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Claire Ollagnier : quand la chambre est devenue un lieu intime
Interview : Claire Ollagnier à propos du La chambre et l'intime

 

Article publié le 10/11/2021 par Pierre Fremaux et Mélisande Cornec

 

Claire Ollagnier est docteur en histoire de l’art spécialisée sur les enjeux de l’habitat pavillonnaire dans la première moitié du XIXe siècle. Dans cet essai, elle s’intéresse à l’évolution du concept de l’intime en prenant comme objet d’étude une pièce en particulier : la chambre. Au cours des 160 pages de son récit historique, elle revient sur les mutations de la chambre à coucher à travers le XVIIIème siècle, de l’ostentatoire monarchique et sacré à l’intimité bourgeoise, en passant par les lieux de libertinage ou les espaces de conversations des Lumières. Nous lui avons posé quelques questions sur son travail d’autrice comme sur ses goûts de lectrice.

 

 

Histoire de la chambre à coucher, histoire de l'intimité, ou l'un et l'autre à la fois. Quel est au fond l'objet de votre récit ?

À l’origine il s’agissait de montrer l’émergence de la notion d’intimité au fil du XVIIIe siècle. Je souhaitais donner corps à cette notion au sein même de la demeure. Il était possible de choisir d’autres pièces, comme la salle de bain ou la salle à manger, mais la chambre s’est imposée d’elle-même.

La chambre à coucher est sans doute la pièce dont les usages ont le plus évolué en un temps relativement court : un siècle. Elle apparaît nommément sur les plans d’architecture à la fin du XVIIe siècle ; il s’agit alors d’une pièce de réception et de représentation. Un siècle plus tard, les modes de vie ont changé ; dans la plupart des demeures, la chambre à coucher n’est plus ouverte à tous, elle est devenue un espace intime. 

Ce livre raconte à la fois une transformation (celle des façons de vivre) et une apparition (celle de l’intime).



Vous nous transportez dans quatre tableaux, quatre époques, quatre espaces d'intimité qui jalonnent l'évolution du XVIIIème siècle. Qu'est-ce qui a présidé au choix de chacun d'entre eux ? 

J’ai en effet construit ce livre comme une exploration, une promenade à travers un siècle d’histoire. Pour rendre ce voyage possible, et rendre perceptible l’évolution architecturale et sociale, il fallait opérer des stations, des focus. C’est ainsi que sont nés les quatre tableaux qui permettent une progression à travers le XVIIIe siècle.

Le premier tableau, le cérémonial, est apparu comme une évidence : la chambre de Louis XIV, à Versailles, ultra connue, mais à laquelle sont associés des usages qui sont incompréhensibles pour notre génération. Dans nos esprits, le « Lever » est un moment sacré et figé. J’ai souhaité m’arrêter sur ce moment clé de la journée du monarque et le rendre vivant en l’abordant sous deux temporalités différentes : celle du roi attendant dans sa chambre et celle des courtisans tentant d’atteindre cette chambre.

Le deuxième tableau, la mondanité, aborde un monde également connu, celui des salons. Mais l’art de la conversation et la pensée des Lumières sont là encore des notions qui paraissent très abstraites. Pourtant, elles se trouvent mises en œuvre dans les demeures des salonnières qui reçoivent plusieurs fois par semaine, bien souvent dans leur chambre. On est toujours dans une forme de représentation, mais cette fois plus intimiste. Les visiteurs ne sont pas de simples observateurs ; soigneusement choisis par la maîtresse de maison, ils participent, ils échangent, ils se livrent.

Le troisième tableau, le libertinage, est un sujet parmi les plus dévoyés du XVIIIe siècle. Il n’en demeure pas moins que les dernières décennies de l’Ancien Régime ont en quelque sorte brouillé les contours de la notion d’intimité. Je souhaitais mettre à jour cette ambivalence, montrer que libertinage ne se réduisait pas à la débauche, sans pour autant nier que cette liberté de penser, revendiquée dans les décennies qui précèdent la Révolution, passait aussi par une liberté du corps. 

Le dernier tableau, la famille, constitue à la fois un changement d’époque (le début du XIXe siècle, l’après Révolution) et un changement de milieu (la bourgeoisie). C’est un tableau qui vise à montrer l’éclosion de la vie familiale et l’apparition de la chambre conjugale. Je l’ai abordé de manière beaucoup plus introspective. Sans doute la période à laquelle je l’ai écrit (pendant le premier confinement) a beaucoup joué. Il y a sans doute eu une forme de résonnance entre ce que nous vivions et cette apparition d’une forme de repli de la famille à l’intérieur de la demeure.



