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Un conte noir et poétique 
Interview : Natalia García Freire à propos de Mortepeau 

 

Article publié le 21/09/2021 par Mélisande Cornec, interview réalisée en espagnol par Lucia Moscoso

 

Voilà un livre bien singulier en cette rentrée littéraire d'automne : paru en 2019 chez un éditeur espagnol, le premier roman de la journaliste équatorienne Natalia García Freire est enfin traduit chez Christian Bourgois. Entre la fable et le drame familial, elle explore dans Mortepeau (traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon) les tourments d'un enfant jadis sous l'emprise d'un père, désormais enterré dans le jardin familial. Lucas parle donc à ce cadavre quelques pieds sous terre, l'occasion de régler ses comptes avec un paternel bien trop envahissant. Mais Mortepeau est plus largement l'histoire de la décadence d'une famille et d'une propriété, à partir du moment où deux étrangers sont invités à vivre dans cette maison par le père : mère internée, déliquescence du jardin, mort du père... voilà pour les réjouissances.

 

Mortepeau est aussi l'occasion pour son autrice de développer une langue et un univers bien spécifiques pour raconter la terre dans laquelle repose ce père, les insectes qui l'entourent et qu'affectionne Lucas. Une ode noire à la nature, à ce qui nous survivra, et à l'aune de laquelle nos tourments sont peut-être bien peu de choses. Natalia García Freire nous en dit plus dans cette interview.

 



Comment êtes-vous passée du journalisme à l'écriture de votre premier roman ?


Je n'ai pas complètement abandonné le journalisme. Mais après avoir travaillé quelques années comme journaliste de voyage, quelque chose en moi cherchait encore un autre type d'écriture. Un jour, j'ai décidé de quitter mon travail et d'aller étudier l'écriture, je n'avais aucune idée que je sortirais du master de l'Escuela de Escritores de Quito avec un roman. Je savais que je voulais écrire et j'ai commencé à y prendre beaucoup de plaisir en tant que jeu. J’étais obsédée par l'histoire que j'écrivais. Quand j'ai commencé, je savais que je n'allais pas m'arrêter avant de l'avoir écrite, c'était comme si je la découvrais, comme si au lieu de l'imaginer ou de l'inventer, je devais la découvrir, la voir, m'en souvenir. Je m'en souviens et c'est ce qui m'a attiré vers la fiction. Dans le journalisme, on a une vision limpide, on a des témoignages, des faits, alors que dans la fiction, il faut chercher, explorer… Un monde peut être rêvé ou gardé au fond de soi, parfois sous forme d’histoires, de personnages que l'on découvre en écrivant.


Le personnage principal de ce livre est Lucas, qui retourne dans le jardin de son ancienne maison où reposent les restes de son père. Comment est né ce personnage, d'où est venue l'idée de présenter la vision d'un enfant ?

 

Lucas est né avec l'idée de la maison. Dès le début, c'est sa voix qui était la seule que je pouvais entendre lorsque je voulais aborder l'histoire. Je pense que, d'une certaine manière, il est né de mes propres questions d'enfance et que la seule façon de les aborder était d'utiliser cette voix, une voix qui navigue entre le cruel et l'onirique, la mort, la folie et le salut. Mais il fallait que ce soit un regard qui, d'une certaine manière, ne cherche pas à comprendre ce qui se passe, il le ressent, le vit, il est capable de s'étonner, de ressentir une haine extrême, sans se justifier, sans avoir le poids énorme de la culpabilité. Ce regard devait être celui d'un enfant qui n'était pas rempli de tous les filtres que nous incorporons en grandissant.


Le jardin et l'univers des insectes sont fondamentaux dans le développement de cette histoire, comment les avez-vous abordés ?


Depuis que je suis enfant, j'ai plus habité les jardins que les maisons. Avant, ma ville était pleine de jardins, peu importe la taille des maisons, elles avaient un jardin, un verger. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, maintenant les jardins disparaissent, et tout ce monde est perdu. Dès le début, le roman devait avoir un jardin qui représentait la terre, la vie. Et les insectes étaient l'idée du personnage et, d'une certaine manière, tout a pris un sens quand cette idée est apparue. J'ai dû m'immerger totalement dans ce monde pour en comprendre la poésie et l'amener au centre du roman. Je voulais que le tronc, ou pour parler en termes plus entomologiques
 l'exosquelette du roman, soit les insectes, je voulais que le lecteur se sente à l'intérieur de la terre, en communion avec elle, entouré de ces êtres minuscules et célestes pour le personnage.


Que représente la peau morte pour vous, que ce soit dans le livre ou en dehors ?


La peau morte représente l'acceptation de notre mortalité. Ce qui nous entoure et nous survit, la nature, les insectes, se passe de nous et est peut-être beaucoup plus sacré.


A travers ses souvenirs, Lucas retrace l'histoire de sa famille et l'explique à son père, auquel il s'adresse constamment. Un père mort qui ne répondra jamais... Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?


