-
Par wictoria, le 18/11/2008
L'homme pressé de
Paul Morand
Pierre attend toujours et le temps s'écoule. On parle du temps qui s'écoule, comme s'il descendait d'une source et comme si cette source était située quelque part en amont. Quand Pierre lève la tête, on dirait qu'il cherche la fontaine qui marque le commencement de ce grand fleuve.
" Ce doit être une source d'eau salée, soupire-t-il, gonflée de toutes les larmes de ceux qui ont attendu."
-
Par zazimuth, le 03/02/2011
Paul Morand
On peut feindre d’avoir du coeur, pas d’avoir de l’esprit.
-
Venises de
Paul Morand
Mon café de la nuit, c’est à la Fenice. La placette contient deux églises, le théâtre, un grand restaurant et le bar du théâtre. De quoi tout jouer, sur place, depuis Gozzi jusqu’à du Courteline.(...) La place est éclairée par les projecteurs qui noircissent le ruban du ciel et font éclater le poli de la pierre, sortir de l’ombre les colonnes ; entre Dieu et les Muses c’est à qui soutiendra le plus de gloire : tout y est créé par l’homme, pour l’homme, tout si équilibré, si bien assis sur l’eau invisible, tous les plans s’entendent si bien à construire l’harmonie qu’on se sent aussi heureux que si on avait bu
-
Paul Morand
Le chat ronronne le présent. Le chat est toujours dans aujourd'hui... Le chat mijote et ne bout jamais. Le chat est un animal concentré, un poêle à combustion lente.
-
L'homme pressé de
Paul Morand
Les souliers ne sont pas plus cirés que les habits ne sont brossés, le déjeuner prêt, le bois scié ou le vin mis en bouteille. Plutôt que de le voir procéder à ces opérations en traînassant, Pierre fait son service lui-même ; Chantepie suit mollement, commente de loin, regarde passer l’éclair. Pierre tonne mais Chantepie ne l’entend pas, car il est sourd. Il vit enfermé dans sa surdité comme Pierre enfermé dans son rythme trépidant : toutes les infirmités sont des prisons.
-
Par Trissotin, le 04/03/2012
Venises de
Paul Morand
J'avais été élevé dans le Paris noir de Zola, dans les bitumes de Whistler, parmi les paysans noirs de Maupassant, dans la province noire de Flaubert, dans le noir du calorifère à air chaud; et soudain tout était blanc ! Ce miroir magique me faisait voir ma vie future; des forces élémentaires qui jusque-là avaient dormi, s'irradiaient. Je me trouvais soudain au centre de moi-même.
-
Par magdala, le 19/05/2012
Poèmes : "Lampes à arc", "Feuilles de température", "Vingt-cinq poèmes sans oiseaux" de
Paul Morand
Les algues sentent l'infirmerie militaire,
l'odeur du port donne envie de mourir,
vraiment, depuis l'armistice, tout a un goût
atroce.
j'ai la guerre moulé dans les os.
-
Air indien de
Paul Morand
Je ne sais plus, Manon, où tu reposes, parmi tant de tertres qui gonlent à peine le sol coquiller, comme un corps d'enfant soulève les draps; tombeaux français du Mississippi, où filtre une eau déjà amère, qui a le goût des larmes.
-
Par Trissotin, le 01/06/2011
Ouvert la nuit de
Paul Morand
Le train éveilla des gares suisses, de style gothique, dont les vitraux tremblèrent. Le Simplon, durant vingt-neuf minutes, donna l’audition d’une grande symphonie de fer, puis, sur des chaussées, on passa les rizières du Piémont jusqu’à une station qui finissait sur rien, sur une grande citerne d’ombre, de silence, et ce fut Venise. Au réveil, une bise de zinc faucha les maïs de la plaine croate. La Serbie s’annonçait par ses porcs, rayés noir et blanc comme des coureurs, et qui dévoraient, renversée dans le fossé, une carcasse de wagon dont ne restaient que les roues et le signal d’alarme. On échangea contre les fleuves d’autres fleuves passés sur des barrages flexibles comme un osier, tandis que, voisines, les piles de l’ancien pont décapité dans les retraites, émergeaient. A Vinkopje, les Roumains en velours furent détachés du train, dans la nuit glacée. Après Sofia, les maisons portèrent leurs piments qui séchaient, frères des vignes vierges. Éclairées par le soleil levant, labourées par les bœufs, les plaines bulgares affichaient une prospérité symbolique, comme sur les vignettes des timbres-poste ou au revers des monnaies. Enfin, après la traversée du désert de Thrace, sous un ciel d’étoiles mais où nos yeux, habitués aux constellations d’Occident, cherchaient en vain l’étoile polaire, ne reconnaissaient plus le Chariot qui au ras du sol prenait cette fois une route terrestre, dans une brèche de la muraille byzantine, la mer de Marmara s’élargit.