Récit historique, la chambre et l'intime est un objet littéraire singulier. Comment avez-vous fait le choix de cette forme particulière, et comment s'équilibre la véracité documentaire avec les besoins de la narration.

En tant qu’universitaire, formée à l’écriture scientifique et spécialiste de l’habitat au XVIIIe siècle, il m’était impossible de me soustraire à la réalité des faits. J’ai donc élaboré une forme d’écriture hybride visant à raconter l’Histoire. Ne pas s’autoriser l’invention d’un lieu ou d’un personnage peut paraître contraignant, mais cette documentation formait aussi un cadre solide, dans lequel il ne restait plus qu’à s’immiscer.


Vous offrez au lecteur l'opportunité de visiter les appartements, d'épier des scènes de la vie quotidienne, en un mot d'entrer dans l'intimité des personnages historiques. Pouvez-vous nous décrire le travail de recherche qui permet de peindre ces réalités ? 

Ce travail d’écriture repose en effet sur un gros travail de recherche. Au-delà de mes propres travaux (notamment sur les petites maisons telles que celle mise en scène dans le troisième tableau), je me suis appuyée sur de nombreuses études scientifiques réalisées par des spécialistes de l’histoire sociale et architecturale. Ces travaux sont tous regroupés dans la bibliographie finale qui constitue, pour lecteur, une invitation à aller plus loin dans sa connaissance du XVIIIe siècle.

 


Le verrou, Jean-Honoré Fragonard (1877)


Claire Ollagnier à propos de ses lectures


Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan. La façon dont elle avance, en tâtonnant, changeant de point de vue au fil des chapitres, faisant du lecteur un témoin des dessous de son travail et de ses difficultés à appréhender son histoire familiale… Cela m’a bouleversé : c’était comme découvrir soudain qu’il y avait un lien entre la recherche (au sens universitaire du terme) et l’écriture (dans un sens romanesque cette fois-ci).


Quel est le livre que vous auriez rêvé d'écrire ?

Nos espérances de Anna Hope. J’ai toujours été fascinée par ce qui fait – et ce qui défait – les relations amicales, et par la place que celles-ci occupent dans les cheminements personnels : les phénomènes d’emprises, les rapports de force cachés sous une apparente bienveillance. Dans ce livre, Anne Hope explore avec beaucoup de justesse les liens qui unissent trois jeunes femmes et l’impact que cette amitié a sur leur trajectoire personnelle.


Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Le Rouge et le Noir, en quatrième. Je me souviens l’avoir emprunté au CDI de mon collège, par hasard, parce que le format et la couverture me plaisaient. L’ouvrage devait également se trouver dans la bibliothèque de mes parents, mais pour rien au monde je n’aurai lu leur volume écorné et daté. Celui-là était différent : il était ma trouvaille. Je me le suis offert bien plus tard, dans une édition La Pléiade, mais il n’a pas la même saveur… 


Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Manon Lescaut de l’abbé Prévost. Ce qui est étrange, c’est que je ne relis quasiment jamais deux fois le même livre. Et pourtant, j’ai relu celui-ci plusieurs fois jusqu’à ce que, durant mes études en histoire de l’art, je m’oriente finalement vers l’étude du XVIIIe siècle. Instinct prémonitoire ?


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Je n’ai lu aucun roman de Victor Hugo… mais il n’est sans doute pas trop tard pour découvrir son œuvre !


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

J’ai l’impression de ne lire que ce que tout le monde connaît déjà, mais si ça n’est pas encore fait : lisez Un lieu à soi de Virginia Woolf !  


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Peut-être ne l’ai-je pas lu au bon moment... Quoiqu’il en soit, j’avoue être complètement passée à côté, je me souviens même m’être fait violence pour le finir.


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

« Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante », de Friedrich Nietzsche. C’est une citation davantage philosophique que littéraire, mais qui est reprise de temps en temps dans différents ouvrages. Je l’ai ainsi retrouvé il y a peu dans Miss Islande d’Ava Ólafsdóttir.


Et en ce moment que lisez-vous ?

Je suis entre-deux. Je viens de finir le caustique Mon mari de Maud Ventura et je m’apprête à commencer Ainsi Berlin de Laurent Petitmangin, dont j’avais adoré le premier roman Ce qu’il faut de nuit.

 

 

Découvrez La chambre et l'intime de Claire Ollagnier publié aux éditions Picard 

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