-
Par Woland, le 08/02/2012
Le premier cercle de
Alexandre Soljenitsyne
[...] ... Ils repartirent, franchirent les portes ; puis ils furent projetés sur la droite : le fourgon avait pris un brusque virage à gauche, vers la grande route.
La secousse précipita l'un contre l'autre Nerjine et Guerassimovitch. Chacun regardant, essayant de reconnaître l'autre. Ce n'était pas seulement la bousculade à l'intérieur du panier à salade qui les rapprochait ainsi.
Ilya Khorobrov, retrouvant un peu de courage, lança dans l'obscurité :
- "Ne vous en faites pas, les gars, ne regrettez pas de partir. Est-ce qu'on peut appeler ça une vie, l'existence à la charachka ? On prend le couloir et on tombe sur Siromakha. Un type sur cinq est un indicateur. On n'a même pas le temps de lâcher un pet aux cabinets que le "protecteur" est déjà au courant. Voilà deux ans qu'ils ne nous laissent pas de dimanche, les salauds. La journée de travail a douze heures ! On leur donne toute notre cervelle pour vingt grammes de beurre. Ils nous ont interdit de correspondre avec nos familles, eh ! bien, qu'ils aillent se faire voir ! Et le travail, c'est un véritable enfer, dans son genre !"
Khorobrov se tut, indigné.
Dans le silence qui suivit, dominant le ronronnement régulier du fourgon qui roulait sans heurts sur l'asphalte de la route, on entendit la réponse de Nerjine :
- "Non, Ilya Terentitch, ça n'est pas l'enfer. Ca n'est pas l'enfer ! L'enfer, c'est là où nous allons. Nous retournons en enfer. Et la charachka est ce qu'il y a de mieux, de plus élevé dans l'enfer, c'en est le premier cercle. C'était presque le paradis."
Il n'ajouta rien de plus car il sentait que ce n'était pas nécessaire. Ils savaient tous que ce qui les attendait était incomparablement plus dur que la charachka. Ils savaient tous qu'ils se souviendraient de la charachka comme d'un rêve doré. Mais en ce moment, pour soutenir leur courage et le sentiment qu'ils avaient que leur cause était juste, il leur fallait maudire la charachka pour qu'aucun d'eux n'eût de regret, pour qu'aucun ne se reprochât un pas trop précipité.
Et Khorobrov insista :
- "Non, les gars, mieux vaut du pain et de l'eau que du gâteau et des ennuis."
Toute leur attention concentrée sur les tournants que prenait le fourgon, les zeks restaient silencieux.
Oui, ce qui les attendait, c'étaient la taïga et la toundra, les records de froid d'Oimyakon, les mines de cuivre du Djezkazgan. Ce qui les attendait, c'étaient le pic et la brouette, les rations de famine de pain spongieux, l'hôpital, la mort. Rien que le pire.
Mais la paix régnait dans leur coeur.
Ils étaient habités par l'intrépidité de ceux qui ont tout perdu, une intrépidité qu'on n'acquiert pas facilement mais qui dure.
Trimballant sa cargaison de corps entassés, le camion gaiement peint d'orange et de bleu traversa les rues de la ville, passa devant une gare et s'arrêta à un carrefour. Une voiture marron aux chromes étincelants attendait elle aussi que le feu passât au vert. A l'intérieur se trouvait le correspondant du quotidien progressiste français "Libération" qui se rendait au stade Dynamo pour assister à un match de hockey. Le correspondant lut sur le camion :
Myaso
Viande
Fleisch
Meat
Il se souvint d'avoir déjà vu plus d'un camion semblable à celui-ci dans divers quartiers de Moscou. Il prit son carnet et nota avec un stylo marron, comme sa voiture :
"Dans les rues de Moscou, on voit souvent des camions bien astiqués et répondant à toutes les exigences de l'hygiène, qui vont livrer des produits alimentaires. Il faut bien reconnaître que l'approvisionnement de la capitale est excellent." ... [...]
> lire la suite
-
Par Woland, le 08/02/2012
Le premier cercle de
Alexandre Soljenitsyne
[...] "... Et comment se fait-il aujourd'hui que les gens ne repoussent pas les privilèges mais qu'ils les recherchent ? Que dire de moi ? Vous croyez vraiment que ça dépend de moi ? J'ai regardé mes aînés, je les ai bien regardés. J'habitais une petite ville du Kazakhstan et qu'est-ce que je voyais ? Les femmes des autorités locales, est-ce qu'elles allaient dans les magasins ? Jamais de la vie ! On m'a envoyé, moi, chez le premier secrétaire du comité régional du parti communiste pour apporter une caisse de macaronis, une pleine caisse. Pas ouverte. Alors il faut bien se dire que ça n'a pas été uniquement cette caisse-là et uniquement ce jour-là.
- Oui, c'est affreux ! Ca m'a toujours rendue malade ... Vous me croyez ?
- Bien sûr, que je vous crois. Pourquoi voulez-vous que je ne croie pas une personne vivante plutôt qu'un livre publié à des millions d'exemplaires ? Et puis, ces privilèges ... ils entourent les gens comme la peste : si quelqu'un peut acheter ailleurs qu'au magasin qui est réservé à tout le monde, il n'achètera jamais qu'ailleurs. Si une personne peut être soignée dans une clinique spéciale, elle ne se fera jamais traiter que là. Si quelqu'un peut circuler dans une voiture qui lui est personnellement affectée, il ne lui viendra jamais à l'idée de circuler autrement. Et s'il y a quelque part un endroit privilégié où on n'admet les gens qu'avec des laissez-passer, eh ! bien, les gens feront tout pour obtenir ce laissez-passer.