-
Par luocine, le 21/11/2009
Fouquet ou Le Soleil offusqué de
Paul Morand
Fouquet est l'homme le plus vif, le plus naturel, le plus tolérant, le plus brillant, le mieux doué pour l'art de vivre, le plus français. Il va être pris dans un étau, entre deux orgueilleux, secs, prudents, dissimulés, épurateurs impitoyables.
-
Par luocine, le 21/11/2009
Fouquet ou Le Soleil offusqué de
Paul Morand
Vaux, énorme échec pétrifié; mais ce n'est pas l'échec d'un fou, ce fut le décor d'une réussite parfaite, qui n'a duré qu'une seule soirée, celle du 17 aout 1661.
-
Par luocine, le 21/11/2009
Fouquet ou Le Soleil offusqué de
Paul Morand
Louis XIV, avec amertume, pense à Versailles qui n'a pas d'eau; il n'a jamais vu pareil surgissement, cette féerie de sources captées, ces nymphes obéissant à d'invisibles machines. Il se fait expliquer comment la rivière d'Anqueil a été domestiquée, resserrée dans des lieux de tuyaux d'un plomb précieux. Fouquet ne lui dit peut être pas que ce plomb appartient à l'Etat, vient d'Angleterre sans payer de douane, mais Colbert le dira au roi. Car Colbert est là, déguisant sa haineuse passion, qui observe tout, envie tout.
-
Air indien de
Paul Morand
Je pense à ces ponts de cheveux des légendes incas, où défilaient les morts.
-
Air indien de
Paul Morand
Pierres étroitement jointoyées par ces hommes qui ne connaissaient ni le fer ni l'acier et dont les seuls outils étaient quelques morceaux de bois mouillé introduits dans les trous des pierres, pour les faire éclater, un peu de poussière de roche et le jus de certaines herbes, avec quoi ils finissaient par couper ces monolithes et leur donner le poli.
-
Air indien de
Paul Morand
Je monte dans les airs pour oublier la vie, pour être seul au ciel, pour m'éloigner des hommes, et chaque fois l'avion me réconcilie avec eux.
-
Par yv1, le 13/05/2012
So british ! de
Paul Morand
Les mots, c'est ce qui nous coûte le moins ; nous en avons à revendre. Mais les mots représentaient à cette époque [1066, l'invasion de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant] de véritables cadeaux : les envahis n'utilisaient que des mots simples, concrets, les envahisseurs leur apportèrent tous ceux qui permettent d'avoir des idées et de les relier entre elles ; les mots nouveaux, c'étaient des outils pour dominer la matière, des instruments de connaissance, des clés à comprendre la vie : la chevalerie, le droit, le commerce, la guerre, l'histoire, les merveilles du monde, le cadastre, la loi écrite, le sens de l'universel et le goût des belles images pénétrèrent en Angleterre grâce aux mots des Normands. (p.64)
-
Air indien de
Paul Morand
Dans la pampa, les vaches sont des dames et le boeuf ne travaille pas (notre boeuf prolétaire y est inconnu) ; au bétail argentin la meilleure nourriture, de plus en plus fraîche, abondante et parfumée, à mesure que l'heure du boucher approche.
-
Ouvert la nuit de
Paul Morand
Sans autre vêtement qu’une turquoise au doigt, je devais donc, le front haut, entrer dans la salle des jeux, où deux fois par semaine, les membres du Diana-Bund se dénudaient et passaient la soirée en costume de paradis. J’allais être un des leurs. Il ne suffisait pas que la chose fût autorisée par la police et considérée comme naturelle pour qu’elle m’apparût absolument comme telle. Certes, mon appréhension diminuait au souvenir de mes précédentes expériences nordiques, des bains de soleil mixtes sur les plages allemandes de la Baltique, de l’hydrothérapie suédoise où l’on est livré aux mains douces, et comme usées par le savon, des femmes, et des baignades russes où j’avais vu des hommes et leurs compagnes brûlés et nus se tenir par la taille dans l’eau des Iles, bleue comme une encre stylographique. Cependant l’idée de se trouver soudain au milieu de dames et de demoiselles était inquiétante. J’entrouvris à nouveau la porte.
-
Lewis et Irène de
Paul Morand
- Moi, répondit Lewis, je suis « à responsabilité limitée », et même je n’en accepte aucune, par pessimisme. – C’est très pratique. Vous êtes pessimiste, Lewis, sans avoir réfléchi, parce que c’est plus commode. On n’a pas d’ennuis si l’on se dit que cet univers n’a aucun sens.
-
Par Trissotin, le 04/03/2012
Venises de
Paul Morand
« C’est après la pluie qu'il faut voir Venise », répétait Whistler : c’est après la vie que je reviens m'y contempler. Venise jalonne mes jours comme les espars à tête goudronnée balisent sa lagune; ce n’est, parmi d'autres, qu'un point de perspective; Venise, ce n'est pas toute ma vie, mais quelques morceaux de ma vie, sans lien entre eux, les rides de l’eau s'effacent, les miennes, pas.