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Par Bonnie07, le 04/07/2011
Les éveilleurs - Tome 2 - Ailleurs de
Pauline Alphen
Dans son outrecuidance,
la Guilde a inventé le Vrai Lecteur.
Unique, désiré, exceptionnel, il est le pendant exact
du Nomade de l’Ecriture dans sa tour d’ivoire.
Il n’a aucun intérêt.
Le Vrai Lecteur est celui qui en lisant devient les personnages, le livre, l’écrivain.
Le Vrai Lecteur ne connaît pas tous les mots.
Le Vrai Lecteur n’est pas le roi des synonymes,
le prince des accords du participe.
Le Vrai Lecteur n’est pas seulement une grande oreille,
des yeux qui suivent des lignes toutes tracées.
Le Vrai Lecteur est un aventurier
qui se lance dans une histoire avec générosité et désir.
Un pirate qui la pille.
Un cannibale qui l’avale.
Que tremble la Guilde, qu’elle tempête, qu’elle interdise !
Le Vrai Lecteur s’en fiche.
Il voyage…
Carnets de Sierra, extraits
In Archives apocryphes
de la Guilde des Nomades de l’Ecriture
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Les éveilleurs - Tome 1 - Salicande de
Pauline Alphen
La légende disait que c’était à cause du phare que Jors le Fondateur avait établi sa petite communauté dans la vallée reculée de Salicande, cinquante et un ans auparavant. Parce que la vue de ce monument maritime mangé de lierre rouge échoué parmi les montagnes l’avait fait rire, lui qui ne riait pas. Ce fut un rire formidable, un rire qui fit jaillir les larmes pendant si longtemps que ses compagnons crurent que son esprit s’était enrayé pour de bon.
Avec ce rire dément, Jors avait évacué les horreurs de la Grande Catastrophe qu’ils venaient tous de vivre. Les spasmes qui agitaient son ventre et les larmes qui coulaient à flots de ses yeux avaient chassé de son corps, sinon de sa mémoire, les enfants disparus, les Élémentaux sacrifiés, l’avenir brutalement éteint comme l’on mouche une bougie. Ce fut la dernière fois qu’on le vit rire. Au moins, cette partie de la légende est vraie, pensa le Mandarin.
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Par liliba, le 28/05/2010
Les éveilleurs - Tome 1 - Salicande de
Pauline Alphen
Le Vrai Lecteur écrit le livre en le lisant. »
« Le Vrai Lecteur est à la fois l’auteur, les personnages et l’histoire.
Le Vrai Lecteur est le livre.
La Guilde se trompe.
Le Vrai Lecteur n’est pas celui qui comprend ce que l’auteur a voulu dire.
Le Vrai Lecteur est celui qui, en lisant, réinvente le livre.
Et s’il lit autre chose que ce qu’a écrit l’auteur, alors celui-ci a gagné son pari, il a fait son travail.
Le Vrai Lecteur court tous les risques.
Celui de savoir ce que les personnages ne savent pas.
Celui de ne pas savoir ce que savent les personnages.
Celui de comprendre autre chose que ce que voulait l’auteur.
Le Vrai Lecteur s’en fiche, il voyage…
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Par Bonnie07, le 04/07/2011
Les éveilleurs - Tome 2 - Ailleurs de
Pauline Alphen
Jad et Ugh
Du gris translucide et profond se leva une présence. Lumière née de l’obscurité, abondance née du manque, elle chantait et il émanait d’elle non pas des notes mais des vibrations. Un nuage palpitant de lumière, un brouillard dense parcouru de brillances tels d’infimes éclairs se matérialisa devant les deux garçons.
Ils recevaient des sortes de décharges électriques qui se traduisaient chez l’un par des sons dont les modulations semblaient discordantes à la limite du supportable, chez l’autre par des tunnels de couleurs se superposant à une vitesse vertigineuse.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? cria Ugh en se bouchant les oreilles tandis que Jad se cachait les yeux. (…)
– Je suis… dit une voix.
Venant de partout et de nulle part, elle avait le tranchant du métal et la fluidité de l’eau. Tonnerre et frémissement.
– Qui êtes-vous ?
– Énergie et information. Comme vous.
– Êtes-vous mort ?
– Nous n’avons jamais été vivants.
Interdit, Ugh se tourna vers son ami. Jad ne disait rien, des larmes coulaient sur ses joues. Ugh aussi se sentait tout remué. Trop remué.
– Vous n’avez pas de corps ?
