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EAN : 9782743623982
240 pages
Éditeur : Payot et Rivages (19/09/2012)

Note moyenne : 3.75/5 (sur 232 notes)
Résumé :
"Je m'appelle Mary Katherine Blackwood. J'ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur, Constance. J'ai souvent pensé qu'avec un peu de chance, j'aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l'index est aussi long que le majeur, mais j'ai dû me contenter de ce que j'avais. Je n'aime pas me laver, je n'aime pas les chiens, et je n'aime pas le bruit. J'aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et l'amanite phalloïde, le champignon qu'on a... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (69) Voir plus Ajouter une critique
nebalfr
  16 janvier 2018
MIEUX VAUT TARD…

Il était bien temps sans doute que je lise Shirley Jackson, et notamment ce très célébré roman qu'est Nous avons toujours vécu au château, que bien des gens recommandables… eh bien, me recommandaient. En notant toutefois que cette romancière autour de laquelle je tournais depuis bien trop longtemps a connu quelques autres réussites majeures dans les domaines de l'horreur et du mystère, comme le roman Maison hantée, qui a inspiré à Robert Wise sa géniale Maison du diable, ou la nouvelle « La Loterie », qui a semble-t-il déchaîné les passions à l'époque outre-Atlantique.

À vrai dire, je n'en savais guère plus – je ne savais même pas si le présent roman relevait du fantastique ou du policier ; certes, il a été publié en « Rivages/Noir », mais ça a également été le cas d'autres oeuvres plus ambiguës, voire ouvertement surnaturelles (je serais bien preneur d'une réédition du John Silence d'Algernon Blackwood, moi, au passage, hein). Si, il y avait bien une chose : beaucoup de gens, parlant de ce roman, usaient du terme « gothique », mais dans sa perspective littéraire originelle, même « réactualisée » dans le cadre de la Nouvelle-Angleterre des années 1960 ; ça n'aurait pas déplu à un auteur local cher à mon coeur, je suppose…

J'ai donc entamé la lecture de ce roman avec un mélange (explosif ?) d'attentes très élevées et d'innocence virginale (si, si). Mais il a bel et bien sa magie : dès le premier paragraphe, il s'empresse de confirmer certaines attentes, et en même temps malmène certitudes et préconçus avec une jubilation perverse…

PAS FIABLE – VRAIMENT PAS FIABLE

Je m'appelle Mary Katherine Blackwood. J'ai dix-huit ans, et je vis avec ma soeur, Constance. J'ai souvent pensé qu'avec un peu de chance, j'aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l'index est aussi long que le majeur, mais j'ai dû me contenter de ce que j'avais. Je n'aime pas me laver, je n'aime pas les chiens, et je n'aime pas le bruit. J'aime bien ma soeur Constance, et Richard Plantagenêt, et l'amanite phalloïde, le champignon qu'on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés.

OK. Pareille entrée en matière nous saute à la gueule, et en braillant : « JE SUIS LA NARRATRICE ET JE NE SUIS PAS FIABLE DU TOUT MAIS ALORS VRAIMENT PAS DU TOUT !!! » Délibérément, bien sûr – le propos est maîtrisé de bout en bout. Reste que cet emploi du procédé du « narrateur non fiable » a justifié, presque systématiquement, que l'on établisse ici une filiation avec le Tour d'écrou, de Henry James – sans doute, c'est la référence primordiale s'il doit y en avoir une, mais la violence de l'attaque en force me tire aussi bien du côté du Lovecraft du « Monstre sur le seuil », quant à moi. Et j'imagine que, derrière les deux, il pourrait y avoir Poe – le gothique à proprement parler, si jamais, c'est encore au-delà.

Il y a quelque chose de brutal, ici – dans un roman par ailleurs subtil –, dont je suppose que l'on peut dériver une clef de lecture : la « révélation » tant attendue (en fait devinée, au moins dans les grandes largeurs, dès ces premières lignes, et c'est pour partie leur fonction) n'est finalement que d'une importance limitée, et l'essentiel est ailleurs.

Qu'on ne s'y méprenne pas : Nous avons toujours vécu au château est bien un « roman à mystère », mais il est probablement d'abord un tableau angoissant de la névrose et de la haine – un concentré de malaise, d'autant plus savoureux en bouche qu'il se montre pervers et impitoyable.

