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Par jcfvc, le 27/10/2009
Miette de
Pierre Bergounioux
.../... C’était dans la grande cuisine, le soir du jour de septembre 1978 où Berthe fut enterrée, auprès de son époux, dans la Xaintrie, à cinquante kilomètres de là. Nous étions rentrés et nous commencions à essayer d’admettre qu’elle n’était plus avec nous, que ce serait pareil le lendemain et le surlendemain et après, encore, toujours. Quelqu’un a passé dans le bureau d’où il a rapporté une boîte en carton. Elle contenait, outre quelques images de Berthe appartenant à Jeanne, les photos de ceux qui avaient vécu ici et dont beaucoup avaient disparu. .../...
Ce qui a surgi, une seconde, de la boîte, celle que j’ai vue, assise, dans une robe, sous la lumière d’un autre âge, c’est celle qui se trouvait à côté de moi, dans la clarté vive de septembre alors que ça ne se pouvait pas. C’était maintenant, l’été, encore, et non plus la saison bistre, l’automne roux, arrêté d’où semblent nous regarder ceux qui ont vécu, posé au commencement de ce siècle. .../...
On m’a dit son nom, Miette, qui est un diminutif de Marie, et ce qu’elle était. Le reste, je l’aurais deviné tout seul : non seulement la place qu’elle avait occupée dans la procession des âges, avec trois de ses enfants autour d’elle et le dernier, Adrien, sur ses genoux, qui peut avoir un an et permet de dater la photo – 1910 –, mais de quelle manière, cette place, elle l’avait occupée. J’ai rarement vu femme survivre à cette époque, à ses modes, à son éternel crépuscule. Ce qui nous est parvenu, d’elles, ce sont d’informes paquets de linge dans une clarté louche, encombrée de branches peintes, de
colonnes et de draperies, de pauvres visages écrasés sous d’informes chapeaux armés de pinces et d’épingles. Elle si, tout entière. Elle est belle, singulièrement, mais la beauté aurait succombé au débordement d’étoffes, aux prothèses, à l’oppression qui accablent la moitié de l’humanité d’alors. Ce n’est pas sa longue robe sombre, très simple, ni le fin collier d’or qu’elle porte qui la magnifient, assise, tenant Adrien, avec Lucie, Baptiste et Octavie autour d’elle. C’est le contraire, la force d’âme, la résolution qu’elle a eues, qu’elle incarna qui, littéralement, l’emportent au-delà d’elle-même et l’élèvent dans la grande temporalité.
Elle mourut dans sa quatre-vingt-onzième année, à l’automne précédent le printemps où je vins officiellement et qu’il faisait beau, presque chaud, déjà, sur les hauteurs. J’ai recueilli, au hasard des conversations, des traits épars que l’image d’elle la montrant pour ce qu’elle fut, farouche et glorieuse, fondit en un bloc solide, sans faille, de détermination. Sa présence, pour être moins saillante que celle d’Adrien ou de Baptiste, avec leurs emblèmes respectifs, les assemblages savants, les écrous sur rondelle ou bien les clous, les térébrantes ferrailles, est d’autant plus manifeste qu’elle touche à des domaines nombreux et parfois inattendus. C’est qu’elle a tissé les couvertures de laine empilées dans les armoires que son grand-père avait lancées, comme des vaisseaux, vers l’éternité, rassemblé dans des caisses les débris métalliques, outils rompus, coins brisés, maillons de chaînes, serrures cassées, cercles de barriques, fragments de fonte, pointes, gonds et pentures, anneaux, tubes, éperons, boucles de ceintures, boutons hémi-sphériques des vareuses militaires, casseroles, clés. Elle badigeonnait tous les ans à l’huile de vidange les herses, charrues et cultivateurs qui ne serviraient plus, récupérait le moindre brin de fil, des morceaux d’étoffe pas plus grands
que des rustines avec lesquels elle ravaudait ses chaussons, au point que ceux-ci, m’a-t-on dit, ressemblaient, à la fin, au navire des Argonautes. Sa forme, seule, en attestait l’identité après que toutes les planches de sa coque eurent été progressivement remplacées. Dans un coin du grenier, elle avait serré la quenouille, le rouet, le gros peigne à carder qu’elle utilisa jusqu’à ce que la résiliation du bail de fermage la privât du ballot de laine qu’elle touchait aux termes du contrat. Quand ses yeux ne lui permirent plus les travaux d’aiguille, elle se mit à tresser des paniers avec l’osier d’un saule venu à l’angle du grand pré déclive, celui qui se relève à cent kilomètres de distance pour former les monts du Cantal. Elle en fit en si grand nombre que beaucoup sont restés sans emploi et tombent en poussière, accrochés à des clous. Des boîtes de conserve, près du rouet, contenaient les coiffes d’étain de bouteilles de vin. Je suppose qu’il n’en manquait pas une, qu’on aurait pu calculer, au litre près, la quantité de vin bouché versé entre 1901 qu’elle arriva de Rouffiat, à trois kilomètres, et l’automne de 1970. Les métaux non ferreux, le plomb des vieilles canalisations, le cuivre des robinets sont entreposés, séparément, dans d’autres caisses. Des carreaux, dont la plupart sont cassés, s’appuient contre le mur, près des anciens poêles. La théorie complète des postes de radio s’échelonne sur une étagère emmaillotée de fil de fer, au-dessus du tub en zinc et du berceau de cerisier.
