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Par Reka, le 31/07/2010
Des hommes de
Laurent Mauvignier
Je me suis dit pour la première fois que j’avais envie de retourner là-bas, peut-être, et que je voudrais savoir s’il y a des fermes avec des cours carrées et presque blanches et s’il y a des enfants qui jouent au ballon pieds nus. Je voudrais voir si l’Algérie existe et si moi aussi je n’ai pas laissé autre chose que ma jeunesse là-bas. Je voudrais voir, je ne sais pas. Je voudrais voir si l’air est aussi bleu que dans mes souvenirs. Si l’on mange encore des kémias. Je voudrais voir quelque chose qui n’existe pas et qu’on laisse vivre en soi, comme un rêve, un monde qui résonne et palpite, je voudrais, je ne sais pas, je n’ai jamais su, ce que je voulais, là, dans la voiture, seulement ne plus entendre le bruit des canons ni les cris, ne plus savoir l’odeur d’un corps calciné ni l’odeur de la mort – je voudrais savoir si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard. (p. 281)
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Par sylvie, le 19/11/2010
Des hommes de
Laurent Mauvignier
"Il va voir la mer et il pense aux premiers mots qu'il écrira à Solange. Il se dit qu'il parlera de la taille du bateau, un bateau tellement grand, dira-t-il, qu'on ne serait pas loin d'y mettre tous les habitants de La Bassée. Pourtant il ne parlera pas des regards autour de lui, de l'étrange silence qui s'engouffre dans les regards et, sur le bateau, avec eux, avec l'air froid qui cingle, la présence de la peur.
Mais il pourra parler des mouettes, des remorqueurs qui s'agitent autour, comme les mouches avec les chevaux et les vaches en été ; et il ne parlera pas de cette crispation, cette panique, soudain, dans les regards, les corps tendus, les gestes plus lents, souffles retenus, quand, plus fort que les voix et les cris des quelques hommes sur les quais et plus fort aussi que ceux des mouettes qui planent au-dessus de leurs têtes comme les petits avions de guerre qu'il a vus une fois aux actualités, au cinéma, plus fort encore, oui, jusque dans la gorge, dans la tête, impossible de le dire, encore plus de l'écrire, pensera-t-il, ni à Solange ni à personne, quand sous ses pas quelque chose ressemble à un tremblement, un mouvement, des voix et le vent, et les mouettes, il perçoit un coup plus long et plus fort il lui semble, jusqu'au fond de son être, jusqu'à en avoir les mains moites et pour une fois croiser le regard livide d'un autre appelé qui, comme lui, comme eux, sait que dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ."
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Par Elisanne, le 16/12/2010
Des hommes de
Laurent Mauvignier
J'ai regardé les photos avec leurs bords légèrement crénelés, et j'ai passé la pulpe de mes doigts sur les cadres en bas-relief qui soulignent le tour de l'image, et à ce moment-là j'ai pensé qu'en Algérie j'avais porté l'appareil photo devant mes yeux seulement pour m'empêcher de voir, ou seulement pour me dire que je faisais quelque chose de _ peut-être, disons_utile.
Après je n'ai plus jamais fait de photographies.
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Par caro64, le 19/05/2011
Des hommes de
Laurent Mauvignier
Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. (…) Il pense aussi qu'il serait peut-être harki, comme Idir, parce que la France c'est quand même bien, se dit-il, et puis que c'est ici aussi, la France, depuis tellement longtemps. Et que l'armée c'est un métier comme un autre, sur ça Idir a raison, être harki c'est faire vivre sa famille alors que sinon elle crèverait de faim. Mais il pense aussi que peut-être tout ça est faux. Qu'il ne faudrait croire personne.
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Par caro64, le 19/05/2011
Des hommes de
Laurent Mauvignier
C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret.
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Par Chouchane, le 13/05/2011
Ce que j'appelle oubli de
Laurent Mauvignier
ma mort n'est pas l'événement le plus triste de ma vie, ce qui est triste dans ma vie c'est ce monde avec des vigiles et des gens qui s'ignorent dans des vies mortes comme cette pâleur, cette mort tout le temps, tous les jours, que ça s'arrête enfin,je t'assure, ce n'est pas triste comme de perdre le goût du vin et de la bière, le goût d'embrasser, d'inventer des destins à des gens dans le métro et le goût de marcher des heures et des heures
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Par Reka, le 30/07/2010
Des hommes de
Laurent Mauvignier
Et cette nuit encore il se réveillera et se souviendra et pourra se demander si c'est à cause du froid qu'il tremble, que son corps tremble, ou si c'est parce qu'il y a en lui cette voix qui ne sait pas se taire et murmure des souvenirs comme dans un champ de mines ou de ruines, des mots, des questions, des images, un amas compact et confus dont il ne sait pas tirer autre chose que de la peur et le mal au ventre. (p. 251)
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Par caro64, le 19/05/2011
Des hommes de
Laurent Mauvignier
Moi, je me disais, je suis là, j’ai soixante-deux ans et dans ce salon, là, à presque quatre heures du matin, je regarde des photos et mes yeux, les larmes, la gorge nouée, je me retiens pour ne pas tomber, comme si les sourires et la jeunesse des gars sur les photos c’était comme des coups de poignards, va savoir, qui on a été, ce qu’on a fait, on ne sait pas, moi, je ne sais plus.
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Par Laninon, le 11/09/2011
Des hommes de
Laurent Mauvignier
Peut-être que ça n'a aucune importance, tout ça, cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on n'a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s'accumulent et forment les pierres d'une drôle de maison dans laquelle on s'enferme tout seul, chacun sa maison, et quelles fenêtres, combien de fenêtres ? Et moi, à ce moment-là, j'ai pensé qu'il faudrait bouger le moins possible tout le temps de sa vie pour ne pas se fabriquer du passé, comme on fait, tous les jours ; et ce passé qui fabrique des pierres, et les pierres, des murs. Et nous on est là, maintenant à se regarder vieillir et ne pas comprendre pourquoi Bernard il est là-bas dans cette baraque, avec ses chiens si vieux, et sa mémoire si vieille, et sa haine si vieille aussi que tous les mots qu'on pourrait dire ne peuvent pas grand chose.
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Des hommes de
Laurent Mauvignier
Peut-être que cela n’a aucune importance, tout ça, cette histoire, qu’on ne sait pas ce que c’est qu’une histoire tant qu’on a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s’accumulent et forment les pierres d’une drôle de maison, dans laquelle on s’enferme tout seul, chacun sa maison, et quelles fenêtres, combien de fenêtres? Et moi, à ce moment là, j’ai pensé qu’il faudrait bouger le moins possible tout le temps de sa vie pour ne pas se fabriquer du passé, comme on fait, tous les jours; et ce passé qui fabrique des pierres, et les pierres, des murs. Et nous on est là maintenant à se regarder vieillir et ne pas comprendre pourquoi Bernard il est là-bas dans cette baraque, avec ses chiens si vieux, et sa mémoire si vieille et sa haine si vieille aussi que tous les mots qu’on pourrait dire ne peuvent pas grand-chose.
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