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Par Nanne, le 04/11/2008
Poste restante : Alger : Lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes de
Boualem Sansal
[...] elle est là, au cœur du monde, c'est un grand et beau pays, riche de tout et de trop, et son histoire à de quoi donner à réfléchir : mille peuples l'ont habitée et autant de langues et de coutumes, elle a bu aux trois religions et fréquenté de grandes civilisations, la numide, la judaïque, la carthaginoise, la romaine, la byzantine, l'arabe, l'ottomane, la française [...].
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Le village de l'Allemand : Ou Le journal des frères Schiller de
Boualem Sansal
Comme dans la cité, on sait ce qui se passe, ce que fait chacun, ce qu’il pense, ce qu’il dissimule. On se parle, on se surveille, on se donne des conseils, on se réunit pour les fêtes, les enterrements, les démarches auprès de la mairie, les campagnes de nettoyage des cages, le tour de garde dans les parkings. On sait qui est islamiste, ce qu’il mijote, et qui ne l’est pas et de quoi il a peur. On sait tout. Mais en même temps on ne sait rien, on se côtoie seulement, on croit savoir, on est dans sa tête, pas dans la tête des autres, on suit son idée, celle des autres ne nous arrivent pas ou nous parviennent déformées par le ouï-dire. On pratique au moins quinze langues et autant de dialectes dans la cité, comme dans les camps, on ne les connaît pas tous. On fait semblant, on baragouine. Et puis, qu’est-ce que nous avons à dire, à part le temps qu’il fait et les mêmes vieilles lamentations, celles d’hier qui se répètent en force, qui reviendront multipliées par trente à la fin du mois ? Les habitants de la cité connaissent Paris, leur capitale, et les Parisiens connaissent la cité, leur banlieue, mais que savent-ils exactement ? Rien. Nous sommes des ombres, des rumeurs, les uns pour les autres. Entre eux, entre nous il y a un mur, des barbelés, des miradors, des champs de mines, des préjugés fondamentaux, des réalités inconcevables.
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Par Bibounde, le 30/09/2008
Le village de l'Allemand : Ou Le journal des frères Schiller de
Boualem Sansal
Arrivé où je suis, ce ne peut être que la fin. C'est le 24 avril que mes parents sont morts, c'est ce jour que Hans Schiller a échappé une fois pour toutes à la justice des hommes. Or elle est nécessaire pour que l'homme que je suis continue de croire, pour le temps qui lui reste à vivre, que quelque part il y un atome de bien en nous. Celle de Dieu ne m'intéresse pas, je n'y songe pas. Elle a failli ici-bas, comment réussirait-elle là-haut ? Je ferai justice moi-même, je suis mieux placé que lui.
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Rue Darwin de
Boualem Sansal
[ Incipit ]
Nous sommes faits de plusieurs vies.
Mais nous n’en connaissons qu’une.
Nous la vivons sur la scène de l’existence.
Elle est notre peau, notre identité officielle.
Mais les autres ?
Ah, il vaut mieux ne pas y toucher !
Elles se déroulent sur d’autres plans.
Ce sont nos vies cachées, nos identités secrètes,
Nos cauchemars.
Ce peut être un immense drame que de seulement y songer.
Se raconter est un suicide.
Les identités ne s’additionnent pas, elles se dominent,
Et se détruisent.
L’oeuf, la larve et la chenille velue doivent mourir pour que le papillon naisse
Et meure à son tour.
Première partie.
Tout est certain dans la vie, le bien, le mal, Dieu, la mort, le temps, et tout le reste, sauf la Vérité. Mais qu’est-ce que la Vérité ? La chose au monde dont on ne doute pas, dont on ne douterait pas un instant si on la savait. Hum... Ce serait donc une chose qui s’accomplit en nous et nous accomplit en même temps ? Elle serait alors plus forte que Dieu, la mort, le bien, le mal, le temps et le reste ?... Mais devenant certitude, est-elle toujours la Vérité ? N’est-elle pas alors qu’un mythe, un message indéchiffré indéchiffrable, le souvenir de quelque monde d’une vie antérieure, une voix de l’au-delà ?
C’est de cela que nous allons parler, c’est notre histoire, nous la savons sans la savoir.
