-
Par Lefso, le 04/03/2011
Les Lieux infidèles de
Tana French
Au cours d'une vie, seuls quelques instants sont décisifs. La plupart d'entre nous les oublient aussitôt, jusqu'à ce qu'ils ressurgissent sans crier gare bien des années plus tard et, avec le recul, prennent tout leur sens : celui où l'on a décidé ou non d'aborder cette fille, de ralentir dans ce virage sans visibilité, de s'arrêter pour acheter ce préservatif. Je peux dire que j'ai eu de la chance. Confronté à l'un d'eux, je l'ai reconnu pour ce qu'il était. J'ai su immédiatement que mon destin se jouait à ce moment précis, lors de cette nuit d'hiver, alors que je patientais dans l'ombre en haut de Faithful Place.
J'avais dix-neuf ans. J'étais assez mûr pour vouloir prendre le monde à-bras-le-corps, assez jeune pour agir comme un imbécile. Cette nuit-là, dès que mes deux frères ont commencé à ronfler, je me suis glissé hors de notre chambre, mon sac à dos sur les épaules et mes Doc à la main. Une latte craqua. Dans la chambre des filles, l'une de mes sœurs murmura dans son sommeil. Mais les dieux étaient avec moi. Rien n'aurait pu m'arrêter. Mes parents ne se retournèrent même pas sur leur canapé-lit lorsque je traversai le salon, les touchant presque. Le feu se mourait avec un petit bruit sec, projetait dans le noir une faible lueur rouge. J'avais fourré dans mon sac tout ce que je possédais : jeans, T-shirts, un transistor d'occasion, cent livres sterling et mon extrait de naissance. À l'époque, il n'en fallait pas davantage pour gagner l'Angleterre. Rosie avait les billets du ferry.
Je l'ai attendue au bout de la rue, dans l'obscurité, à deux pas du halo brumeux et jaune du réverbère. L'air était froid comme du verre, chargé d'un délicieux parfum de houblon brûlé venu de la brasserie Guinness. Je portais trois paires de chaussettes dans mes Doc. Les mains enfoncées dans les poches de ma parka de l'armée allemande, j'ai écouté une dernière fois la rumeur de mon quartier. Une femme qui rit et s'exclame : "Mais qu'est-ce que tu fais ?" Une fenêtre que l'on claque. Le grattement des rats le long des murs de brique, une toux d'homme, le chuintement d'un vélo ; le cri solitaire et furieux de Johnny Malone le Barjo qui, au sous-sol du numéro 14, n'arrive pas a dormir. Des couples quelque part, des gémissement étouffés, des halètements. Pensant au cou de Rosie, à son parfum, je souris aux étoiles. Les cloches des églises de Dublin sonnèrent minuit : Christ Church, St. Patrick, St. Michan ; notes sonores et claires dégringolant du ciel, comme pour célébrer notre Nouvel An secret.
Au carillon de 1 heure, je craignis le pire. Tout à coup, des frottements, des bruits sourds le long des jardins, à l'arrière des maisons, me firent sursauter. Je bondis, prêt à accueillir Rosie, m'attendant à la voir enjamber le mur qui délimitait la rue. Mais elle n'apparût pas. Il s'agissait sans doute d'un pochard qui, honteux de son retard, rentrait chez lui en se faufilant par une fenêtre. Au numéro 7, le dernier né de Sallie Hearne se mit à pleurer. Son vagissement se prolongea jusqu'à ce que sa mère se réveille et lui chante : "I know where I'm going... Painted rooms are bonny..."
> lire la suite
-
Ecorces de sang de
Tana French
« J’avais cru, pendant longtemps, tout comme la police, les médias ou mes parents que j’étais le miraculé, le rescapé épargné par la vague qui avait englouti Peter et Jamie. Je n’y croyais plus. Ce bois, je ne l’avais jamais quitté. »
-
Par Nanne, le 07/07/2009
Comme deux gouttes d'eau de
Tana French
Cette histoire est celle de Lexie Madison, pas la mienne. J'aurais aimé raconter l'une sans m'immiscer dans l'autre, mais c'est impossible. Je croyais nous avoir fermement cousues, toutes les deux, épaule contre épaule, avoir bien serré les sutures mais être capable de les briser. Or, peu à peu, nos liens se sont raffermis, approfondis ; ils sont devenus souterrains, invisibles. Et ils m'ont échappé. Pourtant, je suis responsable : de tout ce que j'ai fait.
-
Comme deux gouttes d'eau de
Tana French
En premier lieu, à propos d’Alexandra Madison, il faut connaître l’essentiel : elle n’a jamais existé. Frank Mackey et moi l’avons inventée voilà longtemps, par un éblouissant après-midi d’été, dans son bureau poussiéreux de Harcourt Street. Il cherchait des gens pour infiltrer un réseau de vendeurs de drogue opérant à l’université de Dublin. Je voulais le job. Jamais je n’avais rien désiré avec autant d’ardeur.
-
Par Sharon, le 27/03/2011
Les Lieux infidèles de
Tana French
On m'a souvent affirmé, ce qui, dans la bouche de certains, est même un compliment, que je possède un talent inné pour rendre les gens cinglés. Ce que l'on peut faire à des inconnus n'est rien comparé aux dégâts que l'on peut infliger à sa propre famille. J'étais certain qu'avec du temps et de l'obstination, je parviendrais à pousser Shay à se nouer une corde autour du cou, à en attacher l'autre bout au sommet de l'escalier du 16 et à se laisser tomber.
-
Par freude, le 25/08/2011
Ecorces de sang de
Tana French
J'avais harassé O'Kelly, employant avec lui la technique que les enfants apprennent dès leur plus jeune âge : demander, demander encore, sans se lasser, jusqu'à ce que la personne que vous harcelez, occupée à autre chose, finisse par accepter pour vous faire taire.
-
Les Lieux infidèles de
Tana French
Mais Holly, comme tous les enfants de divorcés, vérifie toujours par recoupement de ce que lui racontent es parents. Quant à moi, je mens sans le moindre scrupule à tout le monde, sauf à elle.