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Par boreale, le 22/06/2008
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
(... ) ... de temps à autres quand elle écoutait ses airs favoris à la radio , Ammu se sentait toute remuée. comme s'ils distillaient en elle une douleur diffuse, comme si , métamorphosée en sorcière , elle quittait ce monde pour un monde meilleur.
Ces jours là elle se montrait agitée , parfois même rebelle. Comme si elle abandonnait momentanément son rôle de mère et de divorcée. jusqu'à sa démarche qui , de tranquille et de posée, se faisait soudain plus dansante.
Elle mettait des fleurs dans ses cheveux et ses yeux étaient plein d'étranges sortilèges. elle ne parlait à personne. Passait des heures au bord du fleuve avec pour seul compagnon son petit transistor en forme de mandarine. Fumait cigarette sur cigarette et prenait des bains de minuit.
qu'était-ce au juste qui donnait parfois à Ammu ce côté inquiétant ? totalement imprévisible ? Les forces antagonistes au dedans d'elle se livraient bataille. Comme un mélange aux composantes irreductibles .
l'infinie tendresse de la mère et l'audace du kamikaze. Voilà ce qui finit peu à peu par l'envahir jusqu'à l'amener à aimer la nuit l'homme qui aimait ( .... )
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Par dreulma, le 08/05/2011
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
Les deux hommes eurent une conversation. Brève, laconique, directe. Comme s'ils échangeaient non pas des mots mais des chiffres. Aucune explication ne semblait nécessaire. Il n'y avait entre eux aucun lien d'amitié, et ils ne se faisaient absoluement pas confiance. En revanche, ils se comprenaient parfaitement. L'enfance n'avait laissé sur eux aucune trace. Dépourvus de curiosité comme de doutes, ils étaient à leur manière terriblement adultes. Ils regardaient le monde sans jamais se poser de questions sur son fonctionnement. Pourquoi l'auraient ils fait puisque c'étaient eux qui le faisaient marcher ? Mécaniciens promus à l'entretien de rouages dans une même machine.
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Par dreulma, le 01/05/2011
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
L'homme qui, debout dans l'ombre des hévéas, des pièces d'or dansant sur son corps nu, tenait sa fille dans ses bras, leva les yeux et croisa le regard d'Ammu. Des siècles entiers se téléscopèrent pour se ramasser en cet instant unique, évanescent. L'Histoire, surprise, perdit pied. Fut rejetée comme une vieille peau de serpent. Les marques, les cicatrices, les blessures qu'avaient laissées les guerres anciennes et l'époque où certains devaient marcher à reculons s'effacèrent brusquement. Pour faire place à une aura, un tremblement palpable aussi visible que l'eau dans une rivière ou le soleil dans le ciel. Aussi sensible que la chaleur d'une journée d'été ou la brève saccade du poisson qui tire sur la ligne. Tellement patent que personne ne remarqua rien.
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Par dreulma, le 08/05/2011
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
La chaleur matinale laisse présager une chaleur plus grande encore.
Au-delà du marais qui sent l'eau stagnante, ils passent devant des arbres vénérables recouverts de vigne vierge. Des maniocs gigantesques. Des poivriers sauvages. Des cascades violettes d'acuminus.
Devant un scarabée bleu foncé en équilibre sur un brin d'herbe qui ne plie pas sous le poids.
Devant des toiles d'araignées géantes qui ont résisté à la pluie et courent comme des rumeurs colportées d'un arbre à l'autre.
Une fleur de bananier dans son fourreau de bractées bordeaux s'accroche à un arbre rugueux aux feuilles arrachées. Joyau offert par un écolier dépenaillé. Bijou de la jungle veloutée.
Des libellules cramoisies s'accouplent dans l'air. Comme un bus à deux étages. Quel art ! Plein d'admiration, un policier regarde et s'interroge brièvement sur la dynamique de la copulation libellulienne. Qu'est-ce qui va dans quoi ? Puis son esprit revient à des Pensées Policières.
Devant de hautes fourmilières coagulées par la pluie. Écrasées comme des sentinelles dormant d'un sommeil de drogué aux portes du Paradis.
Devant des papillons flottant dans l'air comme de joyeux messages.
Des fougères géantes.
Un caméléon.
Une étonnante ketmie rose.
Un canal fourchu. Stagnant. Étouffé par les lentilles d'eau. Comme un serpent mort. Un tronc jeté en travers. Les policiers passent dessus à pas menus. Tout en faisant tournoyer leurs matraques en bambou luisant.
Fées poilues armées de baguettes qui distribuent la mort.
Puis le soleil se heurte aux troncs graciles des arbres inclinés qui brisent la lumière.