OSTRACISME VILLAGEOIS

Suivons donc notre guide, l'enjouée Mary Katherine, qui se rend au village pour y effectuer les courses de la semaine. C'est une épreuve – et terrible… La jeune femme, avec sa fausse candeur de narratrice, qui n'a cependant rien d'une pudeur, dépeint un monde hostile, un microcosme villageois qui en a après elle et les siens – sur le mode pathétiquement lâche de la moquerie vicieuse à peu de frais, pratiquée par ces ersatz de « petits chefs », qui évacuent leurs frustrations sur les cibles les plus faciles de crainte de s'attirer l'ire d'autres plus à même de se défendre. Un héritage de la cour de récréation, typique de ces petits villages aux mentalités étriquées et bornées, où les réflexes de coqs de la basse-cour tournent aisément à l'exclusion de ce qui ose différer ne serait-ce qu'un tout petit peu – car il faut aller dans le sens du groupe, aucun autre sens n'est concevable : atavisme grégaire.

La scène est horriblement gênante – révoltante, même. Shirley Jackson y fait preuve d'une parfaite maîtrise de ses outils, point de vue biaisé et répétitions délibérée des mêmes allusions lourdingues mais qui se croient spirituelles, faux-semblants et non-dits, dans un cruel jeu de dupes qui serre le ventre. Elle sait aussi susciter une certaine empathie, voire sympathie, pour Mary Katherine – même si nous nous méfions d'elle, et peut-être d'autant plus quand, au détour d'un paragraphe, la narratrice exprime son voeu muet que tous ces imbéciles haineux meurent sur-le-champ…

COMBIEN DE SUCRES ?

Mais l'affaire est intrigante, aussi. Pourquoi tant de haine ? Car c'est bien de haine qu'il s'agit, sous le vernis de plaisanteries pas drôles. Pour l'heure, nous n'en savons encore trop rien, même si quelques indices surnagent de temps à autre : il doit y avoir un problème avec la soeur de Merricat, Constance – une sombre histoire, dans un passé proche… Probablement une histoire d'empoisonnement ?

Les indices sont distillés au fur et à mesure, très savamment. C'est finalement l'oncle Julian (oui : Merricat mentait en prétendant dès le premier paragraphe que, hors Constance, tous les membres de sa famille étaient décédés…), un vieux gâteux coincé dans son fauteuil roulant sinon son lit, qui, au fil de ses ressassements, auxquels il confère une vertu proprement littéraire, lâche enfin le morceau (de sucre).

Les Blackwood étaient une riche famille de la région. Dans ce « château » qui n'en est un que métaphoriquement, disons que c'est une grande, prétentieuse même, bâtisse bourgeoise de Nouvelle-Angleterre, vivait toute une famille étendue. Mais, il y a six ans de cela, un drame s'est produit : quatre membres de la maisonnée sont morts – les parents des deux filles, leur petit-frère et leur tante, soit l'épouse de Julian – qui lui-même n'en a réchappé que de peu, étant dès lors condamné à l'invalidité. L'affaire, on s'en doute, avait fait grand bruit. On a compris qu'il s'agissait d'un empoisonnement à l'arsenic – qui avait été versé dans le sucre. Constance n'ayant pas pris de sucre (et la petite Mary Katherine, douze ans, étant alors punie dans sa chambre), c'est donc la fille aînée des Blackwood qui a été accusée de l'odieux assassinat et parricide, matricide, fratricide (et, euh, tanticide ? Pardon…) : il y a eu un procès, mais impossible de trouver la moindre preuve… Constance, bénéficiant de la présomption d'innocence, a été acquittée.

Mais, pour les villageois, il ne fait guère de doutes qu'elle est bien la coupable – que le juge n'en ait pas décidé ainsi n'y change rien, elle a bel et bien commis ce crime abject ! Nous ne savons pas grand-chose des relations des Blackwood avec les villageois avant le drame – mais il a en tout cas servi de défouloir libérateur : les gens du coin haïssent les débris de la famille Blackwood, au premier chef la coupable Constance, mais, par un détournement révélateur, cette haine affecte tout autant les victimes supposées que sont éventuellement Mary Katherine et en tout cas Julian. C'est la famille entière qui est maudite, car perverse – les enfants du coin raillent les participants au drame, serinant toujours la même comptine idiote et cruelle, où Constance offre du thé à sa petite soeur, qui préfère ne pas prendre de sucre…

Cette haine bien pratique, en même temps, peut se muer en fascination puérile: gamins et adolescents bravaches se mettent au défit d'approcher la demeure du crime, et, plus singulier encore, quelques bonnes femmes du coin jouent à se faire peur, en allant… prendre le thé chez les Blackwood.

