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L'Agneau carnivore de
Agustin Gomez-Arcos
Je t'aime. Les yeux fermés, j'ouvre la bouche pour dire ces mots neufs - des mots qui sont comme des chiffons usés dans la bouche des autres, mais qui s'inventent dans la mienne ; je les articule soigneusement pour ne pas risquer de perdre une syllabe dans le vide, pour ne pas risquer un cataclysme. Je découvre que, pendant ces sept ans de mon manque de toi, je suis parvenu à la sérénité. La maison est prête, je suis prêt. Le printemps est né. Je n'ai plus besoin d'ouvrir les yeux tant que je n'entendrai pas tes pas résonner sur le gravier du jardin, ta clé tourner dans la serrure, tes mains pousser la porte. Les yeux fermés... en ce début de printemps qui s'annonce comme un miracle... Je t'attends... mon frère... mon frère amour.
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Par lecassin, le 27/01/2013
Ana non de
Agustin Gomez-Arcos
La neige se remet à tomber, sereine, fidèle, enveloppant dans son suaire le cadavre d’une femme nommée Ana Paücha, soixante et quinze ans, qui fut épouse, mère et veuve de quatre hommes Paücha, fauchés par la guerre civile espagnole et ses prisons de la haine. Nulle pierre tombale ne perpétue ces cinq noms :
Ana Paücha
Pedro Paücha
Jose Paücha
Juan Paücha
Jesus Paücha dit le « petit »
Nul œil ne les pleure.
Nul mémoire n’en garde trace.
Ce ne sont que les noms de cinq saints sans église. Des anti-noms.
Des non.
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Par cathcor, le 10/03/2012
L'Enfant pain de
Agustin Gomez-Arcos
Grain de poussière dans un univers de solitrude, l'enfant s'approcha de la femme tondue et lui tendit une main, qu'elle prit de toutes ses forces, comme une naufragée. Ils marchèrent ensemble, la femme tondue et l'enfant. Un enfant de 6 ans, qui, en ce jour de barbarie, souhaita en son for intérieur un rude destin à ses semblables, tous, vainqueurs et vaincus.
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L'Agneau carnivore de
Agustin Gomez-Arcos
Je t'aime parce que je te sens capable d'aimer quelqu'un d'autre, et pourtant, tu n'aimes que moi.
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Par cathcor, le 10/03/2012
L'Enfant pain de
Agustin Gomez-Arcos
Un mot impitoyable, vide de charité, ce mot de "rouge". Aussitôt prononcé, tout lien de sang, de naissance ou de lieu échappait à son contexte. C'était un mot dévitaminé, décalcifié, un mot maigre d'amour, mais gros de haine. Il sonnait comme la gifle que le fils donne au père,il était pointu, s'aiguisait d'un seul coup, tel le couteau qu'on enfonce dans le dos d'un frère. Un mot Caïn dirigé contre Abel.
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L'Agneau carnivore de
Agustin Gomez-Arcos
C'est à partir du moment où elle, maman, m'a dit : "Je ne t'ai pas voulu" que j'ai entrepris de remonter dans mon passé larvaire et commencé d'y voir clair. La rancune était née du jour où mon fœtus avait trop gonflé, l'empêchant de se pencher élégamment sur son damné rosier.
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Par AV, le 23/09/2012
L'hommeà genoux de
Agustin Gomez-Arcos
La dame parfumée semble avoir entendu l'agenouillé. Elle dit : « Vous m'avez l'air d'être propre comme un sou, mon garçon. J'approuve la propreté. Un pauvre propre n'est pas un mendiant professionnel, sa pauvreté est bien réelle. Je ne regrette pas de lui porter secours. Il doit y avoir une semaine que vous faites l'aumône. Je me suis aperçue que vous ne sentez pas l'aisselle, quand vous tendez la main. C'est admirable, transpirant comme vous le faites sous ce soleil de justice. Oui, votre propreté me plaît. Je suis sûre qu'elle vous vient de l'âme. Quand on a l'âme propre, la pauvreté n'est pas feinte. Ni méritée. Ce qui m'amène à exercer sans regrets la charité, comme le Christ et l’Église nous le conseillent. Oh, n'allez surtout pas pleurer, je vous prie ! Je ne vous parle pas comme ça pour vous émouvoir. Vous tenez votre rôle de miséreux avec la même dignité que d'autres le rôle d'évêque, de P.-D.G., de maréchal. Soyez-en fier. (...) »
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Par cathcor, le 11/03/2012
L'Agneau carnivore de
Agustin Gomez-Arcos
Don Pepe était naturellement doué pour l'enseignement tel qu'on le conçoit en Espagne; tout gosse est une brute tant que l'on ne démontre pas le contraire. Et le contraire n'a jamais été démontré...si l'on se reporte à la férocité avec laquelle les enseignants tiennent à leur concept de la discipline. Un gosse, ça se polit à petit feu, sans pitié, sans relâche, jusqu'à ce que la bête qui l'habite laisse sa place à l'homme qu'il doit devenir. Evidemment, la bête n'est pas toujours disposée à foutre le camp et faciliter ainsi le boulot- ça, c'est un principe absolu- et la nécessité de la guerre est alors évidente.
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Ana non de
Agustin Gomez-Arcos
Ma solitude, c'est quatre lits où s'épanouissaient quatre corps d'hommes, jadis. Vides, les lits. Morts, les hommes. Ma solitude, c'est une barque blessée dans son corps , qui se dessèche au bord de la mer, barque désertée que n'accueille plus le salut des mouettes tous les petits matins de la joie du retour. Ma solitude, c'est ce nom heureux que je ne pourrai pas donner à mes petits-enfants, morts avant d'être nés. Ma solitude, c'est ce nom de grand-mère que je n'entendrai jamais, sauf dans le trou noir de mes rêves.
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Ana non de
Agustin Gomez-Arcos
Quatre noms à prononcer : Pedro, Juan, José, Jésus, à modeler dans sa bouche comme quatre globes terrestres, à articuler selon ses humeurs, avec amour ou colère, et d'un seul coup, plus personne à appeler, plus rien à dire. Trente ans de silence, au jour, à l'heure, à la minute près. Trente ans de nuits. Bien sûr, elle disait bonjour et au revoir, que c'est gentil à vous et merci bien. Mais ça, ce n'est pas parler. C'est aggraver le silence.
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