-
Par brigetoun, le 13/11/2009
Oreille rouge de
Éric Chevillard
Albert Moindre croyait avoir fait le tour de l’éléphant.
Il ne lui avait fallu pas moins de quinze années, sans jamais ralentir le pas. Mais cette fois il arrivait au bout de son périple. Ne commençait-il pas à reconnaître des choses qu’il avait vues déjà, des gens et des lieux ? Il continuait pourtant. Car dès qu’il prenait la décision de s’arrêter et de poser son sac, le doute s’insinuait en lui : et s’il ne s’agissait que de ressemblances, de similitudes fortuites ? Et il repartait. Il allait voir plus loin.
Le malheureux, il marche encore.
A-t-on jamais fait le tour de l’éléphant ? se demande Albert Moindre en allongeant le pas
> lire la suite
-
Par doyoubnf, le 28/10/2010
Le caoutchouc décidément de
Éric Chevillard
« Au même instant, se produit un léger incident, du genre diplomatique, qui mérite d’être signalé, selon Furne [...]. L’histoire tient en deux mots : si ce n’est pas l’huile, c'est le vinaigre, et, si ce n’est pas lui, c'est elle qui refuse de transiger, malgré l’entremetteuse Céleste, huile et vinaigre campent sur leurs positions au fond du saladier, irréconciliables, du reste ce conflit ne date pas d’hier, et bien que la cause initiale en soit depuis longtemps oubliée, aucun signe de détente n’est en vue, au contraire, tout laisse présager une aggravation prochaine de la crise, car les deux forces en présence ne pourront feindre éternellement de s’ignorer, la tension monte de part et d’autre, on assiste à de petits accrochages aux frontières, l’huile tente une manœuvre d’encerclement et le vinaigre riposte déjà par des actions de commando, encore isolées, afin de s’assurer des bases stratégiques en territoire ennemi, l’explosion paraît imminente, dont il est à l’heure actuelle difficile de prévoir la violence mais dont les conséquences seront de toute façon catastrophiques pour la région, avec le risque d’un embrasement général de cette partie du monde. » (p.107)
> lire la suite
-
Par doyoubnf, le 28/10/2010
Le caoutchouc décidément de
Éric Chevillard
« Clara Lapse est assise vis-à-vis de Furne, à l’autre bout de la table qu’il préside. Elle a repoussé son assiette (la purée en refroidissant se solidifie, et revoilà la pomme de terre) ; elle se tient immobile, la tête dans les mains, les manches trop lâches du sarrau découvrent ses poignets et leurs cicatrices sans nombre, graduation violette du désespoir, telles les marques que le condamné à mort trace pourtant avec l’ongle sur le mur de son cachot, autant de jours funestes écoulés – autant de ratures dans ces quelques lignes consacrées à Clara. [...] Furne froisse le formulaire, les mots qui conviendraient n’existent que sur le bout de la langue, il ne décrira pas Clara, si frêle, toujours à la lisière de l’absence cruelle, plus jolie qu’Ophélie et bien plus pâle qu’elle, son sang est un chat blanc cherchant dans les venelles la petite balle rouge dont il est sans nouvelles. (Etudier la strophe et la disposition simple et harmonieuse des rimes. Apprécier en particulier la valeur poétique des images et des comparaisons. Quelles sont les autres qualités du style ? Commenter la métaphore de la petite balle rouge. Analyser les sentiments exprimés par l’auteur. Citer des œuvres lyriques qui ont exploité ce thème. Observer comme la composition logique sert la spontanéité de la passion. Montrer que ce poème renferme un petit drame dont le pathétique va croissant. Relever le détail des procédés qui contribuent à la musicalité de cette strophe. Remarquer notamment la répétition de la sonorité elle. Combien de fois revient-elle ? Préciser en quoi cette allitération traduit l’attachement du poète pour la personne aimée.) (p.37-38)
> lire la suite
-
Par Musikant, le 02/03/2010
Oreille rouge de
Éric Chevillard
Il retrouve Rouki et ses sœurs pour une promenade dans la savane. C'est un gri-gri, disent les enfants en désignant une corne enveloppée dans des bandes de tissu et de plastique suspendue à une branche de manguier à l'aplomb d'un crâne de mouton. Je l'aurais parié, dit Oreille rouge. On ne doit pas y toucher disent les enfants. Mais ils rient en approchant les doigts de la chose. Cependant, ils n'y toucheront pas.Lui, vous pensez s'il s'en moque, il s'est fabriqué un gratte-dos avec l'annulaire de Catherine de Sienne dérobé dans son reliquaire.
Mais il respectera les croyances locales.
