-
Par Woland, le 22/05/2012
Le vertige chronique des temps du culte de la personnalité de
Evguénia Guinzbourg
[...] ... Je n'aurais jamais cru que Iaroslavski, considéré comme la conscience du parti, pût construire d'aussi faux syllogismes. C'est de sa bouche même que j'entendis pour la première fois la théorie, qui eut une si large diffusion en 1937, selon laquelle "l'objectif et le subjectif sont, en substance, la même chose." Que vous ayez commis un délit ou bien que vous ayez, par négligence ou manque de vigilance, porté de l'eau au moulin de celui qui l'a commis, vous êtes également coupable : même si vous n'étiez absolument au courant de rien. Pour ce qui me concernait, voici la suite logique de ce qui en résulta : Elvov avait fait dans son étude des erreurs théoriques, qu'il l'eût fait à dessein ou non, cela n'avait pas d'importance ; je travaillais avec Elvov, je le savais auteur de cet article et je ne l'avais pas démasqué : c'était de la complicité avec l'ennemi.
Au manque de vigilance que m'avait attribué le consciencieux et humain Sidorov, succéda la nouvelle définition de mes crimes. Elle était pire que "l'attitude conciliatrice" de Beiline : Iaroslavski m'accusait de "complicité avec les ennemis du peuple." Ainsi, on mettait les petits points sur les i : la complicité avec l'ennemi était passible de poursuites pénales.
Je perdis le contrôle de mes nerfs. Je commençai à crier contre ce vieil homme respecté de tous, je tapai du pied ; j'aurais été capable de le frapper à coups de poing si son énorme bureau ne nous avait pas séparés. Oui, j'étais arrivée à un tel point de désespoir que je commençai à lui jeter au visage des questions trop simples, que dictait le bon sens. A cette époque, ces questions-là étaient plus que jamais considérées comme de mauvais goût : tous devaient montrer qu'ils tenaient les syllogismes les plus absurdes comme la synthèse de la pensée de tous. Dès que quelqu'un posait une question susceptible de dévoiler l'insanité de certaines idées, les autres s'indignaient et se moquaient de lui comme d'un idiot.
Mais j'étais dans un état de rage tel que je me permis de crier à Iaroslavski :
- "D'accord, je ne l'ai pas critiqué ! Et vous ? Non seulement vous ne l'avez pas critiqué, mais vous avez vous-même patronné la publication de son essai dans l'"Histoire du Parti." Pourquoi est-ce à vous de me juger, plutôt que le contraire ? J'ai trente ans, vous en avez soixante. Je suis membre du parti depuis peu, vous êtes la conscience du parti. Pourquoi est-ce moi que l'on doit tourmenter alors qu'on vous laisse derrière votre table ? Vous n'avez pas honte ?" ... [...]
> lire la suite
-
Par Woland, le 22/05/2012
Le Ciel de la Kolyma, tome 2 : Le Vertige de
Evguénia Guinzbourg
[...] ... Les maîtres de la morgue étaient des truands. Des apaches patentés. Ils trouvaient trop fatiguant de recoudre les corps après les autopsies et de creuser des tombes assez longues pour les contenir. Alors, ils vidaient les cadavres et les coupaient en morceaux pour les entasser ensuite dans un trou rond très peu profond situé derrière l'éminence où grimpaient les mélèzes.
Je rencontrai un matin ce cortège funéraire. C'était l'aube, et j'avais dû courir à la pharmacie plus tôt que de coutume. Trois truands tiraient de longs traîneaux iakoutes remplis de viande humaine dépecée. Des jambons gelés, bleuis, pointaient sans pudeur vers le ciel. Des bras coupés traînaient dans la neige. De temps en temps, des morceaux d'entrailles tombaient à terre. Les sacs prévus par le règlement pour l'ensevelissement des détenus étaient fort raisonnablement utilisés par les truands dépeceurs comme monnaie d'échange pour différentes opérations commerciales. J'avais donc devant les yeux dans toute sa nudité le rituel des enterrement à Belitchié.
Ce fut la première et unique fois de ma vie où j'eus quelque chose comme une crise d'hystérie. Je me rappelai l'expression HACHOIR A VIANDE souvent appliquée à nos camps de redressement par le travail. La vue des traîneaux iakoutes avec leur chargement substituait tout à coup au sens figuré une réalité matérielle à trois dimensions : les voici, les morceaux de viande humaine prêts à entrer dans le hachoir géant ! Avec horreur et stupéfaction, je m'entendis suffoquer de rire et sangloter tout haut. Puis je fus prise de vomissements incoercibles. Je ne sais plus comment je me traînai jusqu'à mon pavillon. ... [...]
