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Par Piling, le 01/09/2010
Vie et Destin de
Vassili Grossman
Dans cette steppe kalmouke qui s'étend vers l'est jusqu'à l'estuaire de la Volga et les bords de la mer Caspienne, où elle se transforme en désert, la terre et le ciel se sont reflétés l'un dans l'autre depuis si longtemps qu'ils se ressemblent, comme se ressemblent mari et femme quand ils ont vécu toute leur vie ensemble. Et il est impossible de savoir si c'est le gris de l'herbe qui pousse sur le bleu incertain et délavé du ciel ou la steppe qui s'est imprégné du bleu du ciel, et il devient impossible de distinguer le ciel de la terre, ils se fondent dans une même poussière sans âge. Quand on regarde l'eau épaisse et lourde des lacs Datsa et Barmantsak, on croit voir de plaques de sel à la surface de la terre ; les plaques de sel, elles, elles imitent à s'y méprendre l'eau des lacs.
Peut-être est-ce pour cette raison qu'il y a tant de mirages ? Les frontières entre l'air et la terre, entre l'eau et le sel n'existent plus. Un élan de la pensée, une impulsion du cerveau d'un voyageur assoiffé se transforme en d'élégants édifices de pierre bleutée, et la terre se met à ruisseler, et les palmeraies s'étendent jusqu'à l'horizon, et les rayons du soleil terrible et dévastateur, traversant des nuages de poussière, se métamorphosent en des coupoles dorées de palais…
L'homme, en une minute d'épuisement, crée lui-même, à partir de ce ciel et de cette terre, le monde de ses désirs.
Et soudain le désert de la steppe se montre sous un tout autre jour.
La steppe ! Une nature sans la moindre couleur criarde, sans la moindre aspérité dans le relief ; la sobre mélancolie des nuances grises et bleues peut surpasser en richesse le flot coloré de la forêt russe en automne ; les lignes douces, à peine arrondies, des collines s'emparent de l'âme plus sûrement que les pics du Caucase ; les lacs avares, remplis d'une eau vieille comme le monde, disent ce qu'est l'eau mieux que toutes les mers et tous les océans.
Tout passe, mais ce soleil, ce soleil énorme et lourd, ce soleil de fonte dans les fumées du soir, mais ce vent, ce vent âcre, gorgé d'absinthe, jamais on ne peut les oublier… Riche est la steppe…
La voilà au printemps, jeune, couverte de tulipes, océan de couleurs… L'herbe à chameaux est verte et ses piquants sont encore tendres et doux.
Mais toujours – au matin, en été ou en hiver, par de sombres nuits de pluie ou par clair de lune – toujours et avant toute chose, la steppe parle à l'homme de la liberté… Elle la rappelle à ceux qui l'ont perdue.
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Par jcfvc, le 27/10/2009
Vie et Destin de
Vassili Grossman
EXTRAIT n°2 p. 280
(...) Une des propriétés les plus extraordinaires de la nature humaine qu'ait révélé cette période est la soumission. On a vu d'énormes files d'attente se constituer devant les lieux d'exécution et les victimes elles-même veillaient au bon ordre de ces files. On a vu des mères prévoyantes qui, sachant qu'il faudrait attendre l'éxécution pendant une longue et chaude journée, apportaient des bouteilles d'eau et du pain pour leurs enfants. Des millions d'innocents, pressentant une arrestation prochaine, préparaient un paquet avec du linge et une serviette et faisaient à l'avance leurs adieux. (...) Et ce ne furent pas des dizaines de milliers, ni même des dizaines de millions, mais d'énormes masses humaines qui assistèrent sans broncher à l'extermination des innocents. Mais ils ne furent pas seulement des témoins résignés; quand il le fallait, ils votaient pour l'extermination, ils marquaient d'un murmure approbateur leur accord avec les assassinats collectifs. Cette extraordinaire soumission des hommes révéla quelque chose de neuf et d'inattendu. Bien sûr, il y eut la résistance, il y eut le courage et la ténacité des condamnés, il y eut des soulèvements, il y eut des sacrifices, quand, pour sauver un inconnu, des hommes risquaient leur vie et celle de leurs proches. Mais, malgré tout, la soumission massive reste un fait incontestable.(...)