Les habits qu’on portait, pour peu qu’ils fussent encore portables, pendent à des cintres. En dessous, des chaussures racornies sont bourrées de journaux qui parlent du Front Populaire, de Stalingrad et du président Coty. Elle exprimait jusqu’à la dernière goutte l’utilité enclose dans les plus petites bribes. Epluchures et fanes passaient aux lapins, les miettes aux poules qui complétaient comme elles pouvaient cet
ordinaire spartiate. Elle s’entendait à tirer parti des légumes avariés, des fruits gâtés aussi longtemps qu’ils ne l’étaient pas en totalité.
Je suppose que c’est elle ou simplement cela, cette disposition qui, jointe, soudée à d’autres, l’avait faite telle, que j’ai surprise, un jour insolite de fin octobre où j’étais revenu, vite, pour prendre du bois.
Miette, Gallimard,
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Par balooo, le 05/06/2010
La mort de brune de
Pierre Bergounioux
Et aujourd'hui encore, lorsqu'on a traversé l'éternité du plateau, son royaume de brandes et de tourbières, d'ajonc et de genêt, et qu'on descend dans ces parages, ce n'est pas de cent lieues qu'on s'est éloigné de Paris, mais de cinquante et cent ans, quand Paris gardait des allures de sous-préfecture et que la moindre sous-préfecture se donnait, dans la campagne, un petit air de Paris.
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Par brigetoun, le 17/11/2011
Carnet de notes 1991-2000 de
Pierre Bergounioux
samedi 15 septembre 1984 :
... Une heure avec les parents des élèves de CPPN, les hommes en minorité, rompus, éteints, marqués par les travaux de force, l'un d'eux déguisé en rocker, avec banane, blouson en jean trop court, bagues, les femmes à l'avenant, informes... ou alors vêtues de couleurs criardes, comme des adolescentes qu'elles ne sont plus depuis longtemps. Lorsque je retrouve leur progéniture, pour l'heure suivante, je me fais l'effet d'un qui jette, sans y croire, des graviers dans un gouffre béant...
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Par brigetoun, le 14/04/2010
Miette de
Pierre Bergounioux
Elle ne fut admirable que pour l'avoir accepté après avoir d'abord refusé. La détermination qu'elle opposa aux forces qui écrasaient sa volonté, elle l'employa au service des mêmes forces parce qu'il y a une chose que ce monde, le sien, ne souffrait point et qu'elle n'aurait jamais conçue : de vouloir encore à l'encontre des faits, de préférer le possible anéanti à ce qui était réalité.
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Par balooo, le 05/06/2010
La mort de brune de
Pierre Bergounioux
Le temps qu'on dit passé s'attardait encore, au milieu de ce siècle, dans les petites villes enfouies au coeur du pays. Sa lumière morte, son air éteint, ses drames anachroniques, sa misère, ses tenaces noirceurs encombraient la vie de chaque jour. L'heure qui montait au cadran de l'histoire hésitait, au loin. Quinze années durant, peut-être, la nuit mérovingienne, le regard d'une dame du temps du roi François, les catins et les roués de la Régence, le spectre d'un maréchal d'Empire assassiné hantèrent le paysage immobile. Une clarté soudaine, insolite et verte, les éclipsa un beau soir, sans retour, et l'instant qui nous était destiné, le présent, a fait son entrée.
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Par brigetoun, le 14/04/2010
Miette de
Pierre Bergounioux
Puis la guerre arrive, au sens propre du terme. Elle ne se contente pas d'enlever sans retour les hommes du hameau. Elle s'y présente en personne avec son cliquetis de chenilles, ses soldats bigarrés pareils au couvert végétal, le fracas inouï des canons à tir rapide. Elle s'introduira jusque dans la maison pour s'emparer de Baptiste et tombera sur Miette qui en a vu d'autres.
