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ISBN : 2954667214
Éditeur : Netexplo (15/06/2016)

Note moyenne : 2.25/5 (sur 2 notes)
Résumé :
Dans le monde numérique, et au-delà, la blockchain s'est imposée comme le grand sujet de l'année 2016. Technologie révolutionnaire, machine à créer de la confiance, innovation de rupture d'une ampleur inédite... : les superlatifs s'accumulent peu à peu dans les médias au fil des semaines. Pourtant, tout comme le phénomène d'« uberisation » avait cannibalisé l'année 2015 en étant employé parfois de façon excessive, la blockchain court aujourd'hui le danger de devenir... >Voir plus
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Citations et extraits (36) Voir plus Ajouter une citation
deuxquatredeuxdeuxquatredeux   18 juillet 2017
Prenons deux exemples pour montrer à quel point les choix de développement sont révélateurs d’un choix de société.

Prenons par exemple les inégalités sur Bitcoin. Le coefficient de Gini, qui est un instrument utilisé par tous les pays pour mesurer l’écart de richesse au sein de leur population, est infiniment plus élevé dans Bitcoin que dans nos sociétés modernes, pourtant passablement inégalitaires ; plus révélateur encore, il continue de croître avec la montée en puissance du réseau. En réalité, nous assistons à un jeu de Monopoly : au départ, nous étions tous égaux devant Bitcoin, mais ceux qui ont pris de l’avance en début de jeu gagnent à la fin. "Plus tu gagnes, plus tu gagnes" : il n’existe dans Bitcoin aucun mécanisme redistributeur qui permet de protéger des distributions de valeur plus équilibrées.

Or ce choix-là n’est pas une nécessité. On peut faire appel à d’autres systèmes, comme ceux décrits par Christopher Boehm (Hierarchy in the Forest) ou Pierre Clastres (la Société contre l’Etat), pour comprendre l’importance des systèmes de contre-hiérarchie. Ainsi dans ces sociétés de chasseurs-cueilleurs les femelles et les mâles bêta prennent le pouvoir contre les mâles alpha et mettent en place des mesures pour limiter leur domination. Ce sont des exemples connus mais qui illustrent un fait : un système qui n’a pas de contre-pouvoir va nécessairement virer au monopole. Il s’agit d’un choix à faire au moment d’en fixer les règles.

Un second exemple pourrait être la fameuse "longue traîne" décrite par Chris Anderson. Il s’agit de cette idée de dissocier d’une part les "gros succès", qui attirent individuellement l’attention, et la multitude de petits succès qui viennent ensuite, mais dont la somme peut être collectivement supérieure à celle des " hits" en terme d’impact. Cette économie secondaire, alternative, crée à son échelle un système fondé sur des micro-choix.

Or cette longue traîne n’est pas permise par Amazon, ni Google et consorts parce qu’en leur cœur réside un algorithme qui crée de la concentration. A l’inverse, Jamendo avait mis en place des contre-mesures qui la protégeait. Là encore, la technologie est affaire de choix, et ce choix n’est pas univoque.

Il est urgent pour nous tous de réapprendre cette vérité, puisqu’il me semble que nous l’avons oubliée. Dans les milieux technologiques, les développeurs, les hackeurs, ne la connaissent pas assez. Et une fois cette prise de conscience faite, viendra l’heure des choix : c’est ce qu’on appelle value sensitive design, c’est-à- dire prendre conscience lors de la création que celle-ci prend place dans un système de valeur, et effectuer ses choix en conscience.

Il est urgent de commencer à développer des financements de projets plus égalitaires - par exemple via les coopératives -, des algorithmes plus égalitaires, des gouvernances de plateforme - par exemple par les utilisateurs - plus égalitaires. Des exemples comme ceux du collectif Inspire en Nouvelle-Zélande sont à suivre.

On constate aujourd’hui une sorte d’automatisme, de passage apparemment obligé pour les créateurs : des jeunes, qui veulent créer une technologie, sont très vite poussés par une certaine valorisation sociale dans la culture extractive. Cette culture extractive, c’est celle des start-up, avec la volonté unique de réussir une Licorne (Nb : start-up dont la valorisation boursière dépasse 1 milliard de dollars) ou un Exit (Nb : sortie du capital rapidement après lancement et avec forte plus- value). Or une autre voie existe, même si elle n’est pas très visible. Il y a tout un travail à faire aujourd’hui envers les développeurs pour leur montrer cette autre voie.

Il faut dénaturaliser l’idée du développement de la technologie, l’idée que ce développement est naturel, que le capitalisme est naturel ... Il faut se rendre conscient qu’il s’agit de choix humains.