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Carnets de guerre de
Vassili Grossman
Certains historiens ont suggéré que les Allemands, avec les croix noires de leurs véhicules, étaient perçus comme apportant une libération chrétienne à une population opprimée par l'athéisme soviétique. Nombre d'Ukrainiens ont accueilli les Allemands avec le pain et le sel de la bienvenue, et nombre de jeunes filles ukrainiennes fréquentèrent avec entrain des soldats allemands. Il est difficile de mesurer l'ampleur de ce phénomène en termes statistiques, mais il est significatif que l'Abwehr, le département de contre-espionnage de l'armée allemande, ait fait recommandation de lever une armée de un million d'Ukrainiens pour lutter contre l'Armée rouge. La chose fut fermement rejetée par Hitler, qui était horrifié à la seule idée de Slaves combattant sous l'uniforme de la Wehrmacht.
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Par jcfvc, le 27/10/2009
Vie et Destin de
Vassili Grossman
EXTRAIT n°1 p.36/37
On aurait pu croire qu'il fallait pour contrôler cette énorme masse de prisonniers une armée de surveillants, des millions de gardiens, mais il n'en était rien. Les uniformes S.S. ne se montraient pas dans les baraquements pendant des semaines entières. Les détenus eux-mêmes avaient pris sur eux la tâche d'exercer la surveillance policière à l'intérieur ds camps. Les détenus eux-mêmes veillaient au respect du règlement intérieur dans les baraques, veillaient à ce que seules des pommes de terre pourries et gelées aillent dans leurs chaudrons, tandis que les bonnes, soigneusement triées, allaient approvisionner l'armée. Les détenus étaient médecins dans les hopitaux, bactériologues dans les laboratoires des camps; ils étaient les ingénieurs qui donnaient la lumière et la chaleur aux camps et fournissaient les pièces détachées aux machines des camps. (...) Les détenus avaient accès aux affaires secrètes de l'Etat carcéral : ils prenaient part à l'établissement des listes de «sélection», au travail sur les détenus dans les Dunkelkammer, les boîtes noires en béton. On avait l'impression que les chefs pouvaient disparaître, les détenus auraient maintenu le courant à haute tension dans les fils pour ne pas se sauver et continuer à travailler. Tous ces kapos et Blockälteste servaient leurs chefs, mais ils soupiraient ou versaient même quelques larmes sur ceux qu'ils menaient aux fours crématoires ... Mais, malgré tout, ce dédoublement n'était jamais total; ils n'incluaient pas leurs noms dans les listes de sélection. (...)
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Carnets de guerre de
Vassili Grossman
Un gamin de Berditchev : ” On m'a appelé Mitia Ostaptchouk. Mais je suis Khaïm Roïtman. Je suis de Berditchev. Maintenant j'ai treize ans. Les Allemands ont tué mon père, ils ont tué ma mère. J'avais un petit frère, Boria. Un allemand l'a tué avec son pistolet-mitrailleur, il l'a tué sous mes yeux… C'était bizarre, la terre bougeait !
J'étais debout sur le bord de la fosse, j'attendais : là, ils vont tirer ! Un Allemand s'est approché de moi, il avait les yeux qui clignaient. Sur le sol, il y avait un bout de verre qui brillait. L'Allemand s'en est approché pour le ramasser, et je me suis mis à courir comme un fou. Lui me poursuit et me canarde avec son pistolet-mitrailleur, il a fait un trou dans ma casquette. J'ai couru, couru et je me suis effondré. Après, je ne me rappelle plus ce qui s'est passé. Un vieil homme m'a ramassé, Guerassim Prokofievitch Ostaptchouk. Il m'a dit : ” Désormais tu es Mitia, mon fils. “ Il avait sept enfants à lui, j'ai été le huitième.
” Des Allemands sont arrivés, ils étaient ivres, ils se sont mis à crier, ils avaient remarqué que j'étais un noiraud. Ils demandent à Guerassim Prokofievitch : ” Il est à qui ? ” Il dit : ” A moi. “. Ils se mettent à l'injurier, ils l'accusent de mensonge, parce que je suis noiraud. Mais lui, il leur répond tranquillement : ” C'est parce que c'est le fils de ma première femme. Elle était Tsigane. “
” Quand on libéré Berditchev, je suis allé en ville. J'ai retrouvé mon frère aîné Iacha. Il avait survécu aussi. Iacha est grand, il a seize ans. Au moment où les Allemands s'en allaient, Iacha, a trouvé le salaud qui a tué notre mère, et il l'a fusillé.
p. 372
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Par Woland, le 11/04/2012
Vie et Destin de
Vassili Grossman
[...] ... Un point était essentiel : [à la réunion pour débattre de la situation,] Sokolov [ami proche de Strum] n'avait pas pris la parole. Il n'était pas intervenu, malgré les prières de Chichakov : "Piotr Lavrentievitch, nous désirons vous entendre. Vous avez travaillé avec Strum de nombreuses années durant." Sokolov avait répondu qu'il avait eu un malaise cardiaque la nuit précédente et qu'il avait des difficultés pour parler.