– Pas au sens où vous l’entendez. Quoique…
Le nuage scintilla.
– Votre attention peut prêter vie. Comme ça.
La masse de lumière prit forme. Une forme verticale d’où jaillissaient de longs filaments, ondulant et palpitant de couleurs.
– Et votre intention peut façonner. Comme ça.
La forme se précisa : une silhouette humanoïde, immense, nue, dorée, le visage baissé et flou, nimbé d’une auréole mouvante – cheveux ou filaments. Il ou elle – le sexe était imprécis – avait les deux mains posées sur le pommeau d’une longue épée ignée. L’apparition dégageait une formidable puissance, rutilante de lumière.
– Gabriel… murmura Jad.
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Les éveilleurs - Tome 1 - Salicande de
Pauline Alphen
— Ha ! Synchronicité ! déclara Borges d’un ton enthousiaste.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ce qui se passe lorsque deux événements apparemment sans relation pointent dans la même direction. A peu de temps d’intervalle, presque simultanément, le cordonnier et moi nous te parlons des couleurs. Nous ne nous connaissons pas, nous n’avons probablement pas la même relation aux couleurs. Qu’est-ce qui nous lie ?
— Moi ?
— Parfaitement ! s’exclama Borges. Peut-on imaginer que toi, Claris, tu aies en quelque sorte provoqué ces conversations pour des raisons qui t’échappent peut-être mais qui t’appartiennent ?
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Les éveilleurs - Tome 1 - Salicande de
Pauline Alphen
Sa voix de basse, un peu rauque, était singulièrement captivante, à la fois ferme et mélodieuse. Maya prononçait les mots comme si elle les cueillait avec soin dans un bouquet de possibilités, les égrenant avant de se décider. Lorsqu’elle ne parvenait pas à choisir, elle les énumérait tous, ce qui donnait un rythme déconcertant à ses phrases.
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Par Bonnie07, le 04/07/2011
Les éveilleurs - Tome 2 - Ailleurs de
Pauline Alphen
Claris
Le vent se leva et la forêt s’ébroua. Une pluie de pétales d’or se répandit depuis un bouquet de parasites qui poussait la tête en bas, racines accrochées au tronc de l’arbre sur lequel il était greffé. Ravie, Claris suivit des yeux les pétales qui tourbillonnaient gracieusement. En rencontrant les feuilles écarlates qui tapissaient le sol, les pétales jaunes fusionnèrent et… s’envolèrent, transformés en dizaines d’insectes orange !
Claris se frotta les yeux. Elle s’accroupit pour examiner les feuilles rouges, les toucha. Elles étaient douces, légèrement pelucheuses mais il s’agissait bien de feuilles, à la texture chaude et ferme, comme de la peau.
Il y avait tant à voir… Arbres aux troncs énormes, arbustes, lianes, fougères arborescentes, parasites colorés, lianes velues entrelacées aux fleurs et aux plantes… Partout, de petites baies rondes entouraient les troncs comme des guirlandes de gui. Claris ramassa une branche pour en toucher une du bout de sa baguette. La baie se déroula paresseusement, révélant les dix paires d’ailes d’une chenille blanche qui s’envola.
Elle allait de découverte en merveille, de merveille en frayeur. À même les troncs de certains arbres râblés, aux branches fripées, étaient gravés des dessins. De minuscules visages monstrueux aux yeux globuleux. Claris caressa une gravure qui ouvrit la bouche pour la mordre faisant apparaître des dents comme des poignards miniatures. Elle retira son doigt en poussant un cri, réveillant les autres dessins qui se détachèrent du tronc pour y lamper le sang qui gouttait de son doigt blessé. (…)
Elle mit machinalement son doigt dans la bouche pour étancher le sang mais aucun goût âcre n’inonda ses papilles. Il n’y avait plus de sang, la blessure s’était refermée. S’il n’y avait eu des taches sombres sur son pagne, elle aurait pu croire avoir rêvé. En entrant dans la case, Claris s’aperçut que les taches avaient également disparu.
°
Les élémentaux voyagent parmi les mondes et traversent les dimensions
comme les hommes les rues de leur village.
Tels sont leur nature et leur pouvoir.
Tels sont ceux des hommes également.