> lire la suite
-
Par Woland, le 22/05/2012
Le vertige chronique des temps du culte de la personnalité de
Evguénia Guinzbourg
[...] ... "Carcérales" ... Les affreuses bêtes qu'on appelle "carcérales" ... Nous traînerons avec nous cette définition, comme un poids écrasant, pendant près de dix ans. Nous sommes les plus méchantes des méchantes, les plus criminelles des criminelles, les plus malheureuses des malheureuses ; le comble du mal.
Nous ne nous rendîmes pas compte immédiatement de la gravité de notre situation. Ce n'est que plus tard que nous comprîmes que, si à Iaroslavl [en prison] nous étions toutes placées sur le même plan, ici, dans un nouveau cercle de notre descente, l'égalité n'existait pas : les déportés se trouvaient répartis en différentes catégories, suivant la fantaisie des bourreaux.
Pour la première fois, nous entendîmes parler des "artistes des moeurs." C'était l'aristocratie du camp : les détenus qui avaient commis des crimes dans leur service mais non des crimes politiques. Eux n'étaient pas des "ennemis du peuple", mais de simples dilapidateurs des deniers publics, concussionnaires et prévaricateurs. (Nous ne ferions connaissance des véritables détenus "de droit commun" que plus tard. Dans le camp de transit, il n'y en avait pas.)
Les "artistes des moeurs" étaient fiers de ne pas appartenir au groupe des "ennemis du peuple." Ils expiaient leurs fautes par un travail acharné. Certains postes exécutifs, dans le camp, étaient occupés par des détenus : c'était aux "artistes des moeurs" qu'on les confiait. La plupart des starostes, des chefs d'équipe, des chefs de groupe et des plantons se recrutaient parmi eux.
Ensuite venait la hiérarchie compliquée de "l'article 58" : les politiques. Le paragraphe 10 était le moins grave ; il s'appliquait aux "conteurs de blagues", aux "bavards", à ceux que la terminologie officielle qualifiait d'"agitateurs antisoviétiques." Les condamnés pour "activités contre-révolutionnaires" occupaient plus ou moins la même position : il s'agissait, pour la plupart, de sans-parti. On leur confiait un travail moins dur et, parfois ils pouvaient même occuper certains postes administratifs réservés aux déportés. Il en était rarement de même pour les déportés "soupçonnés d'espionnage." Jusqu'à notre arrivée, les pires criminels étaient les condamnés pour "activités contre-révolutionnaires trotskystes." On leur réservait les plus pénibles travaux, en plein air ; on ne les admettait pas aux "postes administratifs" ; et parfois, les jours de fête, on les mettait au cahot.
Notre arrivée leur rendit courage. ... [...]
> lire la suite
-
Par Woland, le 22/05/2012
Le Ciel de la Kolyma, tome 2 : Le Vertige de
Evguénia Guinzbourg
[...] ... je fréquentais avec assiduité les cours d'instruction politique d'Evdokia Ivanovna, m'y rendant même après une garde de nuit, et d'autant plus volontiers qu'elle donnait malgré tout quelques bribes d'information puisées dans les journaux récents, auxquels nous n'avions pas accès.
J'ai gardé un souvenir très net de l'un de ses cours, consacré à l'étude d'un rapport de Molotov (= membre du bureau politique du Parti et ami personnel de Staline ; il représentait celui-ci lors de la signature du fameux traité de non-agression réciproque entre l'Allemagne et l'URSS). Il y était question du rôle positif joué par le régime hitlérien dans le renforcement de l'économie allemande. Le chômage avait disparu, de nouvelles autoroutes avaient été construites. Huit ans de national-socialisme avaient transformé un pays ruiné, écrasé par le traité de Versailles, en l'un des Etats européens les plus avancés.
Là-dessus, Evdokia Ivanovna baissa un peu la voix et nous conseilla d'un ton confidentiel de ne plus employer, étant donné nos rapports actuels avec notre puissant voisin, le terme de "fascistes", et de le remplacer par l'expression "les nationaux-socialistes allemands." Tandis qu'un bon clin d'oeil rusé laissait entendre que cette petite politesse nous rapportait de gros avantages dont les hitlériens, dans leur naïveté, ne se doutaient sans doute même pas.
... Ainsi s'écoula cette année, la plus tranquille peut-être que j'ai passée au camp. Sous le harnais d'un travail usant mais malgré tout supportable. Dans la touffeur puante de notre merveilleuse baraque 7. Dans l'angoisse chaque nuit renouvelée d'un transfert possible. Sous l'égide de ces deux puissances cardinales : l'Ourtch et la Kavétché.
Cependant, le temps précipitait son cours. Le mois de juin 1941 approchait. ... [...]
> lire la suite