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Par dreulma, le 20/04/2011
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
Murlidharan, l'aliéné qui hantait le passage à niveau, était assis en parfait équilibre sur la borne kilométrique. Il avait les jambes croisées et l'on voyait ses testicules et son pénis pointer vers l'inscription :
COCHIN
23
Murlidharan était nu comme un ver, à l'exception d'un sac en plastique cylindrique que quelqu'un lui avait enfoncé sur la tête et qui lui faisait une toque de cuisinier transparente à travers laquelle il continuait de voir défiler le monde, vision certes imparfaite et déformée, mais nullement limitée. L'eût-il voulu qu'il aurait été bien incapable d'enlever son couvre-chef : il n'avait plus de bras. Il se les était fait arracher par un obus à Singapour en 1942, une semaine à peine après s'être enfui de chez lui pour s'engager dans les unités combattantes de l'armée indienne. Après l'Indépendance, il avait obtenu le statut de Combattant de la Liberté, classe 1, ce qui lui avait donné le droit à une carte lui permettant de prendre le train gratuitement et en première pour le restant de ses jours. Mais cette carte, il l'avait perdue ( en même temps qu'il perdait l'esprit), si bien qu'il ne pouvait plus vivre dans les trains ou les buffets de gare. Il n'avait pas de domicile, pas de porte à fermer, mais il avait conservé ses anciennes clés. Solidement attachées à sa taille par une ficelle, elles formaient une grappe luisante. Son esprit était rempli de tiroirs renfermant ses petits plaisirs secrets.
Un réveil. Une voiture rouge dotée d'un klaxon musical. Un verre à dents rouge. Une épouse ornée d'un diamant. Une serviette bourrée de documents importants. Un retour du bureau. Un déolé, colonel S., mais il fallait que je dise ce que j'avais à dire. Et des beignets de bananes croustillants.
Il regardait passer les trains. Et il comptait ses clés.
Il regardait passer les gouvernements. Et il recomptait ses clés.
Il regardait les visages aux traits indistincts des enfants qui écrasaient leurs nez de guimauves concupiscents contre les vitres des voitures.
Les sans-abris, les sans-espoirs, les déclassés, les malades et les égarés, tous défilaient devant sa fenêtre. Et il comptait toujours ses clés.
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Par dreulma, le 16/04/2011
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
Mais dès le début du mois de juin éclate la mousson ...La campagne se couvre d'un vert impudique. Les démarcations s'estompent au fur et à mesure que s'enracinent et fleurissent les haies de manioc.... Les vignes vierges montent à l'assaut des poteaux électriques. Les pousses rampantes vrillent la latérite des talus et envahissent les chemins inondés. On circule en barque dans les bazars. Et des petits poissons font leur apparition dans l'eau qui remplit les nids-de-poule des Ponts et Chaussées.
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Par dreulma, le 08/05/2011
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
De lointains bruits bleu ciel de voiture (devant l'arrêt du car, devant l'école,puis devant l'église jaune le long du chemin rouge et cahoteux qui passait au milieu des hévéas) firent frissonner l'enceinte sombre et grise des Conserves Paradise,
On cessa aussitôt de conditionner (d'écraser et de couper, de faire bouillir et de tourner, de râcler et de sécher, de peser et de sceller les bocaux.)
«Chacko Saar vanu», chuchota-t-on de toutes parts. On posa les couteaux à découper. On abandonna les légumes à moitié débités sur les grands plans de travail en inox. Gourdes amères et chagrines, ananas amputés. On ôta les protèges-doigts en caoutchouc coloré, brillants comme des préservatifs épais et guillerets. On lava et on essuya les mains vinaigrées sur des tabliers bleus cobalt. On rattrapa des mèches folles pour les réemprisonner dans leurs fichus blancs. On relâcha les mundu remontés sous les tabliers. Les portes grillagées de l'usine, dont les gonds étaient voilés, se refermèrent toutes seules en grinçant.
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Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
Sentiments de mépris nés d'une peur larvée autant qu'inavouée - peur de la civilisation face à la nature, des hommes face aux femmes, du pouvoir face à l'impuissance.
Besoin inconscient chez l'homme de détruire ce qu'il ne peut ni soumettre ni adorer.
Besoin d'affirmer son autorité.
Sans le savoir, Esthappen et Rahel furent les témoins d'une démonstration clinique, dans des circonstances parfaitement maîtrisées (après tout, il ne s'agissait ni de guerre ni de génocide), d'une quête. Quête de l'hégémonie. De la structure. De l'ordre. Du contrôle absolu. L'histoire humaine agitant le masque de la Proidence divine devant un public d'enfants.
(p.401)
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Par dreulma, le 23/04/2011
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
C'est sans hésitation aucune que Vellya Paapen avait assuré aux jumeaux que les chats noirs n'existaient pas. Il avait dit qu'il y avait seulement dans l'univers des trous noirs en forme de chat.
Il y avait tellement de taches sur la route.
Des taches à forme humaine, des miss Mitten écrasées, dans l'univers.
Des taches en forme de grenouille écrasée.
Des corbeaux écrasés pour avoir voulu goûter aux taches en forme de grenouille.
Des chiens écrasés pour avoir voulu goûter aux taches en forme de corbeau.
Sur la route, des plumes, des mangues, des crachats écrasés.
Tout au long de la route qui menait à Cochin.
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Par dreulma, le 08/05/2011
Le Dieu des Petits Riens de
Arundhati Roy
Le camarade Pillai utilisait « je suppose » pour déguiser ses interrogations en affirmations. Il avait les questions en horreur, à moins qu'elles ne fussent personnelles. Questionner revenait à faire étalage de son ignorance.