Tout en écoutant le récit sans cesse repris du drame par l'oncle Julian – obsédé par ce qui s'est alors produit, et qui emmagasine les notes, depuis six ans, pour un livre qui ne paraîtra jamais. Aveu du vieux bonhomme : il n'y dira pas la vérité – mieux vaut embellir, en pareil cas, c'est plus intéressant ; ce en quoi il est bien l'oncle de sa nièce Merricat…
UNE UTOPIE RECLUSE

Mais ces visites sont exceptionnelles – encore que réglées comme du papier à musique, de même que les courses de Mary Katherine au village, qui obéissent à un rituel bien précis. Car tout est rituel, ici…

Mais, pour l'essentiel, les trois Blackwood survivants vivent en reclus. de Résidence – non, pardon… Bref : Mary Katherine est en fait la seule à sortir du « château ». Oncle Julian, invalide, en est physiquement incapable. Constance en est psychiquement incapable : très affectée par le crime, le procès et les accusations portées contre elle, la haine ouverte, enfin, des villageois, mêlée de fascination perverse pour sa personne d'empoisonneuse supposée, elle ne peut pas aller au-delà du jardin où elle fait pousser ses légumes pour la cuisine.

Mais tout cela n'a rien de sinistre, n'est-ce pas ? le château des Blackwood, nous laisse entendre Constance (ou plutôt Mary Katherine ?), a tout d'une utopie, pour elle – même recluse. Ce côté presque carcéral appuie la filiation gothique du roman, et le lecteur, lui, peut à bon droit trouver cela parfaitement sinistre, mais Constance, dans cet environnement qui est le seul qu'elle connaisse, joue à la parfaite femme d'intérieur, qui siffle en travaillant, appréciant la sérénité propre aux ordres immuables et aux terrains connus. Souriante et généreuse, mère-poule à vrai dire, elle s'active en cuisine, et ses soins de tous ordres témoignent de son affection débordante pour sa soeur encore toute gamine (« Petite folle de Merricat… ») et son vieil oncle malade. TOUT VA BIEN.

Les connotations de la vieille demeure auront assurément l'occasion d'évoluer d'ici à la fin du roman – comme, aux yeux du lecteur, une métaphore qui s'incarnerait dans la pierre et les poutres. Constance n'en témoignera que davantage de ce qu'elle est portée au déni…

Mais il s'agit de protéger cette utopie – le château et la parfaite petite famille heureuse qui y vit dans une rassurante routine. C'est l'affaire de Mary Katherine. Parallèlement aux rituels de Constance, cette vie bien ordonnée autour des tâches ménagères toujours exécutées dans les mêmes conditions et selon un emploi du temps agréablement rigide, la fantasque adolescente, entre deux séjours sur la lune, assure la sécurité de la résidence par d'autres rituels, les siens, qui obéissent quant à eux (ou, plus exactement, de manière plus ouverte ?) à une forme de pensée magique. Enterrer quelque chose ici, clouer ce livre-là… Autant de talismans garantissant l'inviolabilité du foyer ! Elle a d'autres techniques tout aussi efficaces, ainsi, cette liste de trois mots : Mélodie – Gloucester – Pégase. Si personne ne les prononce, alors TOUT IRA BIEN. Et comment quelqu'un pourrait-il prononcer trois mots aussi bien choisis, avec tant de soin, tant de ruse ?

À vrai dire, Merricat, choisissant ces trois mots, n'est pas vraiment rassurée – et si elle s'y livre avec autant d'attention, c'est justement parce qu'elle devine qu'il va se produire… quelque chose.

Quelque chose de fatal à l'heureuse utopie du château.

UNE MENACE (DE PLUS)

Un jour, quelqu'un toque à la porte. Pas l'une de ces bonnes femmes du village venant chercher dans la demeure Blackwood une excitation supposée épicer leur morne quotidien de quidams, quelqu'un de bien plus inquiétant pour Mary Katherine – le cousin Charles…

Issu d'une autre branche des Blackwood, qui avait rompu avec la « château » suite au drame (il n'y a pas que les villageois du coin qui ne veulent pas avoir affaire avec Constance – les barrières sont multiples), le cousin Charles apparaît très tôt comme un sale bonhomme ; ceci étant, c'est Mary Katherine notre narratrice, elle a… un point de vue un peu biaisé ? À l'en croire, et après tout nous n'avons pas forcément le choix, Charles a très vite cherché à (re ?) nouer des liens avec Constance, comprenant très bien que la partie était d'emblée mal engagée avec Merricat. Il s'en accommode – et son comportement évolue, toujours plus autoritaire, cruel même, parfois…

C'est que Charles a une idée derrière la tête, dans le récit de Mary Katherine : c'est l'or des Blackwood qui l'intéresse – on dit que les défunts avaient accumulé une coquette fortune… Et il faut bien que Constance pioche de l'argent quelque part, pour que Mary Katherine puisse payer les courses… En fait, à ce stade, cette dernière nous avait déjà confié qu'elle avait enterré de l'argent çà et là, pour protéger le manoir.