L'histoire que raconte Lucas est un grand reproche fait à son père, et pas seulement à lui mais à une figure paternelle omnipotente étouffant la vie de son propre fils. Cette conversation est un moyen pour Lucas de lui montrer qu'il peut créer son propre récit, tuer ce père imposant par les mots, par sa propre transformation.


Mortepeau est un livre dans lequel on raconte un secret, était-ce votre intention initiale ? Pourquoi raconter un secret ?


Je crois que je garde des secrets qui me terrifient. Des secrets que j'ai trouvés dans de nombreux endroits depuis mon enfance, qui sont comme des petites révélations sur moi-même, sur la folie, la mort, qui ne peuvent pas être racontées parce que je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour en parler que la fiction. Inventer des histoires est un moyen de comprendre ces secrets et de les raconter. C'est cela pour moi l'écriture, c'est inventer des histoires, c'est jouer, mais dans le but de révéler quelque chose, pas toujours quelque chose qui m'est propre, parfois quelque chose de très subtil, mais très humain et peut-être inaccessible à la raison, à la logique, au réel.

 


C'est un roman plein de mystère, de poésie dans lequel de nombreux symboles bibliques sont présentés. Pour vous est-il nécessaire de leur donner un sens nouveau ?


Le personnage a besoin de les redéfinir afin de créer sa propre histoire sacrée, une histoire à travers laquelle il peut trouver sa mère, l'amour, le salut. J'ai eu le besoin de leur redonner un sens, car je pense que ces symboles nous accompagnent au quotidien. Dès le plus jeune âge nous abordons ces symboles. Le problème est que nous prenons leur signification comme quelque chose d'unique. Pour moi, écrire signifie toujours chercher un sens. Le langage a cette fonction, il faut le presser, le tordre pour trouver de nouvelles significations.


Certains personnages sont touchés par la folie. Est-ce une folie qui sauve ou qui condamne ?

Je me pose cette question tous les jours. Je pense qu'à un moment donné, nous nous déconnectons du vrai langage de la folie, je le cherche tout le temps pour trouver cette réponse et peut-être mon propre salut.


Il s’agit de votre premier roman, comment avez-vous vécu cette expérience ?

La vérité, c'est que jusqu'à présent, j'ai du mal à y croire, surtout à l'idée qu'il y ait des gens qui lisent le livre. Passer du statut de lecteur à celui d’auteur est très étrange, surtout à cause du sentiment que l'on éprouve en lisant quelque chose, cette sorte d'état irréel, ce sentiment de ne pas être dans le monde réel. Imaginer que quelqu'un lit votre livre et entre dans ce monde que vous avez essayé de créer est totalement incroyable. Une sorte de bonheur que je n'ai jamais connu auparavant. 


Sur quel projet littéraire travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur un livre de nouvelles que j'avais commencé avant d'écrire Mortepeau et que j'ai repris depuis. Mais écrire des nouvelles est très différent d'un roman, parfois j'en ai une que j'arrive à terminer en deux semaines, d'autres sur lesquelles je travaille depuis des mois et d'autres, très peu, sont sorties en quelques jours. J'alterne donc ce projet avec l'écriture d'un nouveau roman et un autre projet très intime que je réalise avec ma sœur Fernanda García. Il s’agit d’une correspondance de textes et de photographies sur l'enfance comme territoire, non pas de l'autobiographie, mais de la fiction.


Natalia García Freire et ses lectures

Quel livre vous a encouragé à écrire ?

Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson et Au cœur du cœur de ce pays de William H. Gass.



Quelle a été votre première grande découverte littéraire ?

Les Aventures de Tom Sawyer, c'est le premier livre que j'ai lu et relu pendant longtemps.


Quel livre relisez-vous souvent ?

Manuel à l'usage des femmes de ménage de Lucía Berlín et Pedro Páramo.


Quel livre avez-vous honte de ne pas avoir lu ?

Le bruit et la fureur de William Faulkner, que je veux lire cette année.


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?


Raduan Nassar, un écrivain brésilien qui a écrit deux courts romans et un livre de nouvelles. Chacun de ses mots vaut la peine d'être lu.


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?


Je ne sais pas. J'ai parfois l'impression qu'il y a des livres sous-estimés ou très peu connus, dont un que je viens de lire grâce à Socorro Venegas : La Ruta de la evasión de Yolanda Oreamuno (livre non traduit en français).


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


"Christian est agréable en tant que chose. Il y a des choses, des animaux et des hommes. Merde de vache ! Quoi ?" du livre L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme (un autre bijou).


Et en ce moment, que lisez-vous ?

Le recueil de poèmes d'Ernesto Carrión, 18 scorpii : Abiogénesis, et La Mort d'Urban de J. F. Powers, je ne sais pas pourquoi personne ne m'avait parlé de ce livre avant, c'est une tuerie, et aussi les nouvelles de Faulkner.





Découvrez Mortepeau le premier roman de Natalia García Freire publié aux éditions Christian Bourgois

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