Or la blockchain arrive vite. Une sorte de consensus informel prédisait les prototypages en 2016, et les premiers systèmes utilisables en 2017. Sans se placer dans ce débat, je crois important de rappeler que l’on a toujours tendance à exagérer l’importance des technologies quant au potentiel de développement sur le court terme, et à les sous-estimer sur le long terme.

Souvenons-nous de la hype autour de l’intelligence artificielle, comme de celle autour de la réalité augmentée. Si cela n’a pas pris sur le moment 20, 25 ans après, nous y sommes. Il est tout à fait possible que la blockchain soit l’éléphant qui accouche d’une souris. Mais ce ne sera pas grave, et ce n’est pas pour cela que la blockchain n’aura pas d’importance ensuite, le temps qu’elle se déploie réellement. Cela peut arriver vite: on a vu avec le moteur de recherche par exemple (Nb: inventé au début des années 1990, il décolle véritablement au début des années 2000) que ce délai de montée en puissance se réduit constamment avec l’accélération technologique. Il faut s’attendre à ce que la blockchain compte vraiment dans moins d’une dizaine d’années.

Les grandes entreprises et les défenseurs du capitalisme seront les premiers à s’en saisir mais je ne pense pas que cela soit un mal. Quand on regarde l’histoire des grandes évolutions sociales, comme la grande révolution féodale du Xe siècle ou la grande révolution capitaliste du XVe siècle, le scénario est un peu le même : on est face à un système épuisé qui ne marche plus, et où tout le monde va chercher des alternatives, aussi bien les gens qui ont les moyens que les gens qui sont au bas de l’échelle.

C’est justement parce que les éléments ultra-capitalistes investissent dans ce changement qu’il pourra avoir lieu. C’est à l’intérieur des structures romaines en déclin que se sont formées les graines du changement qui allaient former la féodalité, et c’est à l’intérieur des grains du système féodal que les grains qui allaient devenir le capitalisme se sont développés. Il est naturel de penser que c’est à l’intérieur du système capitaliste en déclin que les graines des communs vont se développer.

Ce qui peut d’ailleurs amener des paradoxes, comme Facebook, parfait produit du capitalisme d’extraction et en même temps puissant encapaciteur d’auto- organisation en P2P. Le changement n’est peut-être pas encore totalement là où on voudrait qu’il aille, mais il va dans la bonne direction, et il faut s’en saisir. Ne refusons pas un outil sous le prétexte qu’il a été développé pour les mauvais motifs ; il faut garder en tête Luther au XVe siècle lorsqu’il voit à sa juste valeur le potentiel de l’imprimerie pour la diffusion de ses idées. Il faut se saisir et s’approprier les potentiels des technologies, même si elles sont en partie dominées par des forces qui ne sont pas nécessairement émancipatrices.

Les deux visages de la blockchain - Michel Bauwens, Théoricien du pair-à-pair, Fondateur de la Peer-to-peer Foundation
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deuxquatredeuxdeuxquatredeux   18 juillet 2017
Mais on l’a dit : une technologie n’est jamais univoque. Et tout n’est pas mauvais dans Blockchain.

A nouveau, il est nécessaire mettre les choses dans le contexte. On peut considérer qu’il y a toujours au moins trois couches dans l’élaboration d’une technologie. Il y a d’abord celle des financeurs de projets, qui ont une influence déterminante sur le design, puisque ce sont eux qui vont donner les ordres à ceux qui travaillent. Ensuite, il y a ceux qui développent la technologie ; ceux-ci ne sont pas des exécutants passifs, des esclaves, mais sont des créatifs, à l’image de la communauté des développeurs blockchain, et vont donc influencer fortement sur le design de la technologie. Il s’agit d’un groupe social fortement influencé par
l’éthique ‘hacker’. Enfin, il y a les utilisateurs qui ont en tout temps ‘subverti’ les technologies pour les adapter à leur besoin. La technologie est donc bien un terrain de lutte, ou des influences variées essayent d’adapter les fonctionnalités à leurs propres besoins.

Prenons l’exemple d’Internet. A l’origine, Internet est né de l’idée de militaires qui cherchaient des moyens de communications pouvant survivre à une destruction nucléaire. Puis ce sont les scientifiques qui ont repris l’idée pour en faire un réseau de partage des connaissances. Tim Berners-Lee, en inventant le World Wide Web, a ensuite crée une couche civique, qui a démocratisé l’Internet. Enfin est arrivé le commerce, qui est venu se greffer dessus et a fait tout pour qu’il y ait des contrôles, de la surveillance sur les accès utilisateurs, etc.