- C'est vrai et c'est épouvantable.
- Si quelqu'un peut bâtir une barrière autour de lui, soyez sûr qu'il le fait. Quand le salopard était gosse, il escaladait la clôture d'un marchand pour voler des pommes ... et il avait raison ! Maintenant il fait bâtir une grande et solide palissade à travers laquelle personne ne peut voir, parce que tel est son bon plaisir ... et il estime qu'il a encore raison. ... "[...]
> lire la suite
-
Par carre, le 05/02/2012
Une journée d'Ivan Denissovitch de
Alexandre Soljenitsyne
Ce départ en pleine nuit pour l'appel du matin, par froid de loup, avec le froid au ventre pour la journée entière, il n'y avait pas pire crève-coeur. On en ravale sa langue. Ca vous coupe l'envie de causer entre soi.
-
Par carre, le 05/02/2012
Une journée d'Ivan Denissovitch de
Alexandre Soljenitsyne
Ici, les gars, la loi... c'est la taïga. Mais, même ici, on vit. Ceux qui ne font pas de vieux os, au camp, c'est les lèche-gamelles, c'est ceux qui comptent sur l'infirmerie, c'est ceux qui vont frapper à la porte du grand patron.
-
Par carre, le 05/02/2012
Une journée d'Ivan Denissovitch de
Alexandre Soljenitsyne
Quand on travaille pour des hommes, on en met un coup ; quand c'est pour des cons, on fait semblant.
-
Par BlueGrey, le 27/08/2009
Le Pavillon des cancéreux de
Alexandre Soljenitsyne
Cela faisait six mois que je souffrais comme un martyr, j'en étais arrivé le dernier mois à ne plus pouvoir rester ni couché, ni assis, ni debout sans avoir mal, je ne dormais plus que quelques minutes par vingt-quatre heures, eh bien, tout de même, j'avais eu le temps de réfléchir ! Cet automne-là, j'ai appris que l'homme peut franchir le trait qui le sépare de la mort alors que son corps est encore vivant. Il y a encore en vous, quelque part, du sang qui coule mais, psychologiquement, vous êtes déjà passé par la préparation qui précède la mort. Et vous avez déjà vécu la mort elle-même.
-
Une journée d'Ivan Denissovitch de
Alexandre Soljenitsyne
Il s’endormait, Choukhov, satisfait pleinement. Cette journée lui avait apporté des tas de bonnes chances : on ne l’avait pas mis au cachot ; leur brigade n’avait point été envoyée à la Cité du Socialisme ; à déjeuner, il avait maraudé une kacha ; les tant-pour-cent avaient été joliment décrochés par le brigadier ; il avait maçonné à cœur joie ; on ne l’avait point paumé avec sa lame de scie pendant la fouille ; il s’était fait du gain avec César ; il s’était acheté du bon tabac ; et au lieu de tomber malade, il avait chassé le mal.
Une journée de passée. Sans seulement un nuage. Presque de bonheur.
Des journées comme ça, dans sa peine, il y en avait, d’un bout à l’autre, trois mille six cent cinquante-trois.
Les trois de rallonge, c’était la faute aux années bissextiles.
> lire la suite
-
Par sarasvati, le 12/04/2010
Une journée d'Ivan Denissovitch de
Alexandre Soljenitsyne
p. 165/
Le vrai ennemi du prisonnier, c'est le prisonnier son frère. Si les zeks n'étaient pas des chiens entre soi...eh bien, les chefs, ils ne seraient plus de force à les commander.
...marche! qu'il crie, le sous-chef d'escorte.
On arrive au poste de garde.
Le poste, cinq routes y mènent. Une heure avant, elles fourmillaient de zeks. Le jour qu'on les bâtira en rues, l'endroit du poste et de la fouille deviendra la grand-place. Et de la même façon qu'à présent les colonnes de zeks qui rappliquent du boulot, c'est là que les cortèges se rencontreront pour les fêtes.
> lire la suite
-
Par Piling, le 20/07/2008
Première phrase du livre
Le Pavillon des cancéreux de
Alexandre Soljenitsyne
incipit :
Le pavillon des cancéreux portait... le numéro treize. Paul Nikolaïovitch Roussanov n'avait jamais été superstitieux et il n'était pas question qu'il le fût, mais il ressentit une pointe de découragement, lorsqu'il lut sur sa feuille d'entrée : pavillon treize.
-
Par lanard, le 10/01/2011
Zacharie l'escarcelle de
Alexandre Soljenitsyne
p 29 Au lever du soleil, trente jeunes débouchèrent en courant dans la clairière, se répartirent en s'espaçant, tous face au soleil, et ils commencèrent à se baisser, à fléchir sur leurs jambes, à s'incliner, à se prosterner, à étendre les bras, à lever les bras, à s'agenouiller et à se renverser en arrière... et ainsi pendant un quart d'heure.
De loin, on pouvait se figurer qu'ils priaient.
Personne à notre époque, ne s'étonne que l'homme chaque jour serve patiemment et attentivement son corps.
Mais nous serions offensé si, de la même manière il servait son esprit.
Non, se n'était pas une prière. C'était le quart d'heure de culture physique.
> lire la suite