Charles, quoi qu'il en soit, est obsédé par cette fortune. Individu cupide, égoïste et mesquin, il peut tromper Constance, mais pas Mary Katherine.

Il en résultera un nouveau drame.

Et ce sera la faute de Charles, hein !

Pas de Mary Katherine.

AMBIGUÏTÉS À LA PELLE

On met ici la balise SPOILERS ?

Au cas où ?

Allez.

Bon, le truc de base, vous le savez déjà : c'est bien la petite Mary Katherine, douze ans alors, qui est la responsable de l'empoisonnement – pas le moins du monde Constance… laquelle savait toutefois très bien ce qu'il était depuis le début, si elle ne le confesse que bien tardivement à sa meurtrière de soeur. le premier paragraphe du roman, aussi ouvertement « non fiable », nous assure peu ou prou cette « révélation », qui n'en est du coup pas une.

Et cela n'a rien d'un problème, car l'essentiel se joue sans doute ailleurs – tout en impliquant à nouveau ce procédé primordial de la narratrice non fiable, qui subvertit subtilement toutes les « informations » contenues dans le roman, au point de rendre le lecteur bientôt paranoïaque.

Comme dit plus haut, le premier paragraphe du roman s'avère très vite un mensonge sur un point qui n'est probablement pas tout à fait un détail (du moins, c'est ce que je suppose, mais je pars peut-être déjà en vrille) : outre sa soeur Constance, un autre membre de la famille de Merricat a survécu – à savoir l'oncle Julian… qui aurait dû être une victime, du coup. Cette première incohérence incite très vite le lecteur (en tout cas le Nébal) à scruter les détails du récit de Mary Katherine pour la prendre en faute. Et cela peut arriver à plusieurs reprises, très régulièrement en fait.

Mais le plus important, dans ce registre qui est effectivement aussi celui du Tour d'écrou, c'est une ambiguïté fondamentale, que le lecteur perçoit mais subit, et qui est à même de l'inciter aux plus déments des fantasmes sur la base de la narration non fiable – éventuellement au point de s'interroger sur la dimension fantastique du récit : Merricat, après tout, ne tarit pas de commentaires sur ses rituels magiques – ou sur son anticipation de la venue de Charles, même si, dans ce dernier cas, nous sommes particulièrement incités à y voir une manipulation narrative (et à deux niveaux, bien sûr, avec Shirley Jackson qui s'amuse derrière Mary Katherine).

L'ambiguïté du cas de Julian, par ailleurs, m'a fait envisager un temps la possibilité qu'il soit bel et bien mort – une ambiguïté éventuellement étendue à l'ensemble de la petite famille : ne seraient-ils pas tous morts, en fait, comme dans, mettons, Les Autres, d'Alejandro Amenábar (film fantastique qui emprunte d'ailleurs beaucoup au Tour d'écrou) ? Nous parlons ici d'un roman de l'auteur de Maison hantée… Et le titre même du présent livre nous y incite peut-être.

Cette référence en entraîne éventuellement une autre – via le film de Robert Wise, le cas échéant. Et si Merricat était la seule à être restée en vie, qui se serait construit un univers fantasmatique de compagnons survivants pour gérer tel ou tel trauma… quitte à incarner elle-même tous les rôles ? le roman de Shirley Jackson date de 1962, mais Psychose, de Robert Bloch, était paru en 1959, et avait été adapté par Hitchcock en 1960 – bien évidemment, je ne parle pas ici d'influence, plutôt de quelque chose dans l'air du temps…

Vous savez quoi ? Oui, vous le savez – je parle d'autant moins d'une éventuelle influence que toutes ces hypothèses… sont fausses. Nul fantastique ici, au-delà de l'ambiance. Et la psychose façon Norman Bates, à base de trouble de la personnalité multiple, n'est pas non plus de rigueur. Qu'importe : l'ambiguïté reste savoureuse, un bel outil pour captiver le lecteur et l'impliquer dans l'histoire – et, si l'on n'y trouve rien d'aussi excessif que le cas de Norman Bates, les pathologies mentales sont bien au coeur du récit, associées à un malaise permanent.