Internet n’est donc pas quelque chose de simple ; il y a des aspects P2P, des aspects décentralisés, des aspects centralisés, et ce sont ces couches successives qui ont fait que l’on a aujourd’hui un système finalement assez contradictoire dans son idée sous-jacente. La blockchain suit le même chemin des différentes couches de développement et de leurs motivations contraires.

Dans la blockchain, une chose m’intéresse en particulier : la promesse d’une nouvelle organisation. Il faut bien comprendre qu’Internet a pourtant déjà fait baisser considérablement les coûts de l’auto-organisation humaine, et que les individus n’ont pas attendu la blockchain pour commencer à s’organiser ; certaines études témoignent d’une croissance exponentielle des organisations citoyennes depuis une dizaine d’années. Cela étant, si nous n’avons pas besoin de la blockchain pour nous auto-organiser, celle-ci peut renforcer ce mouvement.

A mon sens, la blockchain peut représenter une deuxième couche, une seconde baisse des coûts de publication, de communication, de transaction. En créant une banque de données universelle, en créant une sécurité universelle, la technologie a le potentiel de faciliter encore davantage l’auto-organisation humaine. C’est une seconde vague d’accélération qui pourrait se dessiner, et en ce sens, il serait intéressant que des forces disons progressistes, ou émancipatrices, qui sont concernées par des valeurs comme la durabilité de la planète et une équité dans la distribution de la richesse, apprivoisent et s’approprient à leur tour le potentiel de la blockchain.

Mais dans ce cas la blockchain revêt une coloration différente. On quitte en effet le technocratique et l’individu, pour entrer dans le domaine des coopératives, des communautés productives pour soutenir des domaines comme la pêche ou l’agriculture éthiques. Dans cette approche, on réinvestit le collectif et il y a une forme de gouvernance démocratique. La blockchain pourrait être utilisée pour automatiser les accords de ces organisations-là.

On peut également trouver à la blockchain un potentiel intéressant autour de la transparence. Aujourd’hui, il existe deux principales façons dans nos sociétés d’allouer les ressources : en faisant choisir l’Etat, c’est-à-dire hiérarchiquement, ou en faisant choisir le marché, c’est-à-dire compétitivement. Mais lorsque l’on atteint un système véritablement transparent, une troisième option émerge de façon très forte : la coordination mutuelle libre.

Cette coordination mutuelle libre est déjà en action sur Wikipédia et pour Linux. L’économie de l’immatériel connait donc déjà ce qu’on appelle la stigmergie, cette possibilité pour chacun de gérer son propre effort et donc de collaborer, et ce parce que tous les signaux sont lisibles. En appliquant la transparence à la comptabilité ou à la logistique, et c’était la proposition du Livre Blanc de Provenance par exemple, il devient théoriquement possible grâce à la blockchain de passer à une économie matérielle qui fonctionne elle aussi selon le principe de la coordination mutuelle libre.

C’est une vision à mon sens très émancipatrice, puisqu’elle permet l’émergence d’un système où chaque individu peut librement allouer son temps et son énergie, et la création du même coup des ressources partageables.

Ce qui m’intéresse dans la blockchain, c’est donc son potentiel d’encapacitation ("empowerement") de l’organisation collective de l’humanité.

Des projets comme ArcadeCity, ou Backfeed, sont des projets qui peuvent être interprétés sous cet angle-là. Pour qu’ils se multiplient, il est important d’aller éduquer les forces égalitaires au potentiel de la blockchain. Car dans la blockchain comme ailleurs le constat est le même : aussi bien les investisseurs à risques que les défenseurs de l’idéal propriétaire et libertarien se montrent toujours plus rapides dans l’adoption de la technologie que d’autres parties de la société. L’enjeu de la blockchain est de s’assurer qu’elle ne s’engage pas dans une voie unique, celle de l’individu atomique et égocentré, mais qu’elle investisse bien, aussi, des valeurs qui sont celles de liberté, d’égalité de fraternité.

Les deux visages de la blockchain - Michel Bauwens, Théoricien du pair-à-pair, Fondateur de la Peer-to-peer Foundation
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deuxquatredeuxdeuxquatredeux   08 juillet 2017
Le premier enjeu est un enjeu de scalabilité, c’est-à-dire de passage à grande échelle. La blockchain n’est actuellement pas encore véritablement mature. En termes de blockchain publique, la blockchain Bitcoin est considérée comme la seule véritablement robuste à l’heure actuelle, même si celle d’Ethereum progresse rapidement. Cela étant, la blockchain Bitcoin présente des contraintes techniques qui freinent un éventuel déploiement massif et généralisé (ce qui n’est pas forcément son but d’ailleurs) : citons ainsi le temps de dix minutes pour valider une transaction, qui permet d’assurer une sécurité du réseau mais qui n’est pas adapté pour utiliser le bitcoin en tant que moyen de paiement courant, ou encore la limite des sept transactions maximum par seconde, à comparer aux 2000 en moyenne d’un réseau comme Visa.