Curieusement, cette nouvelle ne réjouit pas Strum. [Strum est persuadé que Sokolov lui en veut désormais.]
Markov avait pris la parole au nom du laboratoire. Il avait été plus modéré que les autres, n'avait pas lancé d'accusations politiques, avait surtout insisté sur le sale caractère de Strum et avait même évoqué son talent.
- "Il ne pouvait pas refuser de parler, il est au parti, on l'a obligé," dit Strum. "On ne peut pas le lui reprocher."
Cependant, la plupart des interventions étaient terribles. Kovtchenko avait parlé de Strum comme d'un truand, d'un arriviste. Il avait dit : "Le dénommé Strum n'a pas daigné se présenter. Il passe toutes les bornes ! Nous allons donc être contraints d'adopter envers lui un tout autre langage. C'est visiblement ce qu'il cherche."
Prossolov, l'homme aux cheveux blancs, qui avait comparé les travaux de Strum à ceux de Lebedev [= Piotr Lebedev, célèbre physicien russe mort au début du XXème siècle], avait déclaré : "Des personnes d'un genre bien particulier font, autour des théorisations douteuses de Strum, un bruit indécent."
Gourevitch, docteur ès sciences physiques, avait eu des paroles très dures. Il avait reconnu qu'il s'était grossièrement trompé, qu'il avait surestimé les recherches de Strum ; il avait fait allusion à l'intolérance nationaliste de Strum et déclaré qu'une personne brouillonne en politique l'était forcément dans le domaine scientifique.
Svetchine avait parlé du "vénérable" Strum et rapporté les paroles de Victor Pavlovitch [= Strum], selon lesquelles il n'y avait pas une physique américaine, allemande ou soviétique, qu'il y avait la physique.
- "Je l'ai dit, en effet," fit remarquer Strum. "Mais rapporter, en réunion, une conversation privée, c'est tout simplement de la délation."
Strum fut stupéfait d'apprendre que Pimenov, qui ne dépendait plus de l'Institut, avait, lui aussi, fait une déclaration que personne ne lui demandait. Il avait exprimé son regret d'avoir accordé trop d'importance aux travaux de Strum, d'en avoir ignoré les défauts. C'était fantastique ! Pimenov avait dit, autrefois, qu'il était à genoux devant les travaux de Strum, qu'il était heureux de contribuer à leur réalisation.
Chichakov avait été bref. La résolution avait été présentée par Ramskov, secrétaire du comité du Parti de l'Institut. Elle était très dure, on exigeait de la direction qu'elle ampute le collectif, sain dans son ensemble, de ses membres en décomposition. Le plus vexant était que la résolution ne faisait pas mention des mérites scientifiques de Strum. ... [...]
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Par DocSeb, le 06/11/2011
Vassili Grossman
un soleil d'hiver brille, à Stalingrad, au dessus des tombes collectives, au dessus des stèles improvisées, les mort dorment sur les hauteurs des collines, prés des ruines des ateliers d'usine, dans des ravins et des combes, ils dorment là où ils se sont battus et leurs tombes se dressent pés des tranchées, des casemates, des murs de pierre percés, de meurtrières qui n'ont jamais cédé a l'enemie, comme un monument majestueux à la simple loyauté payé au prix du sang. Terre sainte ... Cette ville avec des centaines d'hommes en veste matelassée, en capote, en chapkas à oreilles, des hommes occupés au travail à la guerre qui ne connaît pas le repos, qui portent des bombes, comme on porte du pain, sous le bras, qui épluchent des pommes de terre auprès de la gueule pointée d'un canon lourd, qui ce chamaillent, chantent a mis-voix, racontent un combat nocturne à la grenade. Tant ils sont grandioses, et tant ils sont quotidiens dans leurs héroïsme même.
Vassili GROSSMAN, article pour Krasnaïa Zveszda,
intitulé "Aujourd'hui à Stalingrad"
Janvier 1943.