> lire la suite
-
Par doyoubnf, le 28/10/2010
Le caoutchouc décidément de
Éric Chevillard
« Assis contre le mur, les jambes écartées, Pumpe extrait de son tube de pâte dentifrice, au lieu de l’éternel serpent, Eve elle-même, dont les petits pieds se posent sur le carrelage polaire, vivement les sentiers du vice ; apparaissent bientôt les chevilles, les mollets, les genoux, le plus dur reste à faire, Pumpe accentue légèrement la pression de ses doigts autour du tube, voici les cuisses, les fesses et avec ces fesses la fin de nos spéculations théologiques sur l’état de perfection, voici le ventre lisse, sans nombril – quand votre créateur s’appelle Pumpe, naître ne laisse pas de cicatrice -, puis la gorge, les épaules et les bras, le cou, la tête et chacun de ses cheveux, mais nul ne connaîtra le visage d’Eve, sa tête s’incline sur sa poitrine, son corps s’affaisse, elle tombe à genoux, son front heurte le carreau, sans bruit, déjà Boton accouru jette une serpillière sur la forme blanche recroquevillée, effaçant toute trace de ce rapide miracle, toute trace et toute preuve, car le délicat parfum de menthe qui flotte dans la pièce – une luciole pour l’œil, une vibration de xylophone pour l’ouïe-, ce parfum même ne prouve rien, sinon la puissance du rêve, tel le long cheveu blond que découvre au matin, entre les draps de sa couchette, le célibataire grisonnant. » (p.49)
> lire la suite
-
Par brigetoun, le 16/03/2010
Choir de
Éric Chevillard
Ilinuk prit l'habitude de disparaître ainsi de plus en plus souvent et ses absences duraient à chaque fois plus longtemps. Un jour, il revenait. Je ne le questionnais plus. Il avait grandi, ses muscles se développaient, mais il restait étonnamment fin. Sa silhouette élancée contrastait avec les nôtres, plus trapues, voûtées.... Du fait de sa haute taille, il donnait toujours l'impression de regarder au-dessus de nous, ou au-delà, plus loin.
-
Par brigetoun, le 16/03/2010
Choir de
Éric Chevillard
Orée, Entame, Bourgeon, Aube, tous les départs, Ilinuk ! Lauréat du plus gros potiron ! Extra-fine Illusion ! Lanceur d'oies ! Imputrescible salaison ! Algue dans le fer ! Ilinuk ! Cheval de nuages, Ours de neige, Papillon de cendre et de toutes les autres farines la brioche insécable ! Petite Lune dans la nuit et déjà morte, ô Iinuk, fils du Chameau dyspepsique et de a Loutre noyée, reviens !
-
Par brigetoun, le 13/11/2009
La nébuleuse du crabe de
Éric Chevillard
D'un autre côté, Crab n'est pas de ceux qui disent : - On ne saurait comparer telle et telle chose. Il ne voit pas ce qui pourrait l'empêcher de comparer par exemple un chien et une aiguille. Rien de plus facile au contraire que de relever leurs différences, avantages respectifs et qualités particulières, et autres caractéristiques de taille, de poids, de volume, etc., qu'il lui suffit ensuite de confronter et de mettre en balance, alors Crab tranche avec autorité en faveur du chien ou de l'aiguille, du soleil ou du cendrier, de la haine ou de l'orange, de la campagne ou du parapluie, de l'exil ou de la lecture, de certain philosophe ou du plomb....
S'il est parvenu à la conclusion que le chien supplantait l'aiguille, dans l'absolu, que le chien est globalement supérieur à l'aiguille, et qu'il doit recoudre un bouton, Crab utilise le chien.
> lire la suite
-
Si la main droite de l'écrivain était un crabe de
Éric Chevillard
Toute chose est absurde en tant que telle puisqu'il suffirait d'un rien pour qu'elle soit autre. Nous sommes obligés de nous entendre sur un sens commun, nous choississons de vivre dans un monde d'impostures et de chimères. J'ignore si ce compromis est la solution la meilleure, mais je sais que le champ de la littérature s'ouvre au-delà. Il est cet espace mental poétique, infini, où la vie se poursuit, développe ces formes larvaires interdites de séjour sur la terre. La littérature, quand elle se refuse à n'être qu'une évocation nostalgique ou rancunière de l'enfance ou un compliment hyperbolique adressé à la femme, crée ce réel intangible où la conscience élargie vit des expériences inédites tout aussi probables ou improbables et intenses que celles que lui propose la réalité. Ce n'est pas un mince profit."
> lire la suite
-
Par Ccilivre, le 04/02/2011
Le Vaillant petit tailleur de
Éric Chevillard
C’est bien cette fameuse histoire enfantée confusément par des générations de beaux parleurs qui ne se taisaient que pour boire, retouchée à l’eau de rose et au hachoir par les mères de famille à l’intention de fillettes et de garçonnets ensommeillés qui la poursuivaient en rêve n’importe comment, finalement donc saisie au vol et apprêtée pour l’édition par Jacob et Wilhelm Grimm tandis que leurs trois autres frères humaient l’air du pays, je suppose, puis de nouveau soumise à tous les avatars d’adaptations grossières, imprécises et souvent niai- ses, fameuse histoire, sans doute, mais qui pâtit en somme depuis l’origine de n’avoir pas d’auteur : il n’est pas trop tard pour lui en donner un.
Ce sera moi.
> lire la suite