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Critique de motspourmots


motspourmots
  07 septembre 2019
Il y a quelque chose d'assez jouissif à lire le dernier opus de Jonathan Coe alors que s'étale au gré des fils info la cacophonie du Brexit chez nos amis britanniques. Lors d'une rencontre récente avec l'auteur venu à Paris présenter son livre, il a expliqué qu'écrire lui servait désormais à tenter de comprendre. Son pays, les événements, la politique. C'est ce qui l'a amené à prendre pour cadre de son roman les dix années précédant le référendum sur le Brexit ; en même temps, rien d'illogique, cela fait plus de trente ans qu'il nous raconte l'Angleterre, décennie après décennie, avec le recul d'un citoyen du monde, francophile et européen convaincu. Plus de trente ans, depuis Testament à l'anglaise, qu'il interroge cette société pilotée par la finance. Son précédent livre, Numéro 11 était un exercice brillant sur ce thème, peut-être un peu plus complexe à appréhender que d'habitude. Avec le coeur de l'Angleterre, on retrouve le pur plaisir de l'immersion, le frisson de l'ironie légère, l'acuité du regard tendre mais sans concession. Et surtout, la virtuosité d'un romancier qui sait nourrir son propos d'une somme phénoménale d'informations, l'ancrer dans une réalité ultra contemporaine (forcément) sans que jamais le lecteur n'ait l'impression de lire un reportage ou autre chose qu'un roman. Un vrai bon roman.

Cela passe sans doute par l'incarnation. Faire reprendre du service à Benjamin Trotter, héros du Cercle fermé et de Bienvenue au club contribue à donner un formidable relief à l'ensemble. Il ne tombe pas du ciel, il a un vécu, le lecteur a déjà fait un bout de chemin avec lui et, je suis certaine que cela se sent même pour ceux qui n'ont pas lu ces deux titres. Simplement parce qu'il existe déjà dans le petit monde de l'écrivain et qu'il l'accompagne depuis toutes ces années. Benjamin a vieilli, et son background sonne juste car il contient nos propres illusions et désillusions. Pour compléter son tableau, l'auteur introduit un pendant aux préoccupations plus immédiates en la personne de Sophie, la jeune nièce de Benjamin, plus tournée vers l'avenir. Jeune femme en début de carrière universitaire, en début de vie maritale. Un poil idéaliste, aux idées humanistes sans cesse confrontées à la réalité, parfois brutalement. Intéressant d'assister à l'éveil tardif de la conscience politique de Benjamin - jusque-là plus préoccupé de ses velléités d'écriture, mais aussi de retrouver son ami Doug, brillant journaliste et d'assister à ses têtes à têtes réguliers avec le responsable de la communication du 10, Downing Street (savoureux à souhait !).

Si ce roman est tellement réussi, c'est aussi par les différentes perspectives prises par l'auteur pour donner à voir l'Angleterre. Il parvient à nous glisser sans bruit dans presque toutes les classes sociales, sans jamais donner l'impression de faire une démonstration. le prisme politique est à la fois souligné lors de moments clé, et dilué dans les parcours quotidiens des protagonistes ce qui rend palpables les enchainements de micro-faits qui ont pu mener à la situation que nous connaissons. le regard de l'auteur reste haut, il n'hésite pas à faire traverser la Manche à ses personnages histoire de leur donner du recul à eux aussi. Tous les thèmes qui font l'actualité sont là : montée du nationalisme, politiques d'austérité, règne du politiquement correct, luttes contre les discriminations. Et Jonathan Coe tisse habilement destins individuels et collectifs pour lesquels le lecteur a la même fascination. Il y a des passages fantastiques, d'une saveur unique. Des petites piques qui n'épargnent pas les milieux intellectuels, les écrivains ou les universitaires. J'avoue que les moments où toute l'Angleterre s'observe à travers la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Londres en 2012 (qui retraçait les grands moments de l'Histoire du pays) sont exceptionnels.

Vous l'avez compris, c'est un régal. Je voue une admiration sans borne à Jonathan Coe et ce n'est pas ce roman qui va infléchir ma position. Un jour, je prendrai le temps de relire tous ses romans, de les savourer à la hauteur de ce qu'ils représentent : une fresque subtilement intelligente qui peut éventuellement nous aider à mieux comprendre ce drôle d'animal qu'est l'"homo anglicus", et peut-être nous-mêmes à travers lui.
Lien : http://www.motspourmots.fr/2..
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