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Critique de MarianneL


MarianneL
  14 février 2015
Dans son court texte d'introduction à "Étoile distante", Roberto Bolaño confie que cette histoire a été racontée ou rêvée par son ami Arturo B., son double fictionnel, lui se contentant d'en être le script.
Miroir et explosion de ce jeu entre réel et imaginaire, "Le roman de Bolaño", qui paraîtra en mars 2015 aux éditions du Sonneur, réussit à sortir le roman épistolaire de l'engourdissement, à rassembler toute la poétique et les obsessions de Roberto Bolaño dans un récit à suspense immensément joueur.

Pierre-Jean Kaufmann, un chauffeur de taxi amnésique, a retrouvé, sur un feuillet volant coincé dans les pages d'un roman de Bolaño, l'adresse d'un des personnages, Abel Romero. Lui adressant une lettre, il reçoit une réponse contre toute attente, et c'est ainsi qu'ils entament une correspondance. On commence alors à découvrir le passé de cet ancien policier, qui était entré dans la police au Chili par amour pour un autre personnage de roman, Javert, avec une ambition idéaliste de lutter contre le mal calquée sur ce personnage de fiction, et qui a réussi à s'exiler après avoir subi l'horreur de la torture. C'est sur ces prémices, dont on perçoit tout le potentiel de jeu labyrinthique, que démarre "Le roman de Bolaño".

Abel Romero, qui au contraire de Pierre-Jean Kaufmann est hypermnésique, est très perturbé de découvrir avec cette correspondance qu'il est un personnage de fiction dans l'oeuvre de Bolaño. Pour comprendre sa présence dans ses romans, il se lance dans la lecture de ses livres, compulsivement, et, tel un détective errant dans une enquête extraordinaire, part à la recherche d'Arturo Belano, qu'il a connu autrefois et qui a selon lui inspiré son histoire à l'auteur. Cette quête labyrinthique va le mener à Blanes, station balnéaire de Catalogne où Bolaño a vécu à la fin de sa vie, et ensuite au Mexique, sur les traces des personnages bolañesques et de ceux qui côtoyèrent Bolaño, son fils, Horacio Castellanos Moya, Javier Cercas, Enrique Vila-Matas et enfin d'Antoni Casas Ros. Pierre-Jean Kaufmann est le spectateur de cette quête par le biais des lettres qu'ils s'échangent et dont la lecture, en résonance avec ses propres incertitudes et questionnements, le transforme et le lance sur la piste de son passé englouti dans un océan d'alcool et de médicaments.

Ces deux personnages rongés d'incertitude, exilés de leur pays et de leur mémoire, comme dans les romans de Bolaño se retrouvent immergés dans la folie et le mal, qu'ils évitaient depuis plusieurs années dans une vie engourdie, en plongeant dans leurs souvenirs et dans l'oeuvre de Bolaño, autour de l'histoire baignée de sang de l'Amérique latine, convergeant finalement vers l'épicentre du mal radical, la ville de Ciudad Juarez au Mexique.

Entre Abel Romero qui veut reprendre le contrôle de son personnage et Pierre-Jean Kaufmann de sa mémoire, Gilles Marchand et Eric Bonnargent ont construit un récit incroyablement joueur et rusé : promenade dans un labyrinthe placée sous le signe du Minotaure, quête identitaire, roman policier cherchant à élucider l'écart entre fiction et réalité, et réflexion en creux sur l'inspiration de l'écrivain.

On peut lire "Le roman de Bolaño" avant, avec ou après les romans de Bolaño, peu importe, mais chaque nouvelle lecture éclairée par l'oeuvre de l'écrivain chilien permettra d'approfondir le plaisir de lecture de ce récit, labyrinthe émaillé de cailloux blancs et d'effets de miroir, se permettant même au détour d'une page ce pied de nez sur l'impossible réussite d'un livre écrit à quatre mains
«je tiens pour impossible la réussites d'un livre ainsi écrit par deux personnes, nécessairement différentes dans leurs manières de travailler et de penser.»

Une très grande jubilation.
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