En lien avec ces limites techniques figure un enjeu de gouvernance. Les choix technologiques du bitcoin sont en effet décidés par sa communauté. Celle-ci connaît périodiquement des débats voire des conflits sur les décisions à prendre. Début 2016, les acteurs du bitcoin se sont ainsi divisés entre les partisans d’une augmentation de la taille des blocs (limités à 1 mégaoctet à l’heure actuelle) et les défenseurs d’une réduction de la taille de chaque transaction. Parmi ces derniers, certains plaident également pour la création de "sidechains", des blockchains secondaires rattachées à la blockchain originelle qui géreraient notamment les micro-transactions, sans que cette proposition ne fasse elle non plus le consensus. Les débats sont donc aujourd’hui loin d’être tranchés et conditionneront le développement à venir du bitcoin.

A tout cela s’ajoute plus globalement un défi majeur pour les blockchains : parvenir à créer une expérience utilisateur qui leur permettrait d’être utilisée par tout un chacun. Nous en sommes encore loin aujourd’hui mais il s’agit avant tout d’une question de temps, de la même façon que le réseau Internet a préexisté au Web (la principale application d’Internet, qui permet la publication et consultation de documents - textes, sons, images...- et qui utilise les techniques de liens hypertextes) et aux navigateurs internet.

Par ailleurs, un autre enjeu essentiel réside dans la consommation énergétique, très élevée, des blockchains utilisant le système du proof-of-work – c’est-à-dire Bitcoin en premier lieu, et Ethereum jusqu’à 2017, avant le basculement vers un système alternatif intitulé proof-of-stake justement pour réduire cette consommation. Si aucune étude scientifique et académique n’a pu évaluer précisément l’impact du proof-of-work sur l’environnement, il est en tout cas certain que ce processus de sécurisation du réseau passe, par nature, par un gaspillage d’électricité très important. Le développement des blockchains ne pourra s’exonérer de cette question-là.

Enfin, s’ajoutent à tout cela des questions juridiques et éthiques majeures, par exemple en termes de responsabilité, sans parler des enjeux plus culturels et humains liés à l’acceptation des concepts sous-jacents à la blockchain, qui redéfinissent un certain nombres de paradigmes actuels.
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deuxquatredeuxdeuxquatredeux   17 juillet 2017
Il existe dans la nature des exemples impressionnants de ce que l’on appelle l’intelligence collective. Les termites, par exemple, qui travaillent ensemble à l’établissement de leurs immenses monticules ; ou les oiseaux migrateurs, qui fonctionnent en parfaite coordination sur des distances phénoménales sans que nulle part un être ou un groupe d’individus n’émette d’ordre à ce sujet.

On sait aujourd’hui que cette coordination est produite indirectement, par le fonctionnement et la lecture notamment de traces, y compris hormonales. C’est donc la lecture a posteriori de ces traces laissées par les autres membres du groupe qui permet l’émergence de ce qu’on appelle "l’intelligence collective", sans que nulle part on ne puisse vraiment rencontrer cette intelligence elle-même. Les biologistes l’appellent la stigmergie. Elle est à la fois le fruit de la somme des intelligences individuelles du groupe, et plus que cela à la fois.

Cette idée d’agréger une multitude de petits travaux individuels pour réaliser quelque chose de supérieur à la somme des parties n’est certes pas nouvelle pour les humains, qui se sont très tôt constitués en organisations destinées à accomplir certains objectifs. Mais si on se penche sur les réalisations les plus imposantes et les plus immédiatement visibles, les Pyramides d’Egypte ou des domaines Aztèques, la Grande Muraille, le Colisée, et plus récemment nos gratte-ciels partout dans le monde, on constate qu’aucune n’est le fruit d’une intelligence collective humaine. Elles sont pratiquement toujours le fruit des ordres données par une ou plusieurs personnes, bien souvent complètement absente de la mise en œuvre technique.

Aujourd’hui le mode de décision prôné dans la majorité des discours est devenu celui du marché, du Winner takes all, réputé plus efficient qu’une prise de décision hiérarchique. Pourtant, la compétition (puisque c’est elle qui est au cœur de la logique de marché) n’est pas toujours le meilleur moyen d’allouer les ressources. On peut prendre comme exemple très simple la Recherche et Développement sur les sujets pharmaceutiques, aujourd’hui compartimentée en autant de silos qu’il existe de laboratoires, tous lancés dans une course dont les termes sont simples: le premier qui dépose le brevet gagne. Se demander si la mutualisation des ressources et des hommes sur ces sujets-là ne serait pas meilleure pour le bien public, c’est prendre conscience des limites de la gouvernance systématique par le marché.

