lui le pourrait, car ainsi ai-je inventé l’histoire de ce personnage : dans la deuxième moitié des années 1970, ce danseur anglais en plein essor ayant dû brutalement avorter sa carrière après avoir perdu l’usage d’un genou, s’est consacré à la psychologie en même temps qu’à la philosophie, plus particulièrement à la phénoménologie d’Edmund Husserl et de Jacques Merleau-Ponty, tentant, alors, de conjoindre dans ses recherches les différents champs de sa connaissance. Tout au long du roman je cite ses œuvres qui évidemment n’existent que dans le cadre de cette fiction (...) Si  Irve  est  un théoricien  reconnu  de la danse, il est aussi le fondateur d’une thérapie par le  mouvement : la danse analytique. Thérapie affirmant l’équivalence probable entre la forme surgissant du mouvement du corps-dansant et le mot jaillissant de la libre association pratiquée sur le divan.

Dès lors que l’idée de danse analytique émerge, Irve se met à rechercher, des danses assez puissamment cathartiques et  au pouvoir élucidatoire attesté, ainsi est-ce ce personnage lui-même qui élabore le concept de  danse sorcière. Dans le roman j’imagine qu’Irve est invité en France au début des années 1990 par le service psychiatrique de l’hôpital Sainte-Anne afin de tenter l’expérience thérapeutique de la danse analytique, qu’il monte alors le groupe Leib autour de quelques patients avec qui il met en pratique sa théorie  à travers les Exorcies, ces solos chamaniques issues des Danses sorcières devant conduire les patients à la catharsis.

Pour construire cette pensée, j’ai travaillé simultanément sur plusieurs axes : la danse et ses théories, la psychanalyse, la phénoménologie  et l’histoire des danses rituelles. Je me suis intéressée aux travaux d’anthropologie et ethnologie, notamment sur la transe, j’ai regardé du côté des derviches tourneurs, du vaudou. J’ai également exploré le travail de Jean-Baptiste Charcot sur l’étude des corps de femmes durant les grandes attaques d’hystérie, un essai illustré de Didi Huberman m’a beaucoup inspirée : l’Invention de l’hystérie Charcot et l’iconographie photographique de la Salpétrière, Ed Macula. Parallèlement j’ai cherché à percevoir la danse de manière phénoménologique afin de comprendre son interaction avec ce qu’on nomme le réel, j’ai lu Paul Valéry et Jacques Merleau-Ponty.
Sur la danse, j’ai lu nombre  d’ouvrages  fictionnels  ou théoriques dont les écrits de Mary Wigman et les Carnets de Nijinski ; j’ai lu aussi L`enfant bleu de Henry Bauchau mettant en scène la thérapie d’un enfant névrotique par l’art.

 Il m’a fallu sept ans pour écrire ce roman.



La danse que pratique Else est dure et violente et souvent elle se blesse pour exécuter parfaitement les pas imposés. Voyez-vous la danse comme un art violent ? Selon vous, l’art doit-il faire mal pour être beau ?


La danse est un art de l’absolu, le corps est intégralement mobilisé, on ne peut pas tricher avec la danse, alors oui, il y a de la souffrance, mais elle est sublimée, transcendée par la recherche de la grâce, et puis la fatigue, l’épuisement physique   participe d’une certaine manière au dépassement de soi. Dans Le Sacre du printemps par exemple, la solo final est d’une violence inouïe pour le danseur mais  cet épuisement participe du dépassement de soi, quelque  chose cède, l’être se surpasse, se confronte tout entier  à l’extrême de son être, au sacrifice, au sacrifice consenti   …

 Mais pour vous répondre, non, pour moi,  l’art ne doit pas faire mal pour être beau. Cependant il doit obéir à une nécessité intérieure pleine et entière, intègre,  qui, lorsqu’ elle entre en œuvre, peut rapprocher l’être de ses propres abîmes.  Là est le risque …. Oui, Pour qu’un art véritable se déploie, il me semble que  le risque à prendre est là : approcher assez de son noyau de feu afin d’aller effleurer le mystère de l’âme sans s’y brûler, sans y sombrer.



Karine Henry et ses lectures :



Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?


La trilogie Œdipienne de Henry Bauchau : Antigone, Oedipe sur la route & Diotime et les lions Ed Actes Sud /  Écrire de  Marguerite Duras Ed Folio /  Instruments des ténèbres de Nancy Huston Ed Actes Sud / Ce que savait Maisie de Henry James James, Ed 10/18



Quel est l’auteur qui aurait pu vous donner envie d’arrêter d’écrire (par ses qualités exceptionnelles...) ?


Aucun, au contraire, l’admiration  me galvanise.



Quelle est votre première grande découverte littéraire ?


Vers 15 ans : L`étranger d`Albert Camus Ed Folio, puis La nausée de Jean-Paul Sartre Ed Folio. Mais la toute première découverte, j’avais 11 ans : Les dix petits nègres d`Agatha Christie.



Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?


Antigone de Jean Anouilh, Ed La Table Ronde.



Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?


Ulysse, de James Joyce, Ed Folio.



Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?


L`art de la joie de Goliarda Sapienza.



Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?


Aucun, je ne me sens pas légitime pour juger de la qualité de la postérité d’une œuvre.



Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


« Il faut toujours une séparation d’avec les autres gens autour de la personne qui écrit les livres. C’est une solitude essentielle. C’est la solitude de l’auteur, celle de l’écrit.  » Marguerite Duras, Écrire, Ed folio.