FIGURES DU MALAISE ET DE LA NÉVROSE

C'est sans doute ce qui prime, en définitive – cette folie sous-jacente, qui peut s'exprimer de manière brutale ou insidieuse, mais toujours au prisme du malaise. Cette « petite folle de Merricat », à tout prendre, même si elle a pour fonction première de biaiser le récit, et ce en adoptant un comportement, ou du moins un discours, véritablement fou, si tant est que cela veuille dire quelque chose, laisse pourtant du champ pour que s'exprime la souffrance qui caractérise le quotidien de sa soeur Constance depuis l'empoisonnement, et sa faiblesse psychique qui en résulte. L'oncle Julian aussi y passe – dont le traumatisme n'a jamais été évacué, même au fil de ses notes où la catharsis n'opère pas, et peut-être du fait d'une certaine complaisance de sa part à sans cesse revivre le drame. Une vraie famille de dingues.

Tous trois, pour se protéger, mettent donc en place des rituels de divers ordres – et d'une efficacité à peu près aussi douteuse les uns que les autres. En fait, ces rituels sont peut-être les plus éloquents témoignages de la douleur qui suinte sous les protestations de bonheur domestique les plus invraisemblables. En tant que tels, ils participent de cet étouffant malaise qui s'exprime à chaque page de Nous avons toujours vécu au château.

Mais ce malaise s'exprime aussi au-delà de la psyché torturée de ses protagonistes – il acquiert une dimension sociale, dans les relations malsaines des survivants Blackwood avec l'extérieur, ce Village sauf erreur anonyme, dont l'abstraction même a quelque chose de menaçant dans ce qu'elle laisse supposer d'universalité.

Le roman de http://nebalestuncon.over-bl..
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Musardise
  02 octobre 2019
Voici qu'Halloween s'annonce, et je vais donc, pour l'occasion, me consacrer pendant une certaine période à l'épouvante, au fantastique et à l'angoisse. Bon, c'est vrai, c'est surtout parce qu'il y a une pile de livres comme La maison hantée, le tome 2 de la nouvelle intégrale de Poe et quelques autres petites friandises qui m'attendent sagement depuis un bon bout de temps. Et je vais commencer par un roman que j'ai lu il y a deux ans, mais que j'ai encore bien en tête, et dont j'ai jusque-là eu la flemme (pour changer) d'écrire la critique.

De Shirley Jackson, nous ne connaissons finalement pas grand-chose en France. Elle a été peu traduite, et à part La nouvelle La loterie, et les romans La maison hantée et Nous avons toujours vécu au château, on connaît rarement d'autres oeuvres - du moins c'est mon cas.

C'est un auteur qu'on classe dans le fantastique, mais dont le fantastique, d'après ce que j'ai pu lire d'elle, ne colle pas à la célèbre définition de Todorov. Pour ce qui est de la loterie et de Nous avons toujours vécu au château, on retrouve une ambiance étrange dans un milieu qui, pourtant, repose sur un décor réaliste. Ici, le ton est très vite donné : une jeune fille d'environ 18 ans qui vit dans une grande maison un peu à l'écart du village, doit justement aller faire les courses dans ce village, dont les habitants semblent lui être ouvertement hostiles ; mais elle-même éprouve des sensations assez curieuses vis-à-vis de ces habitants, comme le fait de ne pas supporter que les enfants la touchent. Shirley Jackson fait preuve dans les paragraphes d'introduction d'une maîtrise qui jette le lecteur immédiatement dans le trouble et instille une ambiguïté dérangeante. Est-ce que la narratrice est paranoïaque ? Est-ce que le village est constitué de gros cinglés ?

On apprendra que le village entier se montre en effet véritablement hostile à la famille Blackwood, qui comprend Merrycat, la narratrice (de son véritable prénom Mary Katherine), sa soeur aînée Constance et leur oncle Julian, handicapé et en mauvaise santé. On apprendra également, petit à petit, qu'un drame familial s'est joué dans la maison et que l'hostilité des villageois n'y est pas étrangère. Surtout, on verra Merrycat évoluer dans un monde qui reste depuis des années celui de l'enfance, courant ici et là, se cachant dans des grottes avec son chat, inventant toutes sortes de jeux typiques de l'enfance. Des jeux qui sont aussi des rituels, et correspondent donc à des fonctions et à des buts précis.

