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Critique de Bibalice


Bibalice
  03 juin 2011
"What the hell do I care ? "

Autant le dire d'entrée de jeu, un livre qui commence ainsi ne peut que me plaire. Qu'importe la suite, qu'importe le sujet et qu'importe l'auteur.
Qu'importe l'auteur ? mmmh, en fait pas vraiment. Nick Tosches, puisque c'est de lui dont on parle, je l'ai longtemps connu sans le lire. Son nom, on le rencontre forcément quelque part quand on s'intéresse un tant soit peu à la littérature new-yorkaise et à la musique rock. On le lit dans la presse, on l'entend dans la bouche d'un ami ou dans une émission de radio. Un jour ou l'autre, son nom vient comme une évidence. La ville de New York, la littérature et le rock, peu d'auteurs incarnent mieux cela que Nick Tosches. Très vite on apprend qu'il a écrit une biographie dantesque de Jerry Lee Lewis ou qu'il s'est mis en scène dans celle dédiée à Dean Martin, dans un style gonzo à faire crever Hunter S. Thompson d'un coup de fusil précoce.

Dans The King of Jews, ("Le roi des juifs" en français) c'est la vie et l'oeuvre d'Arnold Rothstein que Nick passe au crible. Passer au crible. Expression judicieuse, vous en conviendrez, quand on sait que c'est lui, Roshtein qui passa sa vie à cribler de balles le corps de ses adversaires. Car Arnie est un mafieux. Un mafieux juif new-yorkais qui meurt en 1928 d'une balle dans l'estomac. Sur son lit d'hôpital il refusa de révéler le nom de son assassin. Fair-play le mec, lui qui reste pourtant encore aujourd'hui associé à l'une des plus grandes escroqueries de l'histoire du base-ball américain. Lui qui fit les beaux jours de la Prohibition, et qui fit fortune dans le trafic d'alcool et de drogue. Si ce charmant jeune homme n'est que trop peu connu en France où des mecs comme "Mémé" ou le Gang des Postiches font la loi (hum), il bénéficie aux Etats-Unis d'une renommée incontestable. Il apparaît ainsi dans Gatsby le Magnifique, le célèbre roman de Francis Scott Fitzgerald, sous une identité à peine déguisée. On le retrouve également dans Boardwalk Empire, la série sur un autre mafieux qui fait un carton outre atlantique. Et -donc- incidente qui a son importance dans l'existence de cet article, il fait l'objet d'une plus ou moins récente biographie de mister Tosches.

Si on peut se demander quel est l'intérêt d'une biographie d'un mafieux, objet sociologique, culturel ou littéraire déjà disséqué un nombre incalculable de fois, l'auteur surprend le lecteur dès les premières pages en construisant son récit de la manière la plus fragmentée possible. Dès les premières pages il est question de l'histoire du peuple juif, de rapports de polices, de recherches étymologiques sur des termes tels que "le sort en est jeté" et de digressions un peu étranges mettant en scène un Jésus Christ moderne (/très porté sur le sexe). Un puzzle ? Même pas, car tout ne se rejoint pas à la fin. Un bordel ? il est sans nom. Et pourtant, un truc sublime sort de tout ça et c'est évidemment New York, retranscrite ici dans toute sa richesse. Nick s'en défend dans son avant-propos mais l'histoire de Rothstein et du peuple juif new-yorkais n'est qu'un prétexte pour parler de sa ville à travers le meilleur angle qui soit : celui du vice et de la violence, du sacré et surtout du profane. Pas question ici de carte postale. D'ailleurs, l'auteur fait tout pour faire fuir ses lecteurs. Pour le lire, il faut le mériter. Pour comprendre de quoi et de qui il parle il faut tout prendre depuis le début. En "historien parfait" (on va me reprocher d'avoir dit ça de Tosches, mais j'assume. What the hell, remember ?) , il prend tous les termes de son sujet et les étudie méticuleusement en des kilomètres de pages. Rothstein est juif et agit comme un chef de bande, est reconnu comme tel par toute une communauté de gens ? Alors Nick nous fait toute l'histoire du peuple juif, de ses origines à son implantation en Europe puis dans la ville de New-York et revient sur quelques problématiques fondamentales et propres au peuple juif autour de Dieu, des Dieux (Elohim) et de la notion de chef. Après la lecture, vous serez incollables sur le sujet. C'est aussi un gangster fiché par la police ? Nick nous fait la totale : rapport d'autopsie, témoignages, extraits de procès, etc, etc, etc (etc.)... Et sa famille dans tout ça ? oh, aucune inquiétude, vous saurez tout, de ses lointains, lointains ancêtres à ses parents. Vous en saurez même quasiment plus que sur Arnold.

L'auteur n'est pas seulement un biographe zélé ou historien maniaque pour qui le contexte fait loi, c'est un aussi et surtout un écrivain, un putain d'écrivain. On passe sur les nouvelles étranges et autres poèmes en prose qui surgissent d'on ne sait où dans le récit. Elles sont magnifiquement écrites mais apportent un décalage tellement violent avec le reste du livre, qu'on a pas le recul nécessaire pour les appréhender à leurs justes valeurs. Tout le livre entier est écrit par un écrivain qui se prend pour Dieu et qui a tout à fait raison de croire qu'il l'est. Tout est traité avec un humour cynique merveilleux, un mélange d'érudition et de je-m'en-foutisme totale (c'est un peu sa marque de fabrique en même temps) et une volonté d'asséner de violents uppercuts à ses lecteurs et à ses nombreuses cibles (Michael Bloomberg par exemple, mais qui va se plaindre ?) Il y a des petites leçons de vie à chaque page ("And you can walk as far in a room as you can in the wilderness") et à chaque ligne des aphorismes grandioses. Bon, à chaque ligne peut-être pas. Son passage sur la Mésopotamie au troisième siècle ne comporte probablement pas les remarques les plus cocasses. Mais vous m'aurez compris (n'est-ce pas ? ).

Reste New-York disais-je, sa culture, son passé, son présent. Ses classes sociales, ses dirigeants, ses immigrés, ses légendes. C'est le point de convergence de toute l'entreprise de Nick Tosches. Vous en saurez plus sur la ville qu'avec un livre d'histoire ou un livre explicitement sur la ville et pourtant vous n'aurez pas forcément appris grand chose. New-York et ses histoires sur le base-ball n'appartiennent pas qu'à Paul Auster. Il s'agit là, avec cette fausse biographie/cette biographie ultime, d'un tour dans les bas-fonds de l'âme de cette ville. de toutes ses beautés mais vues à partir de l'angle des reglements de comptes, du gambling et de parties de pokers dantesques qui durent toute la nuit dans des bars et salles de jeux de New York. Avant de mourir assassiné, Rothstein sortait d'une partie au cours de laquelle il perdit l'équivalent de 300000 dollars. Il refusa de les payer. Il est mort juste après. Mais pourquoi est-ce que je vous raconte la fin moi ?

Quoiqu'il en soit, ce livre ne plaira pas à tout le monde. Il se peut même qu'il ne plaise à personne. Seriously, What the hell do Nick and I care ? ;)

Critiqué dans le cadre du super Challenge de Babelio sur les "Villes-mondes"

Lien : http://beatcafeclub.com/blog..
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