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Par jcfvc, le 27/10/2009
Vie et Destin de
Vassili Grossman
L'officier S.S. chargé d'interroger son prisonnier, un vieux léniniste, met en lumière la fraternité secrète qui unit le nazisme d'Hitler au bolchévisme de Staline, en s'adressant à lui en ces termes :
« Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque (...) notre victoire est en même temps la vôtre. Vous comprenez ? Si c'est vous qui gagnez, nous périrons, mais nous continuerons à vivre dans votre victoire (...) Nous sommes des formes différentes d'une même essence : l'Etat-Parti. »
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Par Woland, le 11/04/2012
Pour une juste cause de
Vassili Grossman
[...] ... Déjà, à l'époque, avant la guerre, il était évident qu'Hitler avait triomphé de dix pays d'Europe occidentale presque sans effort, que l'énergie de ses troupes n'avait presque pas été entamée. D'immenses armées terrestres étaient concentrées à l'est de l'Europe. Sans cesse, de nouvelles configurations politiques et militaires provoquaient de nouveaux débats. La radio avait transmis la déclaration d'Hitler selon laquelle selon laquelle le sort de l'Allemagne et du monde était fixé pour mille ans.
En famille, dans les maisons de repos, dans les entreprises, on parlait guerre et politique. L'heure de la tempête avait sonné : les événements du monde s'étaient mêlés au destin de chacun, avaient fait irruption dans la vie des gens et on ne prenait plus de décision concernant les vacances d'été à la mer, l'achat de meubles ou d'un manteau d'hiver sans consulter les communiqués de la presse militaire, les discours et les études publiés dans les journaux. Les gens se disputaient souvent, remettaient en question leurs relations. On se disputait surtout au sujet de la puissance de l'Allemagne et de l'attitude à prendre envers cette puissance.
A cette époque, le professeur biochimiste Maximov était revenu d'une mission scientifique. Il avait été en Tchécoslovaquie, en Autriche. Strum n'avait pas de grande sympathie pour lui. Cet homme aux cheveux blancs, aux joues rouges, aux gestes onctueux et à la voix douce lui semblait timide, veule, une bonne âme. "Avec son sourire, on peut obtenir du thé gratis," disait Strum, "deux sourires pour un verre."
Maximov avait fait un exposé dans une petite réunion de professeurs. Il n'avait presque rien dit sur le caractère scientifique de son voyage mais avait parlé de ses impressions, de ses conversations avec des savants, avait décrit la vie dans les villes occupées par les Allemands.
Comme il parlait de la situation de la science en Tchécoslovaquie, sa voix s'était mise à trembler, et il avait poussé un cri :
- "On ne peut pas raconter ça, il faut le voir ! Les gens ont peur de leur ombre, de leurs collègues de travail, les professeurs ont peur de leurs étudiants. La pensée, la vie intérieure, la famille, l'amitié, tout est sous le contrôle du fascisme. J'avais un camarade qui avait fait ses études avec moi, nous avions bûché à la même table les dix-huit synthèses en chimie organique, cela fait trente ans que nous sommes amis, eh ! bien, il m'a supplié de ne pas lui poser de questions. Il était terrorisé à l'idée que je puisse me servir de son récit et que la Gestapo le reconnaisse même si je ne révèle ni son nom, ni sa ville, ni son université. Le fascisme sévit dans la science. Ses théories sont effroyables , et demain, elles deviendront de la pratique. Elles le sont déjà d'ailleurs. Car on y parle sérieusement de sélection, de stérilisation, et un médecin m'a raconté qu'on avait tué des malades mentaux et des tuberculeux. C'est l'anéantissement total des âmes et des esprits. Les mots "liberté", "conscience morale", "compassion" sont traqués, il est interdit de les transmettre aux enfants, de les écrire dans les lettres privées. Voilà comment ils sont, les fascistes ! Qu'ils soient maudits !"
Ces dernières paroles, il les avait criées ; puis, prenant son élan, il avait donné un puissant coup de poing sur la table : on eût dit un matelot de la Volga fou de rage et non pas un professeur à la voix douce, à la tête blanche, au sourire agréable.
Son exposé avait produit une forte impression. Strum avait dit :
- "Ivan Ivanovitch, vous devez noter vos observations et les publier, c'est votre devoir ..."
Quelqu'un avait dit alors, prenant le ton d'un adulte qui s'adresse à un enfant :
- "Tout cela n'est pas nouveau et ce n'est pas le moment de publier des souvenirs de ce genre : nous avons intérêt à consolider la politique de paix et non pas à la fragiliser.*"
* : Pendant la période entre la signature du pacte Molotov-Ribentropp et l'agression allemande, le 22 juin 1941, la presse soviétique avait cessé de traiter l'Allemagne nazie de fasciste et accusait au contraire les Alliés d'avoir déclenché une campagne de haine. L'Allemagne était désormais présentée comme un pays agressé auquel l'Union soviétique devait apporter son soutien. Dans ce contexte, toute déclaration anti-allemande devenait dangereuse.... [...]
