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Critique de dourvach


Etrange impression laissée par une lecture encore partielle de l'essai très dense [*] que nous devons à Michel MURAT, enseignant la littérature française à l'Université, auteur d'une Thèse d'Etat sur le roman gracquien justement fameux de 1951, "Le Rivage des Syrtes" (ce fut le premier travail de thèse à être entièrement consacré à cet opus).

Gros ouvrage dit "universitaire de référence" [et, ma foi, il l'est...] organisé en cinq chapitres (I. "Le génie des lieux" / II. "Du romanesque" / "La dimension critique" / IV. "Un écrivain secondaire" / V. "Le déserteur de l'avant-garde") formant la première moitié du volume, que suit un développement critique à propos de 17 ouvrages du grand écrivain, présentés dans leur ordre chronologique (de son roman "Au Château d'Argol" de 1938 au volume de ses "Entretiens" paru en 2002 ), formant quasiment l'autre moitié de l'ouvrage, ouvrage fort heureusement complété par 16 pages de repères biographiques et bibliographiques ("CHRONOLOGIE") auxquels vient s'aboucher une conséquente BIBLIOGRAPHIE.

Revenons tout d'abord sur le titre de l'ouvrage : "L'enchanteur réticent. Essai sur Julien Gracq".

"Enchanteur réticent" : bien étrange affirmation, au fond... Si Gracq fut "réticent", absolument imperméable à la célébrité, aux susucres et aux hochets institutionnels auxquels tant d'autres succombèrent, il fut un enchanteur assumé.

Sa réticence à l'imbécillité du Système flatte-Narcisses [**], il la doit avant tout à sa très forte personnalité et peut-être aussi à son immense culture dont il ne tirait aucune gloire. Peut-être timide mais surtout réservé, non seulement poli mais immensément respectueux de ses interlocuteurs et ses lecteurs...

"Le génie des lieux" est un morceau convaincant, toujours solidement argumenté et illustré, scindé en cinq sous chapitres ("Être au monde", "L'entre-deux' / "Histoire-géographie" / "Les noms et les choses" / "La question des châteaux") : la magie part toujours du Lieu charmeur, du fameux "Topos" pour utiliser le mot grec ancien... et Gracq en fut le Maître, comme Ramuz fut le maître définitif du Roman-poème...

La complication pour nous vient de l'exercice d'intellectualisme, démonstratif et assertif sans beaucoup de self-control, observé dans ce second grand chapitre "Du romanesque" où l'on nous sert — un peu trop fréquemment ici, à notre goût — le plat attendu de cette "distance" et de cette merveilleuse "ironie" propre à ceux-à-qui-on-ne-la-fait-pas, un mets évidemment altier que Gracq nous servirait sans cesse, avec clins d'oeil implicites de l'auteur à l'appui... Si cela est manifeste dans son très Gothique, parfois caricatural et passablement surchargé premier roman publié à 28 ans ("Au château d'Argol"), pourquoi extrapoler à "Un beau Ténébreux", "Le rivage des Syrtes" et les récits ou fragments de récits tels que "Le roi Cophetua", "La Route". Point d'ironie et de second degré, selon nous : juste du recul et de l'intelligence sensible. Il y a un vrai romantisme assumé par ses personnages et par leur auteur. Dès son "Un beau Ténébreux" de 1945, marqué par la mort côtoyée durant cinq années, "on ne fait pas (on ne fera plus et on ne fera plus jamais) "son malin"... Plus de ces enfantillages... On ne joue pas à l'intellectuel altier, détaché des contingences de la vie... Allan ira jusqu'au bout de son programme : le narrateur, d'ailleurs, ne le jugera jamais.

Michel Murat, en son sous-chapitre au titre très godardien "Masculin, féminin", passe - à notre avis - complètement à côté du merveilleux de la passion véritablement incarnée et sublimée (en termes d' "Amour fou") par le lien de circonstances entre "la petite fée" Mona et le Lieutenant Grange de "Un balcon en forêt" (1958) ... comme s'ils étaient des figures désincarnées : Roger Aïm nous apprendra beaucoup plus, vingt ans plus tard, sur l'extrême sensibilité de Luis Poirier dans sa petite étude biographique "Julien Gracq. Nora, une passion surréaliste" (éditions Infimes, Orléans, 2024, 120 pages, 12 €).

Je poursuis actuellement ma lecture (effectuée principalement en savantes diagonales, toutes ces dernières semaines) mais j'en viendrai à bout : le principal défaut de ce livre-Somme me semble être ce que je nommerai "Le scalpel du chirurgien de C.H.U.". En effet, l'intellectualisme en excès chasse tous les beaux fantômes et peut occire décidément tous les charmants mystères romantiques. "Le géographe sentimental" que fut Julien GRACQ (1910-2007) s'en relèvera assurément... car l'ouvrage de Michel MURAT, malgré ses quelques petits défauts ("Vite, viiiiiite, Alka-Selzer !", en certaines pages) est un ouvrage sérieux, solide et certainement précieux à acquérir, mais à lire lentement, trèèèèès lentement... :-)

[*] Michel MURAT, "L'enchanteur réticent. Essai sur Julien Gracq", collection "Les Essais", édité dans la "Maison Mère" du cher Julien GRACQ, la "Librairie José Corti (Paris), 359 pages, acquis à son digne prix de vente de 22 €.

[**] Système déjà fort en pointe en son temps : qu'aurait-il pensé des prestations radiophoniques puis télévisuelles contemporaines d'un certain "Traquenard" faisant, sans vergogne, quasi-agoniser en direct son invité dans l'expression d'un amour inconditionnel de soi et de sa propre production intellectuelle, artistique ?
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