Puis elle reflue, emportant son tumulte éphémère, ses machines, abandonnant des chapelets de douilles sur le chemin, un jerrycan gris où Baptiste transporte le mélange de la tronçonneuse à chaîne et, pour Jeanne et pour lui, le fantôme de l'enfançon - Pierre - qu'elle leur a pris.
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Par jcfvc, le 27/10/2009
Miette de
Pierre Bergounioux
"Savoir n'est pas nécessaire. D'abord, ça suppose qu'on prenne du recul, qu'on arrête un peu et le temps manque. Il y a trop à faire pour qu'on s'offre le luxe de s'interrompre un seul instant. Les choses sont là, obstinées dans leur nature de choses, corsetées de leurs attributs, rétives, dures, inexorables. Elles ne livrent leur utilité qu'à regret. Elles réclament toute la substance des vies qu'elles soutiennent. Encore le temps dont celles-ci sont faites ne suffit-il pas toujours. Il faut y verser quelque fureur. C'est à ce prix qu'on demeure. (...)
Supposons alors qu'ils aient vu ce qu'ils faisaient pour ce que c'était, le troc épuisant de tout leur temps contre la possibilité précaire de rester dans le temps. Eh bien, non seulement ils n'en auraient tiré nul profit mais cette connaissance, ce détachement, pour léger qu'il fût, leur aurait été très préjudiciable en l'absence d'alternative. Parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de continuer et qu'il est beaucoup plus facile de le faire sans y penser que de s'y remettre avec la pensée qu'après tout, on pourrait aussi bien arrêter. Aux difficultés habituelles s'ajoure celle, désormais, de repousser l'éventualité que la moindre réflexion éveille aussitôt, la possibilité du contraire, la douceur de ne pas.
Ils étaient raisonnables autant qu'il est en nous et, même, un petit peu plus qu'on ne croit le devoir. Ils se sont gardés des réflexions inutiles, des nuisibles pensées. Il n'ont pas arrêté, laissé leurs mains pendre, inactives, si ce n'est un dixième de seconde, tous les vingt ans, pour la photographie. Elle les montre tels qu'ils auront été, déterminés, eux-mêmes, sans reste ni réserve, tels que l'heure et l'endroit l'exigeaient depuis trois mille ans." (Pages 26/27)
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Par brigetoun, le 04/05/2010
L'orphelin de
Pierre Bergounioux
Si ce n'avait été ce livre là, par ce matin d'automne, c'eût été le lendemain ou l'hiver suivant, un autre livre écrit par quelqu'un d'autre, peu importe qui. Quand ce qui a eu lieu était capable de balayer l'océan et les plaines, de souffler comme pailles au vent des millions dont le moindre se jugeait singulier, important, qu'est-ce donc, pour lui, pour ce qui se passe, s'est déjà passé, de laisser traîner un vieux livre sur une table au moment où s'amène un type qui se prend pour tout ce qu'on voudra sauf pour un type et conçoit très sérieusement de devenir un morceau de fer, un bout de bois ou rien du tout.
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Par brigetoun, le 04/05/2010
L'orphelin de
Pierre Bergounioux
Ils étaient toujours occupés, même quand on ne leur voyait pas d'activité précise, qu'on avait la légèreté de croire qu'on ne fait rien quand on est assis dans un fauteuil, les yeux dans le vague alors qu'eux l'étaient. Ils mettaient un temps considérable pour détourner leurs pensées de choses qui devaient être extrêmement compliquées, ajustées au dixième de millimètre, comme des machines-outils, ou vastes, encombrantes comme des buffets à deux-corps avec des rosaces, des colonnettes, des sculptures en bas-relief et des garnitures en bronze,
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Par brigetoun, le 04/05/2010
L'orphelin de
Pierre Bergounioux
Mon père parlait. J'entendais sa voix sourde, que le temps, l'opiniâtre lutte à mort que j'avais soutenue pour vivre avait contrebattue, raréfiée, annuïe. Ce qu'elle disait, qui surgissait entre nous, dans le rayon jaune, c'était vraiment les choses, le temps où nous avions été enfants, mon frère et moi, les années de bonheur qu'il avait eues avec nous après avoir connu l'inquiétude et le chagrin, essuyé les fureurs d'un monde naissant partout à lui-même.