La tension est palpable, on sent que quelque chose cloche dans ce petit monde clos, que la tragédie familiale n'a pas dit son dernier mot. C'est peut-être alors que le roman se relâche un peu, et perd de sa densité. L'arrivée, principalement, d'un cousin de la famille, Charles, très intéressé par l'héritage des deux soeurs, va certes servir de catalyseur, mais dans le même temps, il casse un peu l'ambiance très particulière du texte. Je regrette aussi qu'on sache dès le départ l'âge de Merrycat, qui agit sans cesse comme une enfant, et il me semble qu'il aurait été plus percutant, d'un point de vue dramatique, qu'on apprenne son âge véritable beaucoup plus tard.

Néanmoins, je ne peux pas terminer cet article sans dire que Nous avons toujours vécu au château est, peut-être par-dessus tout, l'histoire de l'amour inconditionnel qui lie deux soeurs, de leur relation symbiotique, radicale jusqu'à atteindre un point de non-retour (rassurez-vous, je ne divulgâche pas la fin). Et c'est dans cette relation fusionnelle que se manifeste également l'atmosphère très spécifique de ce roman, et le fantastique si personnel de Shirley Jackson.
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kuroineko
  12 juillet 2019
Quel étrange récit que Nous avons toujours vécu au château. Entre conte gothique et chronique familiale et d'un petit village.
La narratrice est Mary Katherine Blackwood, 18 ans, fantasque sauvageonne qui enterre ses "trésors" dans les terres autour de la maison pour protéger le domaine. Elle vit avec son aînée Constance, qu'elle aime plus que tout, du vieil Oncle Julian, infirme et à la mémoire fluctuante, et de Jonas, son chat qui la suit partout dans ses cachettes sylvestres. Ces quatre personnages vivent dans une sorte de monde à eux, à l'écart du village où les Blackwood, en.particulier les demoiselles, sont honnies.
Merrycat a une prédilection pour les rites qu'elle crée afin que rien ne vienne perturber son havre déjà bien malmené six ans auparavant. Aux personnes qu'elle ne supporte pas, elle est capable de réciter le plus sérieusement du monde les divers alcaloïdes mortels de l'amanite phalloïde. Une jeune fille bien singulière et très peu encline à des efforts pour se faire apprécier.
Paru dans les années 1960, le roman dégage une atmosphère ambiguë qui fonctionne toujours aussi bien. La grande maison Blackwood, avec les divers services de porcelaine, nappes damassées et argenteries apportées par chaque nouvelle épousée de la famille, possède une attraction à la fois surannée et intemporelle. D'où l'envoûtement émanant des pages de ce livre. Shirley Jackson savait rendre palpable les ambiances spéciales mises en scène dans ses histoires.
Il me reste son recueil La loterie ainsi que Hantise, récemment réédités après nouvelle traduction. Je sens d'avance que je vais me régaler.
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Ys
  02 avril 2015
Deux soeurs et un vieil homme mal en point, dans une demeure patricienne de la Nouvelle-Angleterre.
Les jours s'écoulent un un rituel immuable entre la cuisine et le jardin, tout juste troublés par les courses indispensables au bourg, où des regards malveillants guettent derrière chaque carreau, où chaque pas est un défi relevé, un danger affronté.
Merricat Blackwood, la cadette, est seule à sortir affronter le monde, les deux autres se terrent au fond de la grande maison et sa belle blonde soeur Constance ne semble vivre que pour les plantes qu'elle cultive amoureusement, les repas qu'elle prépare religieusement et cette maison à moitié vide qu'elle entretient comme une église.
Nulle trace d'ennui pourtant, dans ce quotidien où chaque chose, chaque geste, semble empreint d'une magie profonde.
Quelque chose s'est passé, autrefois, qui a rendu les lieux si vides, si paisibles, si terrifiés par l'extérieur. Quelque chose va se passer bientôt, qui changera le cours des choses à jamais. D'ailleurs, n'est-ce pas une voiture qui vient de s'arrêter devant le perron ?
La poésie du banal, le pouvoir secret des choses et des mots, l'extraordinaire des êtres et des situations, composent une histoire pleine de charme et de mystère, empreinte d'un infime malaise et d'un suspense raffiné.
