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Critique de JustAWord


JustAWord
  16 juin 2019
Dans un petit bar, un homme rejoint tous les soirs ses amis pour refaire le monde. Ils s'appellent Sam, Thomas et Lisa, comme lui, ils sont seuls et trouvent dans cette rencontre régulière de quoi apaiser leur solitude respective. Mais qui est-il au juste cet homme qui cache sa bouche et le bas de son visage avec une écharpe encombrante ?
Qui est-il ce narrateur-comptable qui a si peur de révéler son passé aux autres ?
Gilles Marchand signe avec Une bouche sans personne (titre inspiré du poème de Jean Tardieu) un premier roman surprenant qui convoque les spectres d'Italo Calvino et de Boris Vian pour réenchanter le réel de ses personnages à la vie trop terne.
Prix Points du meilleur roman et véritable succès critique et public, Une bouche sans personne prend le risque de la fantaisie et du surréalisme pour mieux combattre les ombres du passé.

Des leitmotivs structurants
Notre héros, petit comptable anonyme qui porte « une cicatrice de sa lèvre jusqu'au tréfonds de sa chemise » n'ose pas montrer son visage aux autres. Pour le cacher, il utilise tout un fatras d'écharpes et évite les relations trop intimes avec ses collègues. Pourtant, en rentrant un soir dans un bar que rien ne distingue des autres, il fait la connaissance de trois âmes cassées comme la sienne qui deviennent rapidement des amis et confidents de ses nuits.
Il y a d'abord Sam qui reçoit régulièrement des lettres de sa mère morte depuis longtemps. Puis, Thomas, cet homme qui a perdu des enfants qu'il n'a pourtant jamais eu et qui tente depuis d'écrire un roman pour dire sa peine avec des mots, et puis Lisa, mystérieuse beauté dont notre narrateur est fou amoureux mais à qui il n'ose même pas faire la bise.
Gilles Marchand utilise ces trois personnages comme des attaches structurantes, des leitmotivs qui vont, par les histoires mêlées aux obsessions de notre narrateur, rendre le réel surréel et masquer la solitude de cette étrange compagnie par les facéties de la vie fantasmé de notre comptable TOCqué et fan des Beatles.
En répétant toujours les mêmes motifs, l'auteur nous laisse des points de repère dans un monde qui semble dériver de plus en plus vers l'abstrait.
Chaque jour, notre narrateur passe devant le local à poubelles abandonné depuis la mort de la concierge de l'immeuble, ne cessant de grossir jusqu'à nécessiter la construction d'un tunnel pour le franchir.
Chaque jour, il croise cette dame au chien qui l'évite par peur ou par bêtise, qui finit par ne plus savoir si elle doit promener ou être promenée.
Chaque jour, il y a cette boulangère qui prédit le temps, ces collègues qui organisent des départs et qui offrent des vélos, cette mouche qui refuse de danser, comme autant d'ancres pour un narrateur à la dérive, comme autant de choses fixes auxquelles se raccrocher devant la montée lente et pesante de ses souvenirs.

Colorer l'obscurité
Car derrière les facétieuses rencontres que fait notre narrateur se cache une réalité toute autre, un monde triste et ennuyeux qui le rend nerveux et qui l'accable. Un monde penché sur son visage pourtant caché et qui se demande sans cesse « pourquoi porte-t-il donc toujours une écharpe ? ».
Pour chasser ses démons, et devant l'insistance de ces amis de bar qu'il aime de tout son coeur, il commence alors chaque soir à leur raconter l'histoire d'un autre homme plus âgé que lui, disparu mais pourtant omniprésent dans son existence : son grand-père Pierre-Jean.
Au gré des bribes d'histoires qui s'échappent, le lecteur en apprend toujours plus sur cette figure paternelle qui a sauvé un enfant défiguré un jour de juin. Mais défiguré par quoi ? Il faudra attendre longtemps avant de le savoir vraiment, attendre que le surréalisme ait fini de bouffer le récit pour tomber dans l'Histoire avec un grand H, celle qui fait peur et qui effraie, qui glace le sang et ne prête plus du tout à sourire.
La déclaration d'amour du narrateur, à son grand-père qui l'a extirpé de l'horreur, devient la plus grande force du roman. Gilles Marchand explique ici le pouvoir de l'imaginaire et le refus des frontières, pour faire du monde extérieur ce que l'on veut et s'imaginer des ailleurs permettant de respirer. Parmi les gueules cassés du récit, la magie de Pierre-Jean inonde tout, rendant l'insupportable supportable, redonnant au quotidien l'aspect d'une perpétuel aventure en déjouant l'ennui de tous les jours.
Dans sa langue douce et poétique, Gilles Marchand s'interroge sur le pouvoir des mots et de l'esprit tout en rendant hommage aux morts pour rien, dans une chute poignante et déchirante qui dit avec pudeur ce que Pierre-Jean n'a jamais réussi à dire à cet enfant de son vivant et qui, un jour peut-être, pourra enlever son écharpe et regarder le monde à nouveau comme avant.

Récit surréaliste et poétique, Une bouche sans personne accompagne le réel d'une douceur fantasmatique où les choses s'embellissent pour cacher la tristesse et les fêlures des uns et des autres. Gilles Marchand livre un premier roman attachant et finalement important où vaincre l'horreur devient autant une affaire de mots qu'une affaire de coeur.
Lien : https://justaword.fr/une-bou..
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