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Le village de l'Allemand : Ou Le journal des frères Schiller de
Boualem Sansal
Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié. Comme le soleil évacue son trop-plein d’énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l’histoire expulse la haine que l’humanité a accumulée en elle, et ce vent brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l’on soit là ou là, abrité ou exposé, d’un côté ou de l’autre du manche. Je n’ai rien choisi sinon que de vivre une vie tranquille et laborieuse et me voilà sur un échafaud qui n’a pas été dressé pour moi. Je paie pour un autre. Je veux le sauver, parce que c’est mon père, parce que c’est un homme. C’est ainsi que je veux répondre à la question de Primo Levi, si c’est un homme. Oui, quelle que soit sa déchéance, la victime est un homme, et quelle que soit son ignominie, le bourreau est aussi un homme
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Rue Darwin de
Boualem Sansal
« Et puis les choses sont ainsi au pays, brutales et incompréhensibles, on y vit comme on vivait dans les temps médiévaux, dans l’effroi et le grouillement de la misère, se recroqueviller dans un coin avec les siens et se regarder mourir est ce qu’il y a de plus supportable à faire. »
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Rue Darwin de
Boualem Sansal
Je fis ainsi cette découverte que la guerre n'est connue que par la paix qu'elle engendre, comme l'arbre se reconnaît à son fruit. La guerre qui n'apporte pas une paix meilleure n'est pas une guerre, c'est une violence faite à l'humanité et à Dieu, appelée à recommencer encore et encore avec des but plus sombres et des moyens plus lâches, ceci pour punir ceux qui l'on déclenchée de n'avoir pas su la conduire et la terminer comme doit s'achever une guerre: sur une paix meilleurs. Aucune réconciliation, aucune repentance, aucun traité, n'y changerait rien, la finalité des guerres n'est pas de chialer en se frappant la poitrine et de se répandre en procès au pied du totem, mais de construire une paix meilleur pour tous et de la vivre ensemble.
(P108)
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Rue Darwin de
Boualem Sansal
« Mais je l’avoue , j’étais nul en religion, l’islamique s’entend, c’est la religion au pouvoir ici, j’ai toujours eu du mal avec elle, son univers impitoyable et ses maigres consolations me rebutaient tant, mais comment lui échapper, tout est entre ses mains, c’est une pieuvre qui s’insinue partout, ses aguets sont infatigables comme des fous, ils patrouillent à l’intérieur de nos têtes, fouillent nos rêves, fustigent nos manières, hurlent à la mort. »
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Le village de l'Allemand : Ou Le journal des frères Schiller de
Boualem Sansal
Ce que je sais de l’Algérie, je l’ai su par les médias, par mes lectures, les discussions avec les copains. Au temps où j’habitais la cité, chez tonton Ali, j’en avais une perception trop vraie pour être réelle. Les gens jouaient à être algériens, plus que la vérité ne pouvait le supporter. Rien ne les obligeait mais ils sacrifiaient au rituel avec tout l’art possible. Émigré on est, émigré on reste pour l’éternité. Le pays dont ils parlaient avec tant d’émotion et de tempérament n’existe pas. L’authenticité qu’ils regardent comme le pôle Nord de la mémoire encore moins. L’idole porte un cachet de conformité sur le front, trop visible, ça dit le produit de bazar, contrefait, artificiel, et combien dangereux à l’usage. L’Algérie était autre, elle avait sa vie, et déjà il était de notoriété mondiale que ses grands dirigeants l’avaient saccagée et la prenaient activement à la fin des fins. Le pays vrai est celui dans lequel on vit, les Algériens de là-bas le savent bien, eux. Le drame dans lequel ils se débattent, ils en connaissent l’alpha et l’oméga et s’il ne tenait qu’à eux, les tortionnaires auraient été les seules victimes de leurs basses œuvres.
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Rue Darwin de
Boualem Sansal
Seigneur de miséricorde, pourquoi cela, sans hommes libres pour les aimer, les enfants ne sont pas des enfants mais des clones de monstres apeurés et irresponsables. De ton islam tout blanc, très vénérable et festif, ils ont tiré un breuvage de sang et d'amertume et s'en soûlent comme jamais mécréant ne l'a fait avec son impiété. Mais bon, ce monde est le tien, tu l'as créé et certainement tu sais pourquoi.
(P35)