Et en ce moment que lisez-vus ?


Les Jours de mon abandon de Elena Ferrante pour préparer mon prochain roman sur le lien…



Entretien réalisé par Marie-Delphine 



Découvrez La danse sorcière de Karine Henry aux éditions Actes Sud :


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Parce que les librairies nous ont tant manqué, parce nous avions un besoin vital de les retrouver, nous avons demandé à des libraires qui nous sont chers de nous ouvrir leurs portes. Quand l'émotion et le plaisir est à portée de main et Le Monde posé sur des étagères... Balade en librairie, épisode 1 : Karine Henry, Comme un roman, Paris. Une belle générosité...


Citations et extraits (7) Ajouter une citation
Nadael   11 février 2017
La danse sorcière de Karine Henry
« Else le savait, qu’on sorte de scène ou de la salle, avait lieu le même prodige : on était devenu un peu plus soi-même, avec les autres en dedans… Oui, c’était cela qu’entrer dans la danse de Mme Bausch, on se laissait danser comme agi par l’élan d’une vision, et soudain danser revenait à attraper la vie au col, la montrer, la voir sous tous les angles, puis la remettre à terre et la laisser courir, s’envoler… Ou bien était-ce comme lorsqu’on soulève une pierre sur un chemin de terre et qu’on découvre, au-dessous, cette vie qui grouille, oui, c’était cela que faisait Mme Bausch, elle soulevait des pierres, parfois même des rochers, pour nous laisser entrevoir la richesse ignorée et évidente à ne pas piétiner, puis reposait sans rien écraser. »
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Nadael   11 février 2017
La danse sorcière de Karine Henry
« Sur demi-pointes, Else ne s’arrête plus, propulsée, le regard projeté en avant d’elle avant chaque fin de tour comme un grappin que l’on jette à travers l’espace… Jusqu’aux baies, seize tours sont possibles, pas un de plus, elle le sait, mais ne sait plus où elle en est, l’élan est trop vif, et l’ivresse, elle ne peut retenir le tour prochain qui arrive et c’est le choc : front contre vitre… Assommée, Else ne relève pas tout de suite la tête, expulse la douleur dans les expirs jusqu’à ce moment où elle revient à elle, se redresse et se fige : en face, la lucarne, derrière le tissu, il y a eu cet éclair, un halo lumineux d’une infime durée mais dont demeure une tache au cœur de quelque chose persiste, un orbe, un orbe luisant, un œil !… Oui! C’est un œil qui la fixe, la foudroie! Else, les paumes écrasées contre la paroi de verre, le froid, la vision, le poignard de la vision dans les yeux, Else ne bouge plus, sidérée, elle ne vit plus, pétrifiée, se rétracte, se replie comme un oiseau piégé, seul le cœur bat dans la gorge, dans les yeux qu’elle ferme puis rouvre sur cela : des toits, une lucarne, une vitre et, derrière, un simple rideau qui se balance. »
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AngelineBailleul   25 avril 2018
La danse sorcière de Karine Henry
"A la manière dont elle a cherché à remonter le fil de son rêve, peut-on sonder les mots au-delà de leur définition première, au-delà de leur livraison sonore immédiate, familière ? Peut-on déchiffrer les mots comme les songes ? Comme si le langage s'était composé au cours d'un long rêve fait par l'humanité et à travers lequel celle-ci chercha à se signifier à elle-même certains de ses mystères qu'il reste maintenant à l'Homme de redécouvrir en explorant, fouillant les racines étymologiques, sondant les fonds et souterrains sémantiques afin de décrypter les sens dérobés, les implicites et non-dits, déterrer le vaste refoulé de notre humanité."
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AngelineBailleul   25 avril 2018
La danse sorcière de Karine Henry
"Il existe autant de réels que d'individus percevant le monde. Qui pourrait jurer avoir vu le "monde" en dehors de lui-même, de son regard ? Qui pourrait affirmer que le monde est bleu ou jaune ? Car, déjà, en le disant, le choix du mot dénature l'essence de le chose décrite. Aucun mot ne peut épuiser la totalité de la moindre parcelle de réel, du moindre de ses atomes."
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AngelineBailleul   25 avril 2018
La danse sorcière de Karine Henry
"Danser pour réduire la béance entre corps senti et corps sentant.

Faire ce pari que, pour certains mouvements dansés, l’Être peut s'extraire suffisamment du langage de la pensée pour connaître ce point de rencontre entre le Soi et le Moi, entre l'en-Soi et le hors-Soi de mon corps au monde."
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AngieaAmsterdam   18 mai 2009
La désoeuvre de Karine Henry
Jamais je n'ai laissé personne me catéchiser, ni m'abrutir d'une enfance éden flanquée d'un décor de plâtre... Falsification aliénante.

Au contraire, depuis l'âge de conscience, âge d'une conscience prenant conscience de sa conscience, je me convie au réel, m'entraîne à courir toutes les réalités, à me pencher sur l'inconnu du plus haut de mes vertiges, bien au-delà des remparts que dresse Mâ pour me protéger et garder. Car il me faut heurter la falaise acérée du monde avant que le monde ne me fonce dessus et repérer, avant la sape des illusions, les révoltes où se réfugier.
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AngelineBailleul   25 avril 2018
La désoeuvre de Karine Henry
"Une femme est vue.

L'autre est à l’œuvre.

Et qui la tue."
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