J'ai pensé parfois à Stoker, cet exquis détournement fait par Chan-wook Park de l'Ombre d'un doute. Si l'histoire n'est pas la même, on y retrouve le même fond retors sous une parfaite élégance, le même soupçon de candeur perverse, des personnages, des thèmes, des situations assez comparables. Et c'est tout aussi délicieux.
La voix de Merrycat pourrait être celle du Mal absolu comme de la parfaite innocence, si les deux à la fois ne s'incarnent pas en elle. Tissée d'une langue simple et puissante, comme une incantation, elle fascine le lecteur de bout en bout et donne envie de se réfugier aux côtés des sorcières sur la lune...
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belette2911
  07 novembre 2018
Alors que ma PAL croule sous les nouveautés en tout genre et que je meurs d'envie de lire, voilà que ma main innocente va me sortir un vieux romans qui prend la poussière depuis quelques années sur mes étagères.
Autre petit truc marrant, ce roman est affublé partout de l'étiquette "Fantastique", il a été édité dans la collection "Terreur" chez Pocket et pourtant, l'élément fantastique y est absent.
Certes, la narration de Mary- Katherine Blackwood, dite Merricat, y est pour quelque chose, elle qui s'invente des voyages sur la Lune et qui enterre des tas de choses pour se protéger des autres.
Autres qui ne sont sont pas des goules ou autres vampires loups-garous, mais les gens du village…
Pour Merricat, aller faire les courses, c'est limite traverser la ville de Bagdad tant les habitants sont hostiles aux derniers représentants de la famille Blackwood, à savoir Marie-Katherine, sa soeur aînée Constance et leur oncle Julian.
Merricat me fait un peu penser à Mercredi Addams qui aurait laissé tomber le gothique et les trucs d'outre-tombe. Tous les membres de sa famille ont beau avoir été empoisonné à leur table (parents, frère cadet, tante par alliance) avec du sucre, on ne dirait pas que ça la chagrine tant que ça.
En tant que narratrice, on suit tous les méandres de ses pensées, on la suit dans ses courses au village, on est témoin de la bassesse des villageois, puis, on l'accompagne au château, là où elles vivent, mais on a l'impression que les deux soeurs Blackwood ne nous laissent jamais vraiment franchir leur seuil de cette grande bâtisse dont elles ont condamnés des pièces depuis le décès de leurs parents.
Petit à petit, on entre un peu plus dans le récit grâce aux élucubrations d'oncle Julian, survivant de l'arsenic dans le susucre dont Constance, sa nièce dévouée (et accusée libérée faute de preuves de crime familial) s'occupe avec attention.
Il ne faut rien rater des causeries sans queue ni tête de l'oncle, car c'est lui qui vous apprendra la vérité, même si, ayant eu pour professeurs Holmes, Poirot et Columbo, je l'avais déjà entrevue assez vite.
C'est un roman angoissant de par ses ambiances sombres, de ces deux filles qui vivent recluses dans leur manoir, suivant des rituels journaliers pires que ceux de Sheldon Cooper (TBBT), vivant dans leur monde et coupées de toute vie sociale, hormis la visite d'un cousin.
On en vient à se demander si la santé mentale de Marie-Katherine et Constance n'a pas été atteinte par les pertes qu'elles ont subies et les traumatismes qui en ont découlé, sans oublier l'hostilité des gens du village qui les oblige à fermer toutes les portes du parc du château.
À un moment donné, l'auteure va pousser l'angoisse à son paroxysme, laissant le lecteur dérouté de par la froideur de comportement de Merricat et de Constance, qui feront comme si de rien n'était, oblitérant la violence des faits qui se déroulent sous leurs yeux et faisant ensuite comme si tout allait bien.
Un roman qui pourrait en rebuter certains à cause de ses longues descriptions ou de ses scènes où il a l'air de ne pas se passer grand-chose, un roman aux ambiances angoissantes, sans que l'on sache exactement d'où elles viennes, deux filles recluses, quasi, dont l'une vit en accomplissant des rituels afin de se protéger des autres et qui donne l'impression d'être totalement passé à l'ouest niveau santé mentale.
Je me demande même, à la fin, si, comme dans le film "Les autres" ou dans le roman "Le tour d'écrou", nous ne serions pas face à un personnage qui, englué dans son traumatisme, ne se serait pas inventé des survivants vivants avec elle dans ce château et les faisant intervenir selon ses envies, afin de ne pas sombrer un peu plus dans la folie.
Et c'est là que l'élément fantastique interviendrait… Tout s'expliquerait… CQFD