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Par Woland, le 11/04/2012
Vie et Destin de
Vassili Grossman
[...] ... - " (...) Vous m'avez fait venir pour un interrogatoire," [dit Mostovskoï]. "Je n'ai pas de conversation à tenir avec vous.
- Et pourquoi donc ?" demanda Liss. "Vous regardez mon uniforme. Mais je ne le porte pas de naissance. Notre guide, notre parti, nous donnent un travail et nous y allons, nous, les soldats du parti. J'ai toujours été un théoricien dans le parti, je m'intéresse aux problèmes d'histoire et de philosophie, mais je suis membre du parti. Et chez vous, pensez-vous que tous les agents du NKVD [= l'un des noms pris, au fil des ans, par la police politique, équivalent de la Gestapo nazie ou de la Stasi est-allemande de l'après-guerre] aiment ce qu'ils font ? Si le Comité central vous avait chargé de renforcer le travail de la Tchéka (= autre nom de la police politique soviétique], auriez-vous pu refuser ? Non, vous auriez mis de côté votre Hegel et vous y seriez allé. Nous aussi, nous avons mis de côté Hegel."
Mikhaïl Sidorovitch coula un regard du côté de son interlocuteur ; il lui semblait étrange, sacrilège, que ces lèvres impures puissent prononcer le nom de Hegel ... Si un bandit avait entamé avec lui une conversation dans la cohue d'un tramway, il n'aurait pas écouté ce qu'il lui disait, il aurait suivi ses mains du regard en guettant l'instant où il sortirait un rasoir pour lui taillader le visage.
Liss leva ses mains, les regarda et dit :
- "Nos mains, comme les vôtres, aiment le vrai travail et nous ne craignons pas de les salir."
Mikhaïl Sidorovitch grimaça : il lui était insupportable de retrouver, chez son interlocuteur, son propre geste et ses propres paroles.
Liss s'anima, ses paroles se précipitèrent, on aurait dit qu'il avait déjà discuté avec Mostovskoï et que maintenant, il se réjouissait de reprendre leur conversation interrompue.
- "Vingt heures de vol et vous voilà chez vous, en Union soviétique, à Magadan, installé dans le fauteuil d'un commandant de camp. Ici, chez nous, vous êtes chez vous, mais vous n'avez tout simplement pas eu de chance. J'éprouve beaucoup de peine quand votre propagande fait chorus à la propagande de la ploutocratie et parle de justice partisane."
Il hocha la tête. Les paroles qui suivirent furent encore plus surprenantes, effroyables, grotesques.
- "Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? Que vous ne retrouviez pas votre volonté en nous ? Le monde n'est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté ? Y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter ?"
Liss approcha son visage de Mostovskoï :
- "Vous me comprenez ? Je ne parle pas parfaitement russe, mais je voudrais tant que vous me compreniez. Vous croyez que vous nous haïssez mais ce n'est qu'apparence : vous nous haïssez vous-même en nous. C'est horrible, n'est-ce pas ? Vous me comprenez ?"
Mikhaïl Sidorovitch avait décidé de ne pas répondre, de ne pas se laisser entraîner dans la discussion.
Mais un bref instant, il lui sembla que l'homme qui cherchait son regard ne désirait pas le tromper, qu'il était réellement inquiet et s'efforçait de trouver les mots justes.
Et une angoisse douloureuse étreignit Mostovskoï.
- "Vous me comprenez ? Vous me comprenez ?" répétait Liss, et il ne voyait même plus Mostovskoï tant était grande son excitation. "Vous me comprenez ? Nous portons des coups à votre armée mais c'est nous que nous battons. Nos tanks ont rompu vos défenses mais leur chenilles écrasent le national-socialisme allemand. C'est affreux, un suicide commis en rêve. Cela peut avoir une conclusion tragique. Vous comprenez ? Si nous sommes vainqueurs, nous, les vainqueurs, nous resterons sans vous, nous resterons seuls face aux autres qui nous haïssent."
Il aurait été aisé de réfuter les raisonnements de cet homme. Ses yeux s'approchèrent encore de Mostovskoï. Mais il y avait quelque chose de plus répugnant et de plus dangereux que les paroles de ce provocateur S. S., c'étaient les doutes répugnants que Mostovskoï trouvait au fond de lui-même et non plus dans le discours de son ennemi. ... [...]
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