La question qui se pose est donc de savoir s’il nous est possible, à nous humains, d’atteindre en partie cette forme d’intelligence collective déployée par d’autres espèces, et de l’appliquer à des buts plus ambitieux que la création d’une termitière. Ce ne serait pas la première fois que l’on imiterait la nature dans ce qu’elle sait le mieux faire. Elle nous a donné envie de voler ; pourrait-elle nous conduire vers des formes d’organisations plus horizontales et plus efficientes ?

A mon sens, la blockchain est un outil capable de nous amener vers cette intelligence collective.

Perspectives et enjeux des blockchains de demain - Primavera de Filippi, Chercheuse au Cersa (CNRS) et au Berkman Center for Internet & Society à l'université d'Harvard
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deuxquatredeuxdeuxquatredeux   18 juillet 2017
Rêvons un peu. Imaginons que demain, le lien de subordination constitutif du salariat soit brisé, non au profit d'une régression vers le travail à la tâche, mais au bénéfice du libre choix de participer à des projets satisfaisant aux objectifs de chacun.

En tant qu'initiateur d'un projet, je souhaite réunir les collaborateurs qui partagent mes valeurs et dont les compétences complètent les miennes. En tant que participant, je cherche à combiner en diverses mesures la nécessité de subvenir à mes besoins matériels, l'aspiration à servir une cause désirable, le besoin de développer du lien social et l'envie d'utiliser et d'accroître mes compétences. Ce faisceau de motivations peut me conduire à me concentrer sur un seul projet, ou bien à participer à plusieurs. Dans le cadre d'un même projet, je peux être aussi invité à endosser de multiples rôles.

Nous voyons se constituer aujourd'hui de nouveaux réseaux sociaux tels que Colony ou Part-up dont le but est précisément d'offrir l'accès à ce nouveau Web collaboratif, cet univers fluide où nos aspirations et nos compétences trouvent à s'ancrer dans des projets, aussi simplement que nous hélons virtuellement un chauffeur Uber depuis notre mobile.

Au bout du compte, comment caractériser ces nouveaux modes d'organisation que la blockchain pourrait outiller ? Ils devraient tout d'abord être ouverts. Les firmes actuelles sont dotées de dispositifs de protection renforcée vis-à-vis de l'extérieur. Une organisation décentralisée se doit d'être poreuse, afin de laisser son réseau atteindre naturellement et rapidement son optimum. Cette porosité n'est pas un simple état passif, mais une capacité dynamique à inviter chaque acteur à exprimer son potentiel.

La résilience de l'organisation n'est pas affectée par son ouverture, car elle ne dépend pas d'une sélection initiale, incertaine et coûteuse ; l'accès à une position d'influence au sein de l'organisation dépend de la validation consensuelle de contributions effectives. L'influence reconnue au participant se doit d'être proportionnelle à l'engagement effectif, ainsi qu'à l'alignement vis-à-vis des valeurs du groupe. La forme naturelle de la structure de décision de telles organisations est donc méritocratique, plutôt que démocratique - même si rien n'empêche d'introduire des formes plus égalitaires de prises de décision.

Lorsqu'une rémunération rétribue l'activité des participants, il convient également qu'elle soit proportionnelle aux contributions effectives, afin de prendre en compte la diversité d'implication. Là encore, l'équité ne peut s'assimiler systématiquement à l'égalité, sauf à en faire explicitement une valeur cardinale du réseau. Des mécanismes complémentaires de redistribution - tel que le revenu universel d'existence, par exemple, - peuvent être trouvés en dehors de l'organisation.

Ouverte, méritocratique, équitable : tels pourraient être les attributs d'organisations décentralisées collaboratives. Exceller dans ces dimensions ne saurait dépendre uniquement d'une technologie, aussi puissante soit-elle. On touche ici à l'humain et au social, qui débordent de toute part l'approche techniciste. Mais il faut reconnaître le caractère transformatif de la blockchain dans cette évolution, et s'en saisir comme d'un outil irremplaçable pour substituer au pouvoir descendant de la hiérarchie la forme du consensus entre pairs, à une échelle inédite dans l'histoire des organisations.

La blockchain, catalyseur de décentralisation des organisations - Philippe Honigman, Entrepreneur, Fondateur de ftopia
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