Lien : https://thecanniballecteur.w..
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critiques presse (1)
Telerama   24 octobre 2012
[Une] lecture obsédante. Du grand art.
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations et extraits (25) Voir plus Ajouter une citation
LuneblancheLuneblanche   27 juin 2020
Je choisissais les livres de bibliothèque avec soin. Il y avait des livres chez nous, bien sûr ; dans le bureau de mon père, deux murs entiers en étaient couverts, mais jamais les contes de fées et les livres historiques, et Constance ceux qui concernaient la nourriture. Même s'il n'ouvrait jamais un livre, Oncle Julian aimait voir Constance lire le soir tandis qu'il mettait de l'ordre dans ses papiers, et parfois il se tournait pour regarder ma sœur et il hochait la tête.
" Que lis-tu, ma chérie ? Cela fait plaisir à voir, une jeune fille plongée dans un livre.
- Je lis un ouvrage intitulé L'art culinaire, Oncle Julian
- Admirable."
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LuneblancheLuneblanche   27 juin 2020
Les gens du village nous haïssent depuis toujours.
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MusardiseMusardise   04 juillet 2018
Depuis le perron de la bibliothèque, je pouvais traverser tout de suite la rue et suivre le trottoir d’en face jusqu'à l'épicerie, mais cela m'obligeait à passer devant le bazar et les hommes assis dehors de part et d'autre de la porte. Dans ce village, les hommes restaient jeunes et c'étaient eux qui se chargeaient de colporter les ragots, tandis que les femmes vieillissaient, chaque jour plus grisonnantes, plus lasses et plus méchantes, et attendaient en silence que leurs homes se lèvent de leurs chaises et rentrent à la maison. En quittant la bibliothèque, je pouvais aussi rester sur le même trottoir et remonter la rue jusqu'à hauteur de l'épicerie et traverser là-bas ; c'était préférable, bien que cela me fît passer devant la poste et la maison Rochester avec ses tas de tôles rouillées, ses épaves de voitures, ses bidons d’essence vides, ses vieux matelas, ses tuyaux de plomb et ses baignoires que les membres de la famille Harler rapportaient chez eux et - je n'en doute pas une minute - qu'ils adoraient.
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MusardiseMusardise   24 juillet 2018
Près du ruisseau, je trouvai un nid de bébés serpents et je les tuai tous ; je déteste les serpents et Constance ne m'avait jamais demandé de les aimer. Je retournais vers la maison lorsque je découvris un très mauvais présage, l'un des pires. Dans la pinède, le livre que j'avais cloué à un tronc d'arbre était tombé. Je supposai que la rouille avait dû ronger le clou ; et le livre - c'était un petit registre de notre père, où il consignait les noms des gens qui lui devaient de l'argent, et de ceux dont il attendait, selon lui, des services en retour -, ce livre, donc, avait à présent perdu son pouvoir de protection. Je l'avais enveloppé très soigneusement d'un solide papier d'emballage avant de le clouer à l'arbre, mais le clou avait rouillé et le registre était tombé. Je me dis que je ferais mieux de le détruire, au cas où il serait devenu activement maléfique, et d'apporter un autre objet à fixer au tronc du pin, une écharpe de notre mère, peut-être, ou un de ses gants. En réalité, c'était déjà trop tard, même si je ne le savais pas alors : il était déjà en route pour venir chez nous.
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MusardiseMusardise   09 juillet 2018
Qu'il y ait ou non d'autres clients dans la boutique, cela n'avait jamais d'importance. J'étais toujours servie aussitôt ; quel que soit l'endroit où ils se trouvaient, M. Elbert ou son épouse, une femme cupide au teint pâle, accouraient à chaque fois pour me fournir ce que je désirais. Parfois, si leur fils aîné profitait des congés scolaires pour les aider au magasin, ils se hâtaient pour s'assurer que ce ne soit pas lui qui me serve, et un jour, quand une petite fille - qui n'était pas du village, bien sûr - vint tout près de moi dans l'épicerie, Mme Elbert la tira en arrière avec une telle brusquerie que la petite poussa un cri, puis il y eut une longue minute pendant laquelle tout le monde attendit la suite des événements, avant que Mme Elbert ne respire profondément et me demande : "Autre chose ?" Je me tenais toujours parfaitement raide et droite comme un "i" lorsque des enfants s'approchaient de moi, car ils me faisaient peur.
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La Maison du diable (The Haunting, 1963), film britannique réalisé par Robert Wise, sorti en 1963. Trailer
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