Mais ils ne le savent pas…
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Par Bonnie07, le 04/07/2011
Les éveilleurs - Tome 2 - Ailleurs de
Pauline Alphen
Claris
Je n’ai pas remercié je n’ai pas souhaité mon père mon frère mon père mon frère frère frère…
Trois jours qu’elle errait dans le dédale des passages oubliés qui reliaient le château de Salicande aux grottes dissimulées dans la montagne. Tandis qu’elle essayait de retrouver son chemin dans le lacis souterrain, tailladée par l’angoisse et l’urgence, elle se récita cette phrase tant de fois qu’elle perdit le sens des mots.
(…) La fille émergea de terre. Comme un animal cherche la chaleur de sa mère, elle choisit un endroit où s’attardaient les lambeaux d’un soleil pâle, et s’y assit. C’était son but : sortir. Mais pourquoi ? Elle ne savait plus.
Le soleil plongea derrière le glacier de la Licorne, le colorant de pourpre, allumant un court instant la crête du Dragon. Elle frissonna et baissa les yeux vers la vallée. Un village s’y pelotonnait. Une poignée d’habitations s’accrochaient aux coteaux autour d’un amas de ruines encore fumantes desquelles émergeait une tour. Le cœur de la fille s’arrêta de battre tandis qu’un dialogue lui revenait :
– L’incendie se propage, la salle d’études est en feu !
– Mon père ? Mon frère ?
– Ils sont dedans. Chandra et Ugh aussi. La salle s’est écroulée. Ils ne sont pas sortis. Ils sont dessous…
Elle avait voulu sortir pour les rejoindre, elle s’était perdue. Cet amas fumant était tout ce qui restait de son enfance.
(…)Ils sont dedans… Ils sont dessous… Mon père… mon frère… Le choc avait annihilé toute capacité de réflexion, tout sentiment. Son esprit était vide de pensée et gonflé de l’absence de son frère. Elle écoutait cette absence glacée s’infiltrer dans tous les pores de sa peau et les plis de son âme. Elle ne luttait pas. C’était plus fort qu’elle. Elle écoutait, sidérée.
Lorsqu’il commença à faire trop froid et trop noir dehors, elle retourna à la grotte. Pelotonnée dans un coin, emmitouflée dans sa cape vert sombre, la profonde capuche rabattue sur les yeux, elle sombra dans un mauvais sommeil, une léthargie faite de cauchemars et de flammes.
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Les éveilleurs - Tome 1 - Salicande de
Pauline Alphen
Lorsque les jumeaux se retrouvaient à la fin de la journée, Jad montrait à sa sœur la dernière posture qu’il avait apprise ou une bouture particulièrement prometteuse, et Claris lui détaillait les nouvelles parades enseignées par Dag le maître d’armes. Ne pouvant plus être le reflet exact l’un de l’autre, ils avaient coupé la poire en deux et échangeaient leurs connaissances dans l’espoir de réunir les deux moitiés. Jad taisait sa frustration et Claris ne lui montrait pas qu’elle s’inquiétait pour lui. Ils apprenaient à se mentir pour mieux s’aimer.
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Par Bonnie07, le 04/07/2011
Les éveilleurs - Tome 2 - Ailleurs de
Pauline Alphen
Jad et Ugh
Je sais. C’est incroyable. Je veux dire, personne ne le croira. Ramsk ! Je n’ai jamais été bon avec les mots. Claris ferait ça bien mieux que moi. Ou Bahir, Ellel, Maya… Ou Jad. Mais Jad me parle à peine. J’écris exprès les noms qui font mal parce que c’est encore pire de les dribbler sans arrêt dans mon cœur. Lui ne veut pas en parler. Pas encore, a-t-il dit. Alors, j’écris dans la poussière grise.
J’écris parce que Jad ne me parle pas. J’écris pour ne pas devenir fou, je crois. Et puis, je suppose que cela n’a aucune importance. Personne ne lira jamais ces lignes qui s’effacent au fur et à mesure que je les trace. Je n’ai pas besoin de m’embarrasser de littérature… Tiens, c’est pas mal ça : « m’embarrasser de littérature » !
Par les couilles de la déesse, comme dirait mon père, je crois que je tourne autour du pot ! Bon, allons-y : moi, Ugh, fils de Chandra et de Blaise– enfin, je crois – je me trouve avec Jad, mon ami d’enfance, dans un lieu… dans un lieu qui n’existe pas.
J’écris sur le sable ou la terre, enfin cette sorte de brouillard ou de poussière terne qui nous entoure. Nous ne sommes plus à Salicande et cet endroit ne ressemble à rien de ce que je connais. C’est gris. Vide. Silencieux. Ce n’est pas désagréable. Seulement incompréhensible. Complètement dément, même…
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