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Critique de Zebra


Zebra
  19 septembre 2012
« L'Enfant de sable » est un roman qui peut se lire à plusieurs niveaux.

C'est d'abord l'histoire d'une fille (« naître fille est une calamité » – page 166), la huitième, que son père - au désespoir de n'avoir toujours pas d'héritier - nomme Ahmed, faisant ainsi croire à tout le monde que c'est un fils, et qu'il élève comme un garçon. En ce sens, le livre retrace la naissance, la vie puis la mort de ce garçon fabriqué et de cette fille manquée, de cette osmose instable et éphémère, de cet enfant de sable, enfant confisqué dans son sexe et dans son être. C'est le récit de l'échec d'une vie, d'un martyre provoqué par un père et accepté par son enfant, l'histoire d'une solitude quasi-absolue. Déchirant, d'une cruauté parfois insoutenable, c'est d'une descente aux enfers qu'il s'agit.

C'est également une analyse de la société traditionnelle marocaine, de ses tabous notamment en matière de sexualité, et de ses espoirs : la femme marocaine est présentée comme une usine à fabriquer des enfants (de préférence, des mâles), éternellement soumise, humiliée et contrainte par les hommes ; le mâle est présenté comme usant et abusant des pouvoirs que lui confère la tradition, rigidifié par son éducation (en « créant » Ahmed, son père cherche à perpétuer l'honneur de son propre nom de famille), ancré dans ses certitudes, obnubilé par le sexe et par le regard de l'autre (« ce peuple est affamé de sexe ; chaque regard sur la femme est un arrachage de djellaba et de robe ») mais devant en permanence bâillonner la violence de son désir. le lecteur évolue au milieu d'une société où règne le mensonge familial (les soeurs sont au service de leur « frère » mais il n'y a aucune solidarité entre elles, pas plus qu'il n'y a de solidarité entre leur mère et elles), le mensonge collectif, le poids de la tradition (la femme est idéalisée au rang de femme fatale mais cantonnée dans son rôle de reproductrice) et de la religion.

C'est aussi un essai sur les rôles respectifs du réel et de l'imaginaire : le réel est embelli ou transformé grâce au conteur (le griot) ou à l'écrivain (public ou privé), lesquels s'essayent à mêler, avec habileté et talent, contes, légendes, rites, personnages et situations. L'individu, dans ce théâtre de la vie, en est réduit à jouer un rôle : être soi-même, c'est être conscient de l'existence de son propre masque mais aussi de la nécessité de le garder sous peine de cesser de jouer le rôle, donc d'exister. Ce rôle doit être joué dans le respect du scénario, en préservant ce qui ne peut être dit : le secret crée un vide que l'imaginaire vient combler, rendant ainsi la réalité acceptable. Dans cette entreprise de « construction » du réel, les conteurs jouent eux-même un rôle de première importance : par la médiation du texte et de leurs corps, ils arrivent à falsifier les histoires des autres (page 171) et à surmonter la négation sociale du corps féminin, quitte à raconter l'histoire autrement (page 204).

C'est en outre une analyse de la place laissée à l'écrit : les mots utilisés peuvent comporter une part de lyrisme, de mystère et de poésie, le style peut être tantôt clair, tantôt énigmatique voir ésotérique (les quarante dernières pages, qui donnent l'impression que c'est au lecteur de choisir la fin de l'histoire d'Ahmed, en sont une illustration criante) mais au final l'écrit reste. L'écrit consigne ce qui est et ce qui doit être, et il énonce la vérité. le cahier d'Ahmed, cahier autobiographique décrivant des événements mais aussi une longue série de lettres anonymes échangées avec un mystérieux correspondant - elles-mêmes encastrées dans le récit du conteur -, montre la complexité du réel, complexité que l'écrit a pour fonction de révéler et de transmettre, alternant mots et silence, réel et leurres. Ahmed libère son corps grâce au verbe et à l'écrit, marquant ainsi sa douleur et hurlant ses entraves. Mais attention, le livre est un labyrinthe (page 178) fait à dessein pour confondre les hommes, avec l'intention de les perdre.

C'est enfin et surtout une réflexion sur l'identité et la construction identitaire de l'individu : le thème du sexe et la question de l'essence féminine et masculine (naît-on ou devient-on femme ?) cachent en fait, sur le ton de la confidence, la question de la personnalité et du rapport au corps (enveloppe portant tout individu de l'intérieur mais l'emportant également vers l'extérieur). le désir de se dépasser et de s'échapper du corps devient une nécessité pour l'individu qui refuse son corps : le corps est donc à la fois objet et sujet d'écriture. La fascination et la nostalgie de l'androgyne, être qui présente l'avantage d'offrir un double et une unicité, sont réelles : Tahar Ben Jelloun exhume ainsi, comme le rapporte Kahina Bouanane in « le corps en cris et écrits », le mythe d'Aristophane (dans le Banquet de Platon) de la coupure originelle, le concept de l'homme double et la quête de la deuxième moitié perdue. « A l'origine, l'homme et la femme ne faisaient qu'un, ils étaient considérés comme un être rond, parfait qui se confondait avec le cosmos » (Kahina Bouanane in ouvrage cité). Ni impuissant, ni homosexuel, Ahmed est un double sexué vivant. Fatima, l'épouse épileptique d'Ahmed, refusait son propre corps : Ahmed a découvert le courage, le désespoir, le masque, l'envie de vide et l'absence du sexe de son épouse (Fatima porte une gaine de chasteté). Miroir d'Ahmed, Fatima permet non seulement à Ahmed d'avoir une apparence sociale mais aussi de solidifier sa dimension sexuée.

Roman un peu long, polyphonique, de lecture assez fluide, débordant de rebondissements et de situations vraisemblables mais imprévisibles, à la fois biographie et conte, générant ainsi (dans cette surenchère de conteurs et cette pluralité de voix) un peu de brouillage narratif, « L'Enfant de sable » est un ouvrage hyper-réaliste mais innervé de spiritualité, un conte philosophique (Ahmed étant en quête de son identité) et une exploration des fractures que connaît le Maroc contemporain : une société hypocrite (page 146), résignée (page 155), très dure (page 160) où on réprime sans quoi on est réprimé (page 121), générant cauchemars, angoisses (Ahmed, dans sa réclusion, est effrayé à l'idée que son père puisse le mettre à mort sous prétexte qu'en redevenant femme, il a trahi ; il en vient à rêver de la mort de son père, son géniteur et le créateur de l'androgyne, mort qui a le pouvoir de l'affranchir de l'éternelle malédiction) et tensions (l'armée en vient même à tirer à balles réelles sur ses propres enfants). Bombe à retardement ou critique à fleuret moucheté, dans un contexte géopolitique ou le destin ( = le fatum) pourrait conduire à effacer la notion de culpabilité, « L'Enfant de sable » est un ouvrage remarquable où corps et écriture se conjuguent à tous